Le travail
raconté par ceux qui le vivent
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Lecteurs invités

Les récits mis en ligne sont désormais très nombreux. Pour vous guider dans la lecture, nous avons eu l’idée de solliciter un « lecteur du mois ». Ce pourra être un auteur de la collection ou un auteur de récit ; un écrivain, un universitaire, un témoin, ou un acteur du monde associatif... Sous la forme d’un court texte, il partagera ses réflexions sur les récits qui ont été mis en ligne pendant le mois écoulé. Il pourra notamment y dire ce que ces textes lui ont appris sur la société française et qu’il ignorait jusqu’alors, présenter et discuter les récits qui l’auront le plus marqué, lancer des thèmes qui lui semblent prometteurs... Nous espérons que les récits qui vont progressivement venir former ce qui deviendra un jour une grande mosaïque dévoileront pièce à pièce « la vie » que nous cherchons à raconter ensemble


Humaine condition

par Monade Aulogis , 15 novembre 2016 - Permalien : http://rlv.cc/a287

Monade Aulogis est professeur des écoles, directrice d’une minuscule école rurale et éditrice communautaire pour raconterlavie.fr.


Deviendraient-ils plus visibles, les invisibles, sous leurs nouvelles couvertures ? Ils ont pris des couleurs, les récits de nos membres, durant l’été ! Nouveaux visuels de première page, nouvelles jaquettes habillant élégamment chaque intime nudité livrée au fil de son récit… Et chacune, parée pour le grand monde, tisse la trame de ses résonances aux autres, son « humaine condition » (Montaigne).

Blanches heures fantomatiques. La nuit de Jacques de Turenne, infirmier psychiatrique. Une plume magnifique. Captés dès les premiers mots, nous franchissons à ses côtés la succession des portes verrouillées, arpentons avec lui « l’obsessionnelle géométrie […] de l’étirement interminable, de la rectiligne et pesante rigueur des couloirs », pénétrons plus avant au cœur de la folie ouatée du lieu, entrons en chambre d’isolement, prenons en pleine face Le trou blanc du visage. Nous l’observons entrer respectueusement dans le soin, tisser l’ébauche d’une relation langagière à sa patiente, offrir un cadre ferme et rassurant, maintenir avec empathie la distance soignante absolument impérative pour ne pas se laisser happer par le cercle de la folie. Les onomatopées de sa patiente reprennent. Nous restons là, abasourdis. Jacques, lui, nous quitte et reprend sans doute sa ronde soignante, trousseau en main, vers d’autres fantômes égarés de ce lieu fermé.

Même univers psychiatrique clos, même sentiment oppressant. Autre folie, autre récit sensible. Celui, posthume, de Vincent Le Moigne, Je fais de la schizophrénie. Ancien facteur, ancien rockeur, ancien biker, amoureux son vélo, des amphétamines et autres cocktails de drogues dures, mais avant tout, amoureux de maman. On parcourt, son journal d’internement, relents de sa vie d’avant, de l’aliénation qui le détruit. « Je ne supporte pas le quotidien, la vie me fuit et m’exaspère – la psychiatrie, c’est inhumain. » Écrire, le maintient à la surface. On ne peut s’empêcher, aussitôt ses ultimes mots lus, d’aller rechercher sur le net son image d’avant. Avant, quand il était batteur du groupe Square. Avant, quand, malgré les signes déjà présents de sa pathologie, il jouissait encore de sa pleine humanité, non encore confisquée. Jusqu’au bout de sa mise à l’écart du monde, il écrivait en « je »...

À la déshumanisation, cette fois celle de l’armée, Steve Golliot-Villers, tatoueur, échappe. Appelé dans les années 90 Sous les drapeaux, estampillé dès l’incorporation « dangereux pour le moral des troupes », il est lui aussi isolé : « Je ne suis définitivement pas à ma place ici. » Il lit, observe de l’extérieur le processus d’aliénation dans lequel on voudrait l’entraîner et parvient au final à y échapper, s’accrochant avec ferveur à son humanité. « Moi mon métier, est de dessiner ». Celui d’Eric Louis est de Casser du sucre à la pioche. Rien que ça : « embauche à 5 heures du matin, débuts de journée froids et rêches » dans l’atmosphère cotonneuse et confinée des immenses silos d’une sucrerie. Eric est intérimaire, et son contrat stipule que son poste n’est pas à risque, même si certains de ses collègues y ont déjà laissé leur peau. Le soir venu, certains membres de l’équipe dorment dans leur voiture, sur le parking de l’usine, dans la plus parfaite indifférence des employés permanents de la sucrerie. Tout dans cet univers blanc du nord de la France, nous replonge plus d’un siècle, en arrière au fond des mines. « Je ne suis pas journaliste, ni sociologue. Je suis ouvrier. Et demain je retourne bosser » nous précise Eric Louis. Mais ce qu’il nous livre là, si savamment décrit, c’est Germinal, c’est du Lantier-Zola !

J’ai été touchée par ces précaires intimités, autres fantômes flottants au sein du grand monde du travail. Elles font voir ce qu’on ne dit pas ailleurs.

  • Merci de ce chemin de lecture qui lui aussi ravive les silhouettes ténues de ces invisibles et de ces reclus, nos compagnons d’humanité. Humaine condition éreintée, en déroute, mais vivante, en attente des mots pour la dire et de ses lecteurs pour la célébrer.


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Des mots pour donner du sens

par Mélanie Duclos , 9 juin 2016 - Permalien : http://rlv.cc/a285

Mélanie Duclos est docteure en socio-anthropologie à l’Université Denis Diderot, Paris 7.


