Le travail
raconté par ceux qui le vivent
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Temporalités

par Sarah Al-Matary , 7 avril 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a189

Les récits qu’accueille chaque jour le site de Raconter la vie dormaient-ils dans un tiroir, en attendant d’être publiés, ou ont-ils été subitement inspirés par le témoignage d’un membre de la communauté ? Je ne peux m’empêcher de rêver aux conditions de leur écriture : un(e) tel(le) veillant après une journée bien remplie ; tel(le) autre peaufinant son texte pendant que le petit dernier fait la sieste ; et celui-là, rédigeant compulsivement le sien dans le métro, sur un clavier mobile…

Écrire demande du temps. Ce temps que protège jalousement Cathy Raynal (La création est si fragile), Antonio-Giuseppe Satta le saisit au vol, entre deux cigarettes (Le trouble guère). Christophe Petot, Lucie, Daniel et Dominique, qui reprennent des études sur le tard, inscrivent leur démarche dans la durée (Nous sommes étudiants). La formation à distance a beau offrir une grande flexibilité horaire, pendant plusieurs années, leurs nuits et leurs week-ends ont brui de citations et de concepts. Mais les secrétariats ne suivent pas nécessairement les rythmes d’étude, et il faut rendre compte de ces connaissances patiemment décantées l’espace d’une session d’examen, qui escamote une année d’apprentissages en bouclant le cursus.

L’administratif doit avoir ses raisons : Ange V. monte dans la journée le dossier qui lui permettra d’intégrer ce master qu’elle n’a pas choisi ‒ et qu’elle apprendra à aimer (Précaire). L’urgence galvanise Nath Nath, qui elle aussi s’élance quand elle obtient enfin « l’autorisation de changer de vie » (De conseil en conseil).

Décisions immédiates, opérations prioritaires. Amédée Novell s’envole en catastrophe pour l’Inde, afin de superviser l’avancement d’une série d’animation française (L’usine à images). Sur place, les équipes, qui ne connaissent ni congés ni fins de semaine, sont payées à la seconde animée. Pressées au point de ne pouvoir s’enquérir de l’intrigue qu’elles contribuent à mettre en images. Ces cadences infernales, le fils de Franz (La place des jeunes) les pratique à domicile, depuis qu’il est entré sur le marché du travail. La fatigue à peine tombée, il repart. Sans pouvoir profiter des siens.
Difficile de s’accorder le temps de vivre : on voudrait faire croire au docteur Sandra Affentranger qu’elle a jeté l’éponge, parce qu’elle a raccroché sa blouse après des années de bons et loyaux services (L’heure a sonné). Face à la « gestion "taylorisée" » de l’humain, Jean-Pierre Mazet a également abandonné la compétition, quittant le Pôle Emploi, où il avait pourtant vécu de belles heures (À l’ANPE). Le directeur régional qui venait de supprimer le dispositif innovant auquel Jean-Pierre participait (dispositif qui favorisait l’accompagnement en profondeur des projets professionnels) n’a pas trouvé un quart d’heure à consacrer à cet employé dévoué ! L’absurdité des logiques administratives rattrape aussi Claire, qui se réjouit d’échapper aux aller-retour entre Grenoble et Marseille depuis qu’elle est conseillère d’orientation dans un nouvel établissement ; mais elle reste prisonnière de la cage de verre du temps : entre dix réunions, elle gère les retards et les états d’âme d’élèves si nombreux que si tous la sollicitaient, elle ne pourrait leur accorder que trois minutes (Claire Tod, Le bureau de la CPE).

Délais et échéances se réduisent. Les nouvelles technologies accélèrent la production avec la circulation des informations, des marchandises et des capitaux. Bruno n’est averti de la tenue du Conseil municipal que quelques jours avant la date ‒ « le minimum requis par la loi » (Bruno Baixe, Conseiller municipal). Comment pourrait-il secouer la machine, conduite par des maires croulants, quand la plus dérisoire des décisions entraîne d’interminables négociations ! Représenter ses semblables exige pourtant un fort investissement, et bien des sacrifices : Clavel n’oublie pas que ses engagements militants ont précipité son divorce (Des vignes au syndicalisme)…

Dans une société qui astreint à optimiser son temps, mieux vaut rester dans les clous. Ne pas dépendre des fluctuations d’activité. Se préserver de la conjoncture. En invitant à prêter attention aux mots, Victoria rappelle que l’intermittent, c’est étymologiquement celui qui est « laissé au milieu ». Pour préserver son statut social, cette femme « en quête du moment présent », qui s’était pleinement investie dans une compagnie théâtrale, a dû sacrifier son salaire (Victoria, L’envers du décor). Plus compétent que jamais, mais moins performant au regard des jeunes générations, Michel, habitué à travailler jusqu’à 60 heures hebdomadaires, enchaîne les siestes au bureau quand on limite ses fonctions avant de le mettre au rencart comme un vieux robot (Michel Pardon, Les Robots n’ont pas d’âme). Assigné à résidence, il s’ennuie, reste dans l’attente, comme Ange V. ou Doris Séjourné, tributaires de calendriers absurdes. Car la précarité a son agenda (Petit traité de la pauvreté) : pour alléger la facture d’électricité, c’est à la lumière du jour qu’on remplit les demandes d’aide.

