Le travail
raconté par ceux qui le vivent
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Dédoublements

par Nicolas Delalande , 14 mars 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a178

Semaine après semaine, l’expérience d’écriture collective « Raconter la Vie » s’enrichit de nouveaux récits qui nous font découvrir des trajectoires individuelles et des scènes sociales d’une infinie diversité. De l’épicerie de Georges (Chez le rebeu) à la Grande Entreprise de Marie-Laure (Des kilomètres de couloir), des couloirs des hôpitaux où se découvrent les maladies (Parallèles, AVC) à ceux du Palais de Justice où se défont les mariages (Consentement mutuel), des lieux clos de la maison de retraite (La dernière maison) ou de la secte (En cage) à la quête d’un ailleurs réel ou rêvé (Quitter la ville), ces récits de vie, tous singuliers dans leur écriture, exposent les multiples manières dont les individus tentent de donner sens ou de réagir à des situations bien plus souvent subies que choisies.
Dans certains cas, l’écriture, rageuse, constitue par elle-même l’acte de réappropriation de soi (Je suis l’ombre fatiguée qui nettoie vos merdes en silence), dans d’autres elle est retour, calme et posé, sur une trajectoire personnelle émaillée de ruptures douloureuses, surmontées ou pas.

Comprendre ce qui nous arrive, par delà le flux incessant des accidents de la vie, des difficultés du quotidien ou, plus simplement, de nos multiples renoncements, telle semble être l’énergie partagée qui irrigue l’ensemble de ces récits. Mais peut-on, pour aller plus loin, leur trouver un fil directeur, un leitmotiv qui transformerait cette galerie de portraits en tableau de groupe ? La tâche est difficile, et forcément arbitraire. Le mois dernier, Sébastien Balibar relevait que c’était paradoxalement l’expérience de la solitude qui tissait des liens entre chacun des textes publiés. Les récits de ce mois-ci me semblent, pour beaucoup d’entre eux, marqués par l’expérience du dédoublement de soi (présente, au sens littéral du terme, dans le récit qu’offre Francis Després sur la bipolarité). Les auteurs ne racontent pas « la » vie ou « leur » vie, mais leurs vies multiples, fragmentées, dissociées, tiraillées entre un avant et un après (l’accident, la retraite, le divorce, la bifurcation réussie), vécues différemment dans l’intimité ou sur le théâtre des apparences sociales, décalage qui peut procurer en même temps souffrance et répit. Le récit de Squalh, qui apprend être atteint du VIH après avoir brutalement perdu son compagnon, fait ainsi du dédoublement la trame de sa vie « avec la maladie ». Le mensonge sur soi, sur ce que l’on endure, devient un acte de survie, qui finit par se muer en complicité tacite avec des collègues impressionnés par tant de « dépassement de soi ». Écrire, c’est aussi dévoiler au lecteur ce qu’on n’aura jamais pu ou su dire à ses proches, ses collègues, ses amis. Les « paravents » et les « doubles » que l’on s’invente peuvent aider à tenir le coup et à se reconstruire, mais aussi, dans d’autres cas, enfermer ceux qui sont contraints de s’y réfugier, par nécessité économique ou professionnelle, dans l’invisibilité et le déni de soi.

Le dédoublement le plus surprenant du mois, le plus touchant et le plus politique aussi, (La dernière maison) parce qu’il met en scène la naissance d’un collectif, est celui des pensionnaires de la résidence Morphlée, âgés de 80-90 ans, et de leurs « grands » enfants de 40-60 ans, qui, le temps d’un Conseil de la Vie Sociale, s’insurgent contre les logiques d’euphémisation (on vient ici pour « pour vivre dignement son automne », annoncent les brochures de la Résidence, dotée d’une « qualiticienne ») et de déresponsabilisation (« on ne peut pas entrer dans tous les cas particuliers », répond l’une des personnes interpellées aux pensionnaires en colère) que la direction de l’établissement leur inflige. Ce sont en définitive les personnages les plus diminués physiquement de ce grand récit qu’est « Raconter la vie », défendus et représentés par les proches qui prennent la parole en leur nom, qui nous rappellent, par la voix de Madame Colin, que « même le Christ sur la croix a eu le droit de boire ». Un beau récit donc, tragique et drôle, sur le droit à la dignité et la résistance contre la déshumanisation : le politique est souvent là où on l’attend le moins.

  • Tout simplement,un grand merci pour cette reconnaissance des écrits qui vous sont soumis et que vous publiez. Vous et tous ceux de "Raconter la vie" avez créé ou recréé un droit de l’homme que tout individu devrait avoir : celui de la libre expression.
    Marie-Hache


  • Ah le bel article ! je suis très tentée par l’idée de participer à Raconterlavie, mais je ne voyais pas par quel bout y entrer, ni "à quel titre" - mais justement, mon titre c’est d’être une retraitée de 86 ans ...
    La possibilité d’écrire un commentaire ici "comme sur Facebook" (mais oui !) facilite les choses.
    Il va sans dire que je suis pour que chacun, chacune puisse parler, être ou se sentir autorisé à le faire ...
    Vive cette belle entreprise !
    gilda nataf


  • Quelle superbe invitation que celle de raconter la Vie ! De combien de vies aurai-je besoins pour tout juste effleurer ce que peut être la vie ? Cette vie que je « vois » et vis d’au moins deux façons. Mais encore ? Il y a celle de tous les jours que j’appelle « La p’tite vie » et l’autre... qu’avec affection et tendresse, je nomme « La Grande ». Oui, grand « V ». Plus je prends de l’âge, plus j’aime la vie et plus j’ai de mercis à formuler. Un rapide et furtif regard par dessus une de mes épaules pour voir « où j’étais ? » et le « où je suis » ou encore « j’en suis ? » m’est d’une telle éloquence quant à mes besoins et goûts de dire mercis à TOUT ce qui m’a permis et permet d’être ici et maintenant.
    Raconter la vie...est-ce raconter le beau et le laid ? Beaucoup à écrire sur le sujet.
    Je m’arrête ici en remerciant ces gens de « Raconter la vie »
    Quelle tribune que celle que vous offrez.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain - conférencier - chroniqueur
    www.lesaintlaurentportage.com et/ ou www.unpublic.gastonbourdages.com


  • Martine Bousquet,

    L’expérience de Raconter la vie m’a incité à raconter mon expérience professionnelle parfois douloureuse. Aujourd’hui, à la retraite, j’ai le temps de faire des bilans, de mieux comprendre ce que j’ai vécu parfois inconsciemment. Ce n’est pas chose facile mais je viens de l’achever et vais la mettre en ligne sur ce site
    Raconter la vie. Je le consulte régulièrement, il me permet de faire des rencontres humaines passionnantes.
    merci au écrivants et aux lecteurs.



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