Entre Le parfum des corps et Les vis et les boulons, le contraste est évident : Cécile Dupierris aime son travail, Pounon le déteste. Cécile aime les odeurs et les bruits de l’Institut médical, la douceur de la pièce où elle reçoit les enfants ; elle aime ses objets : jouets, tapis, ballons et couvertures. Les objets, pour Pounon, sont objets de haine : objets par milliers qu’il doit trier, ranger, réparer – il est magasinier – dans la petite « cave » qui lui sert de lieu de travail, une « prison » dit-il, dont il est à la fois « le gardien » et « le prisonnier ».
Cependant, de l’un à l’autre, un fil se tisse qui les fait se relier comme il fait se relier aussi tous ces autres récits, bouteilles à la mer humaine : le sentiment d’impuissance et l’effort pour le conjurer.
C’est vrai pour Cécile, psychomotricienne, qui le temps d’un instant, fait rire un enfant, l’apaise, avant de le renvoyer au monde où les handicapés n’ont ni l’espace pour rire, ni le temps de s’apaiser, et c’est vrai pour Pounon qui se vit comme le gardien de sa propre prison. C’est vrai aussi pour ces autres, travailleurs qui racontent les scandales, les impasses, parfois les joies de leur métier : adjointe responsable d’un supermarché (Elsa Heliau, Faute de rien), conseillère à Pôle emploi (Candide Chome, Un métier cruellement moderne), manutentionnaire aux Halles (Desjardins, Diriger le diable d’une seule main) ou employé d’un centre pour demandeurs d’asile (Amir Djân, Les ombres de la ville).

Division douloureusement hiérarchique du travail, sous fond de précarité, de délocalisation ou de management inhumain, division plus générale de la société tout entière : entre ventres vides et ventres trop pleins, valides et handicapés, avec ou sans travail, avec ou sans papiers ; accroissement patent des inégalités, chômage cruel de masse, politiques migratoires assassines… Autant de maux avec lesquels les auteurs se débattent, qu’ils déplorent, dénoncent et s’essayent à comprendre, à combattre, par les mots qui cherchent à donner du sens.
C’est sans doute moins vrai pour les plus jeunes, Margaux l’enfant malentendante (Dans mes oreilles), Thomas Lainé le Fils de boulanger, Quentin Leblond le pêcheur (Les poissons que je traque), Alaa H.-D., jeune exilé (Depuis deux ans en France) ou Constance Barbaresco, jeune étudiante (Je suis un train de banlieue), pour qui le présent reste encore ouvert sur l’avenir et ses promesses de changement.
C’est moins vrai, mais c’est là : dans la souffrance d’être malentendante au pays des entendants, dans le récit des contraintes subies – réveil prématuré, cours qui s’enchaînent sans répit, récréations trop courtes, RER maudit qui devient avec Constance comme une bête humaine – ; c’est là dans les douleurs non dites de l’exil et dans les mois, les années, passés à travailler pour s’offrir enfin l’objet du plaisir, la canne à pêche tant convoitée.

C’est chaque fois l’écriture d’un étrange journal, intime et public à la fois, qui joue comme une catharsis. Raconter les joies, le rire d’un enfant, le sourire d’un sans-papiers, les rêves d’avenir et les rêves éveillés, les bienfaits malgré tout d’une situation contrainte et par endroits bouchées, et les tours joués aux patrons, des petites victoires qui font du bien, même si c’est presque rien. C’est dire que c’est presque rien et c’est tenter de savoir si ce presque rien vaut quand même la peine qu’on se batte pour lui. C’est parfois décider que non, c’est quitter le supermarché, laisser les vis et les boulons, et le dire.
C’est chaque fois mettre en mot la vie pour tenter de la comprendre et de lui donner du sens. Au fil des récits, un peuple se dessine qui dit, parfois qui crie, son sentiment d’impuissance et qui cherche à le dépasser.

  • Me voilà bien embarrassé de me trouver cité dans un commentaire de Mélanie Duclos. Il y quelque ironie dans mon texte qui décrit un travail qui m’avait été présenté comme un défi, sinon c’était le licenciement. Dans ce cas on s’accroche. Je me suis accroché pour être licencié économique six ans plus tard. Plus bon à rien. Mais bof j’ai survécu. En tout cas merci de m’avoir cité.


  • Merci à vous d’avoir écrit. "On s’accroche", c’est ça. C’est une autre façon de dire ce que votre texte et les autres m’ont fait sentir et penser. "On s’accroche" malgré tout, malgré toutes les duretés, les injustices et les contraintes, "on s’accroche" pour tenir, j’écrivais « pour donner du sens », on vacille, "on s’accroche" encore, on « survit », comme vous dîtes, on continue, on vit, au bout du compte, on vit quand même, on pense, on rêve, on agit et parfois on écrit, pour partager nos vies, pour donner à la vie du sens et de l’épaisseur… Merci.


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Mes yeux écoutent

par Marie-Cécile Crance , 20 janvier 2016 - Permalien : http://rlv.cc/a279

Marie-Cécile Crance est professeur d’EPS dans un collège d’Aulnay-sous-bois.


Ce matin j’ai les yeux brumeux et le réveil difficile. J’ai passé une partie de la nuit à flâner de récits en récits. J’habite un petit studio de l’est parisien et dès le hall d’entrée j’ai senti que quelque chose en moi avait bougé. Les boîtes aux lettres… Une sensation étrange, c’est comme si je les découvrais pour la première fois. Et si Billy Bop était déjà passé par là ? J’ouvre ma boite avec une frénésie et une curiosité inhabituelle. Bingo ! Elles sont là, entassées dans ma boite, comme un pied de nez à mon « STOP PUB » d’activiste écolo. Habituellement je peste, ce matin je souris. A cette heure-ci Billy est certainement déjà loin, battant le pavé sur son circuit de grande randonnée urbaine, traquant nos innombrables petites boites. Je l’imagine sifflotant, sa carte dans une main, ses prospectus publicitaires dans l’autre, narguant les automobilistes, traquant les rencontres insolites. Teinté d’humour son récit nous transporte à un rythme musclé dans l’épopée journalière d’un Distributeur automatique humain.

Malgré toute mon affection pour le travail de Billy la publicité est vite jetée et je prends la direction du métro. 7 h 30, des baguettes fumantes et une odeur de croissants chauds. Comme d’habitude je salive en m’arrêtant devant la boulangerie mais aujourd’hui ce qui m’intrigue : c’est mon boulanger ! A quoi peut-il bien ressembler ? Cette question me taraude depuis que j’ai dévoré à pleine dents Mon seul pays est la nuit d’Heinrich Koffi. Ce récit nous embarque dans une vie de « Pierrot enfariné » : la passion du pain, l’apprentissage houleux du métier, la solitude nocturne, le défi de la boulangerie artisanale, la blancheur des nuits, et cette question : « Combien connaissent leurs boulangers ? » Pas moi ! Je continue à scruter l’arrière boutique. Est-il déjà couché ? A-t-il déjà tenté le four à bois ? Et si j’étais sans le savoir une de ses Colombine ? Je m’éloigne, un peu déçue de ne pas l’avoir aperçu mais bien décidée à percer ce mystère. Décidemment ses pains au chocolat sont vraiment délicieux ! Je m’engouffre dans le métro en continuant de penser à lui.

