Le travail
raconté par ceux qui le vivent
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Entre les mondes

par Nathalie Delbarre , 10 juin 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a211

Il y a d’abord ceux qui doivent partir : Thomas Lugos (Je ne suis plus cadre), enregistre sans complaisance, avec la précision d’un sismographe, les variations infimes qui rendent de jour en jour plus inhumaine l’agence commerciale où il travaille : blagues insidieuses, ports de tête arrogants, métaphores guerrières dans le discours des « supérieurs » qui finiront par le licencier. D’autres récits retracent une expérience de l’exil : Je porte un nom d’exil d’Adeline R., et surtout Banlieue carnivore, de R. Caillon qui se sent expulsé du paradis, quand âgé de 8 ans il quitte les champs de lilas de sa résidence pour être projeté dans une cité HLM où sa famille s’effrite. Afin de se recomposer un espace à lui et de lancer un appel, il écrit des S.O.S sur des petits carrés de papier découpés qu’il place sous les carreaux collés du sol de sa chambre.

Certes, le départ est pleinement choisi par Antonio Giuseppe Satta (Thérapie par l’exil), mais l’expatriation volontaire n’est pas dénuée de contradictions : peut-on être à la fois ici et ailleurs ? Comment faire fusionner en soi l’Amérique et la France ? se demande Marie-Paule Dessaint qui se compare à un radeau entre deux continents (Expatriée). Cette interrogation sur soi entre en résonance avec le beau texte réflexif de Jean-Christophe qui nous explique comment il a appris à vivre avec sa psychose (Esprit fendu) : pour choisir ou ne pas choisir un monde, il faut déjà être en état de faire un partage stable entre soi et le reste, et pour aller mieux, il faut paradoxalement laisser entrer en soi la maladie − les métaphores guerrières du monde de l’entreprise ayant ici encore moins de pertinence qu’ailleurs. Une expérience voisine nous est livrée, en formules alertes et fulgurantes, par Laura Duparc, « vieille gamine intelligente et autiste », dont l’entourage attend une impossible conformité aux modèles sociaux, jusqu’au moment où survient enfin le diagnostic d’Asperger (Je suis née paradoxe). Comme Jean-Christophe, elle va trouver « au milieu des livres » un espace bienfaisant pour relier le monde du dedans au monde du dehors.

On ne passe pas toujours facilement entre les mondes. Dans la ville de Seine-Saint-Denis décrite par Margarita Perea-Zaldivar, la frontière entre la résidence pavillonnaire et la cité HLM n’est franchie régulièrement que par les femmes de ménage (De l’autre côté de la rue). Pour joindre ces deux côtés, Margarita Perea-Zaldivara choisi de nous livrer un récit à deux voix qui aiguise notre regard et fait tomber les préjugés : la voix de Fatiha, femme de ménage, et celle de Florence, sa « patronne ».Liane Dargueil (L’ordre apparent des jours), dont la mère était également « au service des gens », n’a peut-être pas tout à fait quitté, malgré le luxe de ses lieux de travail, le minuscule appartement de son enfance sous les toits. Une écriture de la mémoire et de la sensation nous dépeint le gris du ciel et du zinc, les odeurs moites, la promiscuité en un lieu où « chaque corps explosait à la gueule des autres », et le sifflement des oiseaux en cage auxquels Liane se compare. Un sentiment plus atténué de perte et de stagnation sociale se fait jour dans le récit de Sabine Aussenac, Je n’irai pas au grand oral. De son côté Magali Chaux, la narratrice de J’ai trente ans, éprouve une forme de vide dans une existence apparemment bien remplie, l’écriture venant par petites touches combler cet « entre » de l’attente et du manque. Attendre, sur les marges des plateaux des studios avec quelques tragédies de Shakespeare dans la poche, est aussi le lot du figurant de cinéma que nous campe humoristiquement Romaric Maucoeur dans un texte burlesque et coloré (Quand j’étais extra).

Certains auteurs ont choisi de rester auprès d’une personne aimée avant qu’elle disparaisse, afin que l’« entre-deux » ne soit pas un espace qui sépare les êtres. Fan Ette et Claudine Schwartz ressentent la nécessité d’accompagner leur mère jusqu’au bout de la maladie ou de la vieillesse (Il faut que je sois là, Le grand froid du dedans), s’efforçant de noter, pour les sauvegarder, ces détails minuscules qui retiennent la vie.

Parmi les gens qui restent, il existe aussi ces personnes que Frédéric Sève nommait le mois dernier « ciments de la société », dont le métier est d’être là, dans l’indifférence des pouvoirs publics, pour tenir bon face à des adolescents à la dérive (Sarah Granereau, Enfant terrible, Didier Bertrand, Direction éducation). Leur écriture lucide va lever les masques à double épaisseur au moyen desquels chacun se présente aux autres et se fait illusion à soi-même : masque de rebelle indomptable ou de victime sociale des jeunes ; masque d’animateur ferme et charismatique des adultes. C’est un monde « boiteux », où chacun se sent rejeté par l’autre, et où l’on ne vient à bout d’une « Sabrina » en ébullition que pour trouver une deuxième « Sabrina » − probablement aussi éruptive − sur un banc du centre d’accueil, dans une interminable répétition…

Enfin, dans le monde de ceux qui ne partent pas, Christophe Petot dresse le portait de Patricia, agent RATP qui n’obtient pas de promotion, et reste sa vie durant rivée à un guichet du quatrième sous-sol du forum des Halles, parce que « dans la vie, c’est toujours Patricia qui trinque ». Mais Patricia possède aussi son ailleurs qu’un regard attentif et bienveillant permet de découvrir (Patricia, agent des gares).

Ce qui rend ces narrations justes et vibrantes − quels qu’en soient le style ou le parti pris d’écriture − c’est leur engagement dans la réalité, leur manière d’être au plus près de leur objet. Christophe Petot, qui a mené une véritable enquête sur sa collègue de travail en creusant, comme dirait Virginia Woolf, « une belle grotte » autour d’elle, nous dit : « Écrire un portrait engage celui qui écrit autant que son sujet » (Patricia, agent des gares).

Il s’agit d’un engagement sensible, qui ne proclame rien, qui démasque plus qu’il ne dénonce, qui ne néglige pas l’odeur de la sueur ou du lilas, la saveur des petits biscuits ou la fadeur de l’ennui. Et le lecteur, commençant à percevoir quelque chose qu’il ne remarquait pas, se trouvant engagé à son tour, se dit, comme Christophe Petot : « En chacun de nous vit une part de Patricia ».

Telles sont peut-être les bases de la démocratie narrative − ni vœu pieux ni douce utopie consolatrice − de Raconter la vie.

  • Merci pour ce texte et cette façon très limpide de présenter tous les récits cités. Ca donne envie de cliquer pour lire tel ou tel.
    Beaucoup d’humanité dans cette longue lecture. merci



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