Que retenir de ces instantanés ? La certitude que notre monde continue sa course folle, que le temps social s’oppose définitivement au temps biologique, que les mesures économiques sanglent la vie, creusent les classes. Mais les récits de ce mois signalent autant ce fossé que les ponts qui permettent de les franchir. Dans le refus des assignations identitaires (Lou Lacaussade, Le monde en noir et blanc ; Abby Asslem, Rue Vaneau ; Doris Séjourné, Petit traité de la pauvreté), ils dessinent une dynamique solidaire. Michel ne demande qu’à se mettre « au service des démunis » ; Sandra, qui recevait hier les patients au cabinet, accueille désormais avec un enthousiasme renouvelé les clients de sa maison d’hôtes ; un lien persiste entre les générations, puisque Clavel a aidé son aîné à s’établir comme vigneron indépendant ; et, bien que Balla ait retrouvé sa famille, Emmanuelle continue de le suivre. Pour que ce petit Malien devenu orphelin de mère dans des circonstances tragiques puisse faire son deuil, elle qui l’a bercé lui fait aujourd’hui réviser ses tables. Et la colère de Balla s’efface, le temps d’un puzzle (Emmanuelle Bon, Le puzzle de Balla).

Loin de se dissoudre dans le mouvement perpétuel, des identités se recomposent et se disent. Louis Steffenrévèle l’importance qu’a tenue le récit de vie dans son parcours : serait-il ce professeur amoureux de la langue française si l’une de ses rédactions de collégien ne lui avait donné l’occasion d’assumer ses origines en enromançant les souvenirs d’une mère germanophone (Oublier pour réussir) ? Ce récit, comme les autres, donne rétrospectivement du sens aux expériences intimes. Tous tissent du lien ‒ le temps d’une lecture, et sans doute au-delà.

  • Quitte à parler du temps, ce qui est un angle d’approche intéressant, ce serait bien de voir qui est derrière cette accélération et ce morcellement. Il y a un système économique qui évolue. Et qui, de plus en plus cherche à précariser les salariés. En ne voulant les utiliser que le temps qu’ils passent à leur poste. Le temps durant lequel on entend optimiser leur utilité. En refusant de s’intéresser à leur existence, aux moyens nécessaires pour subvenir à leurs besoins. En les considérant comme des kleenex bons à jeter. Ce qui entraine tout le monde dans une course folle.

    Derrière cela, on constate que le progrès se confond avec une régression sociale. Voulue, organisée, planifiée. Erigée en lois, en traités, en contrats. Au point que l’on en vient à regretter l’antique paternaliste. Qui au moins prétendait offrir une existence décente à ses employés. Et les témoignages montrent que nous ne sommes pas parvenus au bout de nos peines. En cela le cas indien est exemplaires.

    Il serait bon de ne pas s’en tenir à un simple constat. Ce partage montre que chacun ne vit pas un cas exceptionnel et isolé. Que l’on n’est coupable de rien malgré tout ce qu’on cherche à nous faire croire. Qu’il est temps de cesser de tout subir.

    Amicalement
    Franz


  • Quelle bonne et jolie idée de voir là, réunis, toutes les plumes de raconter la vie ! merci et bravo pour cette synthèse très maline, de tous les textes envoyés. Cela donne une idée de la multitudes des sujets traités, et permet de déceler les textes non encore lu. Moi je dis bravo, et merci !


  • Quelle belle idée et quelle performance que cette synthèse ! Une petite précision cependant : je faisais les allers-retours entre Grenoble et Marseille le temps d’un congé formation d’un an consacrée à l’écriture. Ce fut une année de bonheur : une bulle d’oxygène qui m’a fait renouer avec mes désirs profonds. La question du temps, celle de l’urgence, mais aussi du recul est au combien nécessaire à réfléchir et à poser.


  • Chaque jour , le site accueille et publie des récits. Cette " éclosion " me surprend et me ravit à la fois.Il y a beaucoup de dignité , d’émotions, comme si nul part encore n"avait été offert un espace de paroles vraies pour témoigner d’un quotidien, quelque qu’il soit, avec ses bonheurs, ses souffrances, ses tensions , ses interrogations ... Vous connaissez surement le texte de Georges Picard "Tout le monde devrait écrire" Je vous livre 2 ou 3 verbatims ( parce que c’est vous et que nous sommes entre nous) " Ecrire pour penser plutôt que penser pour écrire" " L’écriture est le plus ambigu et le plus solliciteur des miroirs" L’écriture oblige à choisir mais permet simultanément la nuance, la parenthèse, la notule pondératrice" ( sous entendu, choix entre être un ennuyé ou bien un ennuyeux) Et " Le plus beau de l’écriture, c’est cette tension entre ce qui est écrit et ce qui est à écrire, c’est l’usage d’une liberté qui prend ses risques en laissant des traces" Merci à tous ceux qui prennent leurs plumes pour nous faire partager leurs récits