RER B. Que du bonheur. Comme tous les jours je participe à cette « génération tête baissée » : le regard vers le bas, tous scotchés à nos Smartphone et autres gadgets numériques. Alors ce matin je lève le nez. Les autres sont bien là : des visages endormis, des pas pressés, des mains tendues, des vies brisées, d’autres actives. Les histoires se racontent, mes yeux écoutent. Une femme est assise devant moi. Ca ravive des mots. Ceux de Sandrine qui nous raconte ses déboires d’illustratrice : les premières ambitions artistiques, les verres de Beaujolais, les sueurs froides face aux directeurs artistiques, le manque d’intérêt des éditeurs, l’enthousiasme de ses amis. Je veux juste gagner ma vie est un récit plein de poésie qui parle aussi de son désir pour cet enfant imaginaire.
Les enfants ? Colette Bram a voulu en faire son métier. Auxiliaire parentale, elle raconte sa difficulté à côtoyer « le monde parallèle des vies bien réglées ». La sienne se délite et il faut pourtant faire illusion, préserver les apparences, se montrer à la hauteur des familles. Les enfants des autres, comment s’en occuper ? Moi aussi je me pose cette question. Je suis « prof de sport », comme on me présente souvent, et j’enseigne dans un collège de banlieue réputé difficile. Pas question comme Colette de jouer à « Croque-Carotte, au Memory, au Mystigri ou de lire Tchoupi ». Mais moi aussi « je tape dans des ballons », mes élèves me font parfois écouter La Reine des Neiges, et le soir j’aspire à « redevenir moi-même ».

S’occuper des autres… Céline B en connaît un rayon ! Depuis dix ans elle s’épanouit comme responsable d’une pension de famille. Un public issu de psychiatrie, des « gens qui vivent un peu à côté des autres » et qui passionne Céline. Cette autiste asperger s’épanouit dans son métier, avec le sentiment d’être utile, ici, au plus près du terrain. On compose avec les sons qu’on entend nous ouvre une fenêtre sensible sur ce monde énigmatique de la maladie mentale. « Ils entendent leurs voix, chacun les siennes » et Céline les écoutent… Son récit m’a touché par la proximité avec mes difficultés d’enseignantes. « Ils vont mal, ils le disent. Ils vont bien, c’est pareil. Ils sont dans le vrai, on s’en prend plein la tête ». Comme elle je pourrais utiliser ces mots pour parler des jeunes qui me sont confiés. Comme elle « je les aime tous ». Comme elle « il y a deux choix : ou on se met à pleurer ou on décide de se battre ». Céline est née optimiste et son écoute bienveillante soulage des vies douloureuses. Peut-être a-t-elle croisée celle de Michel B. ? Une vie dure, marquée par l’orphelinat, les foyers, l’hôpital psychiatrique, les pensions de famille. Son témoignage, Elle est immense ma vie, m’a beaucoup remué. Sa parole sensible nous livre par fragments un quotidien chaotique au contact « de drôles de citoyens ». Chanter, jardiner, faire les soldes, regarder la TV, partager un café… Michel nous communique son enthousiasme pour la vie, son attention aux autres, ses difficultés, son désir d’apprendre. J’en ai encore le tournis !

Aulnay-sous-bois, j’arrive enfin devant la grille du collège. L’éducation nationale ? Vaste problématique… Beaucoup de récits évoquent des souvenirs d’écoliers. En récupérant ma classe de 5ème je pense forcément à Thierry Léger. Viré de son collège suite à un accident de parcours en 5ème, il est l’auteur du récit Les lectures du plombier. Son histoire fait écho à mes élèves. Ils sont tous issus de milieux défavorisés et comme lui, beaucoup seront orientés vers des filières professionnelles qu’ils n’auront pas vraiment choisies. L’école a rejeté Thierry, lui faisait croire « qu’il était inculte, juste bon à être paysan ». Sauf que ce « déni de culture » lui pesait et la lecture est venue assouvir sa soif de connaissances. Il nous raconte comment il s’est épris de littérature après un CAP plomberie-chauffagiste, comment il a rejoint une fac d’histoire après son bac en génie mécanique. Il nous raconte aussi ses premières expériences d’intérimaire, les échanges littéraires avec ses collègues de chantier, la poésie ancienne au sommet des échafaudages... Je regarde mes élèves, pensive, touchée. Combien sont-ils comme lui à souffrir sur les bancs de l’école ? Est-ce que je leur laisse véritablement le temps de comprendre, comme se le demande Thierry ? Moi j’essaye plutôt de comprendre pourquoi mes élèves ne me laissent pas le temps de leur expliquer… Que deviendront-ils ? Qu’est-ce qu’ils évoqueraient si on leur donnait la parole ? Prendront-ils un jour la plume pour raconter leurs vies ?

D’ailleurs c’est vrai ça : pourquoi écrit-on ? Des voix viennent à ma rescousse. C’est d’abord celle de Pleutre, qui s’interroge sur le fait de rédiger des lettres de suicide. « J’écris pour mettre en mots mes pensés » car oui, Ca fait peur ! Surtout quand on en est à sa 18ème lettre, qu’on est « diagnostiqué schiso », et qu’on veut « juste que la souffrance s’arrête ». Pleutre trouve un réconfort dans l’écriture. Ca lui fait du bien. Même si il ne sait pas toujours pourquoi. Même si ça lui paraît incompréhensible. Même si c’est juste pour déverser sa colère, sa tristesse ou son impuissance. Mais Pleutre a désormais un but : devenir écrivain ! Son récit est poignant, son style talentueux, sa sensibilité à fleur de peau. Pleutre, tu as touché les lecteurs de Raconter la vie… alors fais toi confiance et fonce ! Michel Basler (Je me suis sorti de tout) lui a déjà publié son livre. Dévasté par l’alcool et la consommation de drogues, séjournant de foyers en pensions de famille, écrire lui a permis de sortir du trou. Je me suis sorti de tout raconte la libération de Michel. Comment son livre « a exhorté toute cette saloperie que j’avais en moi ». Comment son livre lui a aussi permis de renouer avec sa fille, fière d’avoir désormais un père écrivain.

De retour d’Aulnay je termine ma journée quartier Belleville. Je m’installe épuisée à une table du café La Vielleuse. J’écoute, j’observe, je décompresse. Les voix qui se mélangent ont des sonorités multiculturelles. C’est d’ailleurs pour ça que j’apprécie ce bistrot populaire. Maroc, Chine, Mali, Vietnam, Sénégal, Algérie, etc. Ça grouille d’une population issue de l’immigration. Ça fait écho à cette France métissée dont parle les témoignages d’Alioune Mbodj (Je suis tirailleur sénégalais) et de Smaïl Ould Moussa (Je sais que je suis vieux). Né français, Alioune revient avec modestie sur son histoire au service des intérêts de la France. Les guerres d’indépendance, l’Indochine, l’Algérie, « la France avait besoin de ses fils, j’y suis parti. » Et pourtant un doute l’attriste. Ses mots me touchent : « Je ne sais pas si elle m’aime trop la France. » Smaïl, lui, est né en Algérie et vit désormais en foyer à Villemomble. Ce que j’ai aimé c’est sa rencontre avec la culture française. Comment il a appris à boire le café, à manger du cochon, à observer les autres, à rigoler, à boire des petits coups. Smaïl aime la France et il le clame haut et fort : « La liberté, la tranquillité, elle est ici. J’adore ce pays. » Smaïl, j’ai cru comprendre que tu aimais les bars animés ? Je t’invite volontiers à venir boire un verre à La Vielleuse !

Malgré le bruit j’ouvre mon ordinateur et me branche au réseau wifi. Comme à chacune de mes connections je suis intriguée par la manière dont va se dérouler mon voyage numérique. L’attrait d’un titre ? La curiosité d’un nom ? Une thématique d’actualité ? Un auteur déjà lu ? Tous les cheminements sont possibles… Un lecteur invité ? La lecture de commentaires ? Un clic les yeux fermés ? Les conseils d’une amie ? J’aime cette liberté d’être surprise par les méandres de Raconter la vie.
Campagnarde d’origine et amoureuse des montagnes, la vie en région parisienne ne me réussit pas vraiment. Comme souvent je termine ma journée en rêvant de grand air, de forêts, d’herbe humide, de l’odeur du foin, du bourdonnement des abeilles… Retour au naturel, ce titre m’interpelle, un récit qui devrait me faire du bien ! Je ne me suis pas trompée… La voix de Gilbert Vanpouille me rappelle celle de mon grand-père : « L’nom bio il me plaît pas. J’dirais naturel, un point c’est tout, faut laisser faire la nature. Bio, c’est encore les gros trusts qui ont réussi à faire partir un nom. » Le même franc-parler, la même passion pour le travail de la terre, le même amour des bêtes. Gilbert a repris tardivement la ferme familiale et il est devenu un agriculteur plus bio que l’bio : « Mon rôle c’est de planter un pied de fleur à côté d’un pied de tomate parce que le pied de fleur va aider la tomate : son odeur va chasser les insectes. » Une vie rustique, proche de celle de mes grands parents, au plus proche de la nature, sans chiquée, brute, authentique, généreuse. Gilbert je te remercie pour ce retour aux sources. Ton récit est venu ensoleiller mon quotidien de citadine récalcitrante !

Les yeux scotchés à l’écran, l’esprit flânant toujours en rase campagne, c’est encore un titre qui me sort de ma rêverie : J’ai tout largué. Comme un écho à mon propre désir d’un changement radical. Dans un style fluide et avec beaucoup de sincérité, Géraldine G.C. se livre à nous. Elle raconte « cette énergie de vie incroyable que je sentais suinter par tous les pores et qui ne servait à rien si ce n’est à réprimer, écraser, planquer. » Elle raconte le sursaut existentiel d’une trentenaire, et la rupture avec des chemins tout tracés. Elle raconte le mal de crâne du réveil, les errances, les doutes, les excès, la solitude. Elle raconte la liberté, la redécouverte de soi, l’écriture d’une vie nouvelle où chaque pas n’est plus « à côté » d’elle-même. Son récit m’a vraiment parlé. Qui sait ? Peut-être que l’histoire de Géraldine me donnera la force de laisser parler mes désirs et d’exprimer moi aussi réellement qui je suis.

Je m’arrête là. Ces récits de vie se dégustent et j’essaye de résister à ma gourmandise. Ici on n’est pas dans la surenchère consumériste des web réalités. Prendre la plume pour raconter sa vie, la publier en ligne, choisir de la mêler à celle des autres est un acte personnel qui se respecte. Lire ces histoires, se laisser traverser, commenter, écouter, échanger est un acte qui participe d’une empreinte collective qui nous fait tous avancer. Oui ! Ici il y a de l’espace et plus j’y pense, plus Grand Fred avait raison. Et si c’était ça Raconter la vie ? Un méli mélo « d’histoires pour laisser une trace » ? Des traces aux multiples couleurs qui s’enchevêtrent, se partagent et qui rejaillissent ici ou là au fil de nos journées… Il ne me reste plus qu’à vous remercier pour ces voix qui m’accompagnent désormais, colorant mes gestes quotidiens, décalant mon regard, stimulant ma curiosité. Chers amateurs de Raconter la vie je vous souhaite de douces lectures, de chaleureuses rencontres, et continuons ensemble à prolonger cet élan de vitalité !

  • Moi si mes quelques bafouilles arrivent à faire sourire une prof d’EPS de banlieue de bon matin je suis le plus heureux des hommes ! :-) merci !!


  • Venir à la rescousse d’un prof d’EPS, mes poumons nécrosés ne s’en remettent pas.
    Merci, je suis content que mon texte vous aie plu, et suis particulièrement touché par vos encouragements.
    Ma nuit est illuminée par une "explosion de couleurs" (expression de circonstance que j’emprunte à Edward Louis).