  • La muse éphémère 1
    L’anthologie de la poésie du vingtième siècle existe déjà. Notre siècle est trop naissant, il marche encore à quatre pattes et n’en est qu’à ses balbutiements, qu’à ses babillements... Etes-vous prêtes, êtes vous prêts à travailler davantage ? Il nous faudra aller plus loin dans note disposition à se livrer en pâture, et montrer notre vrai visage, d’abord entre nous, sous huis clos, sorte de répétition, un filet de protection, en somme. Pour extraire un recueil à plusieurs mains de la taille d’un livre, édité et traduit en plusieurs langues, montrer ainsi au monde que dans ce Far Web, une forme de vie nouvelle émerge de rien et prend la forme d’un tout... Pour ce faire, il nous faudra saigner ce coeur, ce siège de nos émotions, et recueillir ces gouttes précieuses, elles serviront d’encre, qu’elles soient de couleur pourpre ou qu’elles soient de perle cristalline. Il nous faudra fouler les moindres recoins de l’esprit pour déranger ce qui sommeille en chacune et chacun de nous, et la faire sortir de son antre cette chose rare qui nous fait frissonner tant nous la touchons du bout du doigt. Et au bout de l’histoire, ce n’est certes pas la critique avec son oeil acerbe qui nous attend mais notre conscience.


  • La muse éphémère 2
    Et qu’aurons-nous à nous dire en nous mêmes, aux générations à venir si nos pages semblent plates ? Bien Sûr qu’elles finiront au pilon, mais nous et notre conscience, c’est dès à présent que sommes au pied du mur, si nous ne voulons pas finir au piloris, sous les huées et les quolibets, derrière les rires moqueurs de notre petitesse d’esprit, c’est maintenant qu’il faille se mettre à pied d’oeuvre, en commençant par ôter ce masque ridicule d’un faciès esthétisant. Quant à moi, je ne crains pas le ridicule de soulever le voile et de mettre mon corps et mon âme à nu. Je crains juste que ma muse, ma très chère muse éphémère s’échappe de mon coeur à jamais en me laissant là à l’état d’une page blanche.Quand j’écris mes poèmes, quand l’inspiration me vient et que mes doigts s’animent et que mon cerveau en accord avec le reste du corps prend possession de mes idées, je me rends si peu compte que de cela puisse naître une beauté, je sens juste après relecture qu’une sensation forte s’est détachée de mon être, si forte qu’une secousse propre à ébranler mon âme me fait chavirer de l’autre côté de moi-même, de l’autre côté du miroir...


  • La muse éphémère 3
    Je suis un homme et je ne connais pas les sensations, les douleurs d’un accouchement, je ne connaitrai jamais cela ! Pourtant, avant la naissance d’un texte avec ses mots mis bout à bout, quelque chose de laid me tiraille les entrailles pour s’extirper hors de moi, depuis les extrémités des membres, comme les infimes radicelles d’une plante cherchant à déployer tous ses efforts pour qu’une tige nouvelle perce la croute terrestre et s’offre à la lumière du jour, juste s’offrir, nu comme un ver et devenir aux ébahis quelque chose de beau. Mais que d’efforts, que de labeur de remettre cent fois le métier sur l’ouvrage pour que naisse quelque chose... Pour quel but, sinon le dessein d’exister, même un jour, même de façon éphémère, c’est la nature qui aime que les choses soient belles, nous en sommes les dépositaires, les ouvriers, de simples artisans, qui de manière empirique, qui suivant de savantes études mais tous sommes seuls désespérément seuls, au pied du mur, livrés à l’inconnu, non sous la pression d’un œil public espérant quelque chose de beau, mais sous la pression de ce corps et cet âme dénudé, mis en pâture. L’œil est critique et sévère, il s’attend toujours à mieux...


  • Mais comment naît le texte ? Oui c’est une question admirable, certains textes sont des épreuves, des fragments de soi, que le papier reçoit, Portions d’émotions, qui frôlent l’absolution, le texte est passion, poison, prison, on se perd en des lignes que l’on tente de suivre et qui pourtant nous précède. On ne devance pas sa propre vie ! dans mes colères, les mots s’écrasent contre la feuille, ils viennent frapper le mur du son, de ces jours de silence, Le texte naît de l’être, du non être, il est une tranche condensé, d’un humain fragmenté, la vie en partage ? parfois on l’espère, on pose des messages comme des bouteilles à la mer, on se réfugie sur l’oeuvre de sa vie : le fameux manuscrit, celui qui nous élèveras là au dessus des mortels, et d’évidence on se retranche dans son texte anodin, celui du quotidien, le toujours, l’encore, celui qui dit de nous ce que nous sommes vraiment, ce texte que l on relis s’accordant du crédit, parfois même du talent, mais toujours vraiment c’est de mon sang qu’est l’encre.


  • Merci beaucoup pour votre jolie synthèse qui réveille, s’il en était besoin, l’envie de lire les textes et stimule la curiosité pour ceux vers lesquels on ne serait pas spontanément allé.



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