    Pleutre.


  • Que c’est bien ficelé, tout ça ! Merci pour ce très beau texte !


  • Comme vous je suis une gourmande de récits. Merci d’avoir fait ressortir "l’élan de vitalité" que nous procurent les récits récits de RLV.


  • Merci pour ce moment de vie de "raconter la vie" que je viens d’intégrer. Grâce à votre texte, je m’y sens déjà chez moi !


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Le syndrome de l’écolier

par Catherine Rollot , 15 octobre 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a273

Catherine Rollot est journaliste au quotidien Le Monde. Elle est l’auteur de La vie en boîte.


Toute sa vie paraît-il, on traîne le syndrome de l’écolier et de la rentrée des classes. Les crayons bien taillés, la boule au ventre ou l’excitation du premier jour, les retrouvailles ou la découverte des camarades, les nouveaux professeurs... Voilà on rentre, on a fait sa rentrée. Le mois de septembre est presque devenu janvier, le mois du recommencement d’une nouvelle année. Qu’il soit à l’école, à l’université au bureau, avec ou sans cartable neuf, à vive allure ou en traînant les pieds, ce « retour au » nous inscrit dans le rythme de la vie et dans le tourbillon de la société.
Est-ce à cause de ce fameux syndrome que la plupart des récits reçus en septembre parlent du travail ? Retour à une routine laborieuse et pesante pour certains, dure mais intéressante pour d’autres, et enfin plus douloureuse pour ceux qui en sont privés.

Elsa Heliau a travaillé dans un call center, ces usines à prendre les appels, à vendre en gros des cuisines toute équipées, des doubles vitrages, des assurances ou des bouquets de chaînes numériques. Elle raconte (Dans un call center), le quotidien de ses tâcherons, « professionnels de la relation client », avec son regard d’ex-responsable d’équipe, elle même « liquidée trois semaines avant la fin de [s]a période d’essai pour raisons économiques. » En quelques pages, elle nous fait entrer sur le plateau où se déroule un show de piètre qualité. L’odeur, le bruit, la nécessité du « sourire qui s’entend au téléphone », les méthodes pour ferrer le client à coup de formules marketing répétées à l’envi, tout y est. Un formatage à la petite semaine qui fait dire à l’employée, apprenant la fin de son contrat, un « merci de votre confiance et de votre fidélité » terrifiant.

La brutalité des conditions de travail, il en est aussi question dans Une heure ne suffira jamais de Babeth_AS. Cette plongée dans la journée d’une aide à domicile, n’épargne pas le lecteur. Le mépris, la crasse, la souffrance sociale de l’aidé, un vieil homme dépendant et de l’aidant, en l’occurrence une jeune femme, mandatée par les services sociaux pour faire la toilette et entretenir le logement, d’un vieillard dont personne ne veut, vous saute en pleine figure. Secteur d’avenir, qui manque de bras, entend-t-on souvent, les métiers des services à la personne, un terme ronflant pour désigner une réalité entre serpillière, changement de draps et toilette, apparaît ici dans toute sa dureté.

Rien n’est facile non plus pour Christophe (L’état des lieux) ou pour Georges Troché, (Je donne les clés), qui tous les deux nous racontent leur parcours de travailleurs sociaux. Le premier est animateur et intervenant dans un Centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA), le second occupe un poste de responsable d’insertion sociale dans le secteur du logement. Pourtant dans leurs récits, tout deux parlent de leur fierté d’aider les autres, de faire du bien, de se sentir utiles. Les hasards et les soubresauts de leur vie personnelle et professionnelle les ont souvent conduits à leur place d’aujourd’hui, où « tout n’est pas rose » comme le dit Christophe mais où ils ont fait leur nid.

Tom Bossis (Dresseur de souffrance), lui est dans son élément sur une selle de vélo. « Coureur cycliste. Dresseur de souffrance. Charmeur de douleur », le sportif professionnel vit au rythme d’une course à la performance, à la maîtrise de son corps qui ne s’arrête jamais. Celui qui « n’existe plus qu’en tant qu’athlète », est devenu un homme vélo, prêt à raccrocher les roues à chaque montée de sommet et à recommencer une fois franchie la ligne d’arrivée. Le suivre dans son ascension, c’est frayer avec une sortie de route qui tient à quelques coups de pédales.

Trajectoire sinueuse, itinéraire bis, enfin pour Karine L. (Aujourd’hui je plie), chômeuse de longue durée, qui se sent « derrière la fenêtre ». Exclue, en dehors, à côté, invisible, Karine narre avec délicatesse cette ouverture qui se rétrécit au fil des mois de chômage. « J’ai l’image d’un petit moi qui court en rond autour d’une grande maison pleine de gens actifs... Je tape à la fenêtre, j’essaye d’attirer l’attention... » Lisez son témoignage et vous vous souviendrez sans doute qu’à chaque rentrée des classes il y avait toujours des élèves qui n’étaient pas sur la liste d’appel.


L’aide-soignant et le charpentier

par Martine Sonnet , 15 juillet 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a266

Martine Sonnet est historienne et développe à côté de ses travaux une écriture plus personnelle, notamment sur son blog "L’employée aux écritures".


L’invitation qui m’est faite de lire quelques récits Raconter la vie publiés en juin et d’y réagir par écrit à mon tour me comble d’aise. La vie des autres est l’une de mes curiosités les plus prégnantes : peu de trajets en bus ou en métro sans que je m’abîme à essayer d’imaginer les sujets préoccupant les têtes autour de la mienne – question subsidiaire : toutes nos têtes sont-elles faites pareil ? Historienne, je raconte des vies, passées, pour tenter de les raccrocher aux nôtres. Alors les récits d’aujourd’hui offerts ici m’importent, pensant à la richesse de cette source pour mes collègues à venir, comme me touche le partage par certaines et certains de leurs jours, bons et mauvais, comme nous les traversons. Le web facilite la mise en commun de nos expériences en tissant toile de nos rencontres.

Je sais aussi, pour l’avoir éprouvé, combien la prise d’écriture peut être nécessaire, impérieuse, vitale, dans l’accompagnement des bifurcations les plus décisives de chemins moins tracés qu’on pourrait le croire. Ce qui lie en dénominateur commun mes lectures, c’est précisément – et paradoxalement – la rupture, contrainte ou désirée. Rupture biographique sans appel quand il s’agit de fuir un pays où votre vie et celle de vos proches sont en jeu, la Syrie de Alla H.-D. (J’ai vu l’histoire) et le Congo de Dedie Sabwe Masumboko (J’ai peu d’espoir). Rupture de l’ordre ordinaire des jours, quand la maladie s’en mêle et vous cloue sur un lit d’hôpital lourdement appareillé, celui de Jean-Paul Céalis (Cœur ouvert), ou bien que de gros travaux dans votre logis vous installent pour plusieurs mois dans un foyer-résidence pour personnes âgées, celui où Zeralva pose un temps ses valises (Je n’avais jamais vécu là).

Historienne m’intéressant à la question du travail, les deux ruptures sur lesquelles je m’arrête le plus longuement marquent des vies professionnelles, ce sont des virages à 180° de curriculum vitae. Il y a Rod l’aide-soignant (Etre soignant), un infographiste devenu aide-soignant en gériatrie après le dépôt de bilan de l’agence de communication qui l’employait, et Christophe Chinas (Je construis vos maisons), l’instituteur devenu charpentier après sévère désillusion au contact du mammouth Éducation Nationale. Points communs aux deux hommes : ils aiment passionnément ce qu’ils font aujourd’hui et le font en conjuguant satisfaction personnelle et souci extrême de celles et ceux pour qui ils le font. L’un comme l’autre a le sentiment, combien précieux, que le métier auquel il est parvenu, résonnant en accord parfait avec son « moi profond », mobilise en l’exaltant le meilleur de lui-même.
Rod l’aide soignant prend son métier à bras le corps. Un métier dur, physiquement et psychiquement, qui ne compte que 10 % d’hommes (chiffres de la DARES publiés en 2013). La parole de Rod – régulièrement pris par les familles en visite pour le médecin ou « au moins » le kiné ! – du fait de ce particularisme, est d’autant plus précieuse. Et parce que la sociologie met en évidence que, pratiqué par l’un ou l’autre sexe, ce métier du soin n’est pas tout à fait le même, je lis son témoignage comme une pièce utile à la défense d’une mixité professionnelle mieux équilibrée.

Toujours attentive à ces questions de « genre du travail » (à propos desquelles j’ai animé pendant trois ans un séminaire de recherche interdisciplinaire) je relève que Christophe Chinas, s’il avait suivi ce qu’il croyait être sa vocation d’instituteur aurait eu pour collègues beaucoup plus de femmes que d’hommes. Devenu charpentier (lui qui n’avait jamais touché un marteau avant 25 ans) se retrouve propulsé aux antipodes de cet univers, dans un monde quasi exclusivement masculin : 2 % de femmes parmi les ouvriers qualifiés du BTP (chiffres de la DARES publiés en 2013). Une absence qu’il souligne et regrette en passant. Mais ce que son texte exprime avant tout, c’est la claire conscience des prodiges d’intelligence manuelle mis en œuvre dans les métiers du BTP, et la souffrance qui en découle quand les conditions d’exercice ne permettent pas aux gestes de s’accomplir dans leur perfection.
Portés par un même amour du métier, les récits de Rod l’aide soignant et de Christophe le charpentier, chacun dans son style et ses mots, n’occultent pas les moments critiques régulièrement traversés. Mort toujours à rôder dans le service de gériatrie, pour en rajouter au face à face / corps à corps pas forcément commode (c’est un euphémisme) avec des patients perdant facultés de corps et d’esprit. Vie de chantier avec graves accidents du travail et ambiance lourde d’incompréhensions entre travailleurs venus des quatre coins de l’horizon. Transcende ces embûches chez les deux auteurs, le même sentiment de s’être trouvés là où ils ne s’attendaient pas, en une révélation professionnelle rejaillissant autant sur leur vie personnelle que sur celles et ceux bénéficiant de leurs soins, qu’il s’agisse d’une toilette bienfaisante ou d’une maison solide. Merci à eux.

  • Merci pour votre regard d’historienne sur les récits de RLV, miroirs de notre société. Vous avez tout à fait raison d’insister sur le point commun entre Rod et Christophe : la passion pour leur métier et ces deux récits montrent que l’on ne trouve pas toujours sa voie à 20 ans et qu’il ne faut jamais avoir peur du changement et d’un certain saut dans l’inconnu.


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Dans la vie des autres

par Caroline Gillet , 15 juin 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a264

Caroline Gillet est journaliste et productrice.


Je viens de passer 2 heures dans la vie des autres.

Roki a grandi dans un camp de réfugié politique, il garde en tête des souvenirs violents : comment il s’est imposé chef d’un groupe d’enfants, comment il a vu brûler vif un homme soupçonné de vol, comment suite à a des troubles politiques, son oncle est mort devant la maison, suie à quoi, la vie en camp a commencée. C’est la qu’il a vécu son adolescence, il se souvient d’avoir trouvé les moyens d’apprendre à tresser des bracelets pour gagner des sous, il se souvient aussi de son premier amour déçu. Puis il a du suivre ses parents en France où il faut supporter des regards, où ce n’est pas facile d’être différent. J’aime comment il clôt son récit (Je suis réfugié politique), tendu vers demain : « Je me sens prêt à travailler pour gagner ma vie. Il faudrait que je fasse une formation. Mais là c’est plus mon histoire, c’est mon avenir ».

On ne peut pas s’empêcher de tirer des fils entre les témoignages et c’est doux, bien sûr, de s’apercevoir que sans se connaître, tous se répondent. Asmine Abdou Ali (Mes trois reins) a aussi été ballottée par les adultes, elle a dû suivre sa mère à Paris après la séparation de ses parents. Elle a choisi de raconter ce que c’est pour elle, être l’aînée d’une grande fratrie, ce que ça a été de vivre dans des espaces réduits, de devoir bouger. Et puis, tard dans son récit, il y a cette révélation : Asmine est malade, elle a subi 19 opérations, c’est autant que son âge. Alors forcement, son texte est grave. Il est aussi souriant. J’ai aimé sa façon de raconter le début de la guérison : « Le 11 septembre 2013, j’avais 17 ans. Pendant la soirée, j’étais au téléphone avec Brian, mon ex, et un numéro inconnu n’arrêtait pas de m’appeler. J’ai fini par répondre et j’ai direct reconnu la voix d’Alain, un interne : « J’ai quelque chose de très important à te dire. On a un rein pour toi, Asmine. » J’ai sauté de joie, j’ai crié : « J’ai un rein ! », ma mère s’est réveillée, je lui ai passé le téléphone. Il fallait aller à l’hôpital le lendemain à 7 heures du matin. Je ne comprenais pas pourquoi on ne pouvait pas m’opérer tout de suite. J’avais peur qu’il soit pourri, le rein, à force… Mais c’était la première fois que je voyais ma mère vraiment heureuse, ça m’a rassuré ».

Roki et Asmine sont adolescents, l’un et l’autre ont connu des premiers amours (douloureux bien sûr). Je me demande s’ils aimeront relire leurs textes plus tard. S’ils aimeront savoir ce qu’ils ont été. S’ils se reconnaîtront. L’un et l’autre attendent de vieillir.

Claire Ma (Endosser le costume), elle, pensait qu’en travaillant, elle se responsabiliserait, elle grandirait plus vite. Alors elle a accepté un petit boulot dans une pizzeria. « Lorsque l’on commence à mêler la vie étudiante avec un petit boulot, certaines choses doivent changer. On commence à penser à l’heure à laquelle on doit rentrer de nos soirées, de nos week-ends. Ne pas se coucher trop tard pour ne pas être trop fatigué le soir, tenir le coup. La vie étudiante n’a pas sa place dans l’entreprise, et le rôle des managers est de nous le rappeler. On s’adapte, on se responsabilise, on apprend à dire non ».

Un « petit » boulot qui apporte de grands changements dans son quotidien : apprendre à séparer le temps, mais aussi apprendre les relations de pouvoir, les injustices du monde du travail, apprendre à serrer les dents, apprendre à se révolter. Apprendre enfin cette sensation étonnante, douce amère de l’appartenance à un collectif, une équipe, des collègues. Claire Ma tente d’expliquer : « Notre excuse lorsque nous avons démissionné ? Les études. Nos raisons lorsque nous ne pouvions être présents en cours ? Le job étudiant. L’un et l’autre se sont imbriqués dans notre vie, mélangeant parfois deux identités différentes et difficiles à combiner. Aimer travailler et détester avoir à le faire. Apprécier ses collègues mais attendre avec hâte de les quitter ».

L’individu au sein de groupe, la solidarité, l’écrasement et le choix de partir : il en est aussi question dans ce texte écrit par Stella Bastide au nom des autres, des collègues, du groupe : Nous, les services généraux de la tour. Travailleuse d’une grande tour de la défense, elle et d’autres s’occupent de la sécurité, de la restauration, du nettoyage, des imprimantes. Elle fait partie de ce qu’elle décrit comme étant un « Ensemble indistinct ne méritant pas le respect ». Stella Bastide a fini par choisir de quitter l’entreprise, de s’échapper. Elle dit « lorsqu’on commence à souffrir, il est trop tard pour prendre du recul. « Prendre du recul » : la remarque facile, si cela ne va pas et si vous évoquez votre malaise, il y a toujours un moment où l’on vous dit que vous devriez prendre du recul, ce qui n’est certainement pas faux, mais il est à noter que c’est toujours à vous de prendre du recul le faire et non aux autres, aux responsables – dans tous les sens du terme – de tenter d’améliorer la situation. C’est sans doute le plus raisonnable si on veut durer, mais à un certain stade, ce n’est souvent plus possible ».

Petits moyens, petits boulots, enfants, adolescents, anonymes, sans papiers, disqualifiés, mais tous debout. Témoigner, écrire 5, 7, 14 pages, pour dire ce que c’est sa vie, la vie d’un autre, d’une autre, prendre du recul, apprendre la vie de ceux qu’on côtoie. Parce que oui, ils sont tous des voisins, tous ici, pas loin. Un jour, peut-être, si je vais au Havre, je croiserai Simona Mociu qui a quitté la Roumanie pour être là (Bientôt j’espère). C’est dur, mais ça va mieux qu’il y a quelques mois et pour être moins triste, elle a fait un achat, juste un détail, mais qui dit sa volonté. On sourit avec elle. Elle écrit : « J’ai acheté 1 canapé et 2 fauteuils fleuris pour 20 euros. Ça met de la joie dans le salon. Et je fais le ménage tous les jours, j’aime bien quand c’est propre. Je nettoie même le palier. On pourrait manger sur le sol. Mais maintenant qu’on a des assiettes, ce serait bête ». Dans son récit, Simona Mociu raconte les hébergements d’urgence, les boulots précaires, l’inquiétude pour ses enfants, eux aussi ballottés. Elle a trouvé un logement et aujourd’hui, elle attend, elle espère et on espère avec elle, parce que maintenant on la connaît un peu.


Sortir le nez du magma

par Damien Grelier , 8 avril 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a258

Damien Grelier est responsable de l’action culturelle à la bibliothèque départementale de la Sarthe.


En voyage, en vacances, ou simplement à l’occasion de déplacements professionnels, bref chaque fois que je m’éloigne un tout petit peu de ma zone habituelle de vagabondage, il me vient cette pensée un peu bête que pendant mon absence, les gens que je côtoie, voire également toux ceux qui habitent non loin de chez moi et que, par ailleurs je ne connais pas, poursuivent leurs activités, avancent dans leurs vies sans que j’en partage l’expérience… De même, je prends conscience dans ces moments-là que tout au long de l’année, des hommes et des femmes vivent, à l’autre bout de la ville ou du monde, des expériences et des histoires qui me seront sans doute pour toujours étrangères. Cela n’a pas vraiment de sens, je l’admets, et pourtant ces réflexions me heurtent quasiment systématiquement lorsque je me retrouve en position de déplacé. On a beau appartenir à un endroit, évoluer dans un cadre particulier au milieu d’un tas d’autres gens, on n’en reste pas moins assez seul, le nez dans sa propre vie et dans un rapport très individuel et infiniment parcellaire à la réalité.

Et puis il y a cette théorie des degrés de séparation, qui nous apprend que nous sommes tous hyper proches les uns des autres. Etablie dans les années 30, cette théorie aujourd’hui mise à jour – est-elle scientifiquement valide ? Je n’en ai aucune idée en fait – prétend que seulement 7 relations individuelles suffisent à relier chaque homme de la planète à l’ensemble de ses congénères. Incroyable, nous sommes donc tous à 7poignées de main de Barack Obama, Lionel Messi ou Lady Gaga, vertigineux quand même… Soit. Nous sommes aussi à 7 poignées de main de Christophe R., Isabelle H., Sandrine Salières Ganglof, Billy Bop ou Vincent Bernard, entre autres, qui ce mois-ci publient leurs histoires, leurs fragments de réalité.

Ce sont ces fragments lus bout à bout qui nous invitent à connaître l’autre, à franchir les quelques degrés de séparation entre nous. Raconter la vie fait le projet de rendre consistante notre expérience de la société par la somme des histoires personnelles que la collection rassemble. Je ne suis pas sociologue, ni écrivain, encore moins journaliste, et bien maladroit à décrire le monde dans lequel j’évolue. Mais en tant que simple citoyen comme on dit, j’aspire à faire partie d’une société ; cet objet aux contours complexes, souvent médiocres, c’est vrai, qui se révèle parfois enthousiasmant, mais qui n’est pas, quoi qu’il en soit une chose abstraite ou éthérée. Au contraire, ce magma plus ou moins désorganisé est fait de chair et d’empreinte du temps sur la chair des gens qui la composent. Avoir conscience d’en être constitue une pensée réconfortante. N’en déplaise aux liberals de service, « There is such a thing as society », et les récits publiés ce mois-ci sur le site l‘illustrent encore, mieux que tout autre projet politique.

Christophe R., directeur d’un territoire de résidences sociales, a passé sa vie au contact des gens avec pour mission de leur assurer un lieu de vie décent et propre au fonctionnement. Pourvoyeur d’un besoin humain des plus élémentaires, il raconte avec une réelle passion sa relation aux « résidents ». Né dans un foyer où son père était directeur, il affirme aujourd’hui encore sa nécessité d’être au milieu de tous ceux qu’il contribue à loger, et qu’il appelle Ma famille par extension.

C’est aussi par le récit d’une histoire familiale, celle-ci un peu chaotique, que débute le récit d’Isabelle H., maniaco-dépressive et en lutte permanente pour garder le pied stable et entretenir des relations avec son environnement affectif. Son récit est bouleversant, c’est vrai… Et il est utile. Aux yeux de celui qui connaît mal la maladie dont souffre l’auteur, une représentation archétypale vient facilement en tête. On se fait une idée assez rapide de la pathologie et la personne disparaît un peu derrière l’étiquette qu’on lui appose involontairement. On a besoin de nommer et de normer. La vie à 20 % efface cette construction dangereusement claire. Isabelle y apporte une complexité, une humanité certes, mais surtout quelque chose qui ne colle pas avec l’image qu’on s’est construite. Et ce que l’on ne peut pas complétement mettre en boîte continue d’interroger, fort heureusement.

De norme, il est également question dans le récit de Sandrine Salières Gangloff, Un acronyme de plus. Relieuse érudite, elle n’est pas reconnue par ses pairs car elle ne vient pas du sérail. Ah ce mal français des diplômes ! Ce besoin de coopter ou de départager des candidats selon des critères perçus à tort ou à raison comme justes et objectifs par une communauté de délibérants. Sandrine se heurte à une administration qu’elle juge froide et inhumaine, qui se refuse à valider ses acquis d’expérience et lui permettre ainsi de pratiquer son activité avec épanouissement. Une activité qu’elle aime plus que tout et mène avec passion. Où comment une proposition administrative destinée à reconnaître les nombreux apprentissages effectués tout au long de la vie se transforme en un nouveau moteur d’exclusion…

Car les apprentissages n’ont pas lieu qu’à l’école, certes non ! C’est ce qu’illustre le récit de Vincent Bernard, Ils m’ont appris les gestes. Psychologue de formation, envoyé par son père travailler dans une aciérie à 20 ans, pour qu’il prenne « du vrai dans la tronche ». L’auteur nous présente quelques uns de ses camarades d’usine, tous d’origine maghrébine et livre un récit où il est question d’amitié, d’entraide et de vivre ensemble. Apprentissage de gestes autant que partage de cultures.

Le récit de Billy Bop, Dans la machine, prend également l’usine comme toile de fond. On y découvre les conditions de travail des intérimaires dans une entreprise de fabrication de biscottes. Au travers de descriptions drolatiques des différentes chaînes de production, il nous parle des tâches répétitives, de la signalétique de prévention aux avertissements tellement évidents qu’ils en deviennent infantilisants. Les intérimaires sont souvent présents dans les récits de la collection. On se souvient d’Anthony, (Moi, Anthony, ouvrier d’aujourd’hui) aux prises avec les méthodes des entreprises de logistique et de l’autre côté, on pense (avec un certain effarement en ce qui me concerne) aux dirigeants d’entreprises d’interim décrits dans une enquête récente de Nicolas Jounin et Lucie Tourette, Marchands de travail. Dans les 2 derniers cas, l’évocation de l’interim et de son mode de fonctionnement renvoie à une nouvelle forme de barbarie de la part de ceux qui l’utilisent, d’écrasement de l’individu par une pratique aliénante où seul compte le potentiel de production de l’intéressé. Billy Bop ne dit pas autre chose, mais il renverse le problème, et s’en fait un atout : « On m’embauche aussi vite qu’on me renvoie, soit, alors moi aussi je suis capable de dire non, de refuser une journée de nettoyage à l’usine pour profiter de la journée, voir grandir ma fille, écrire des chansons. » Au processus de déshumanisation collective qu’on lui propose, Billy répond par le retour de l’individu responsable…

Pour moi Raconter la vie c’est bien cela, une somme d’individus qui contribuent à un projet commun et qui ne s’interdisent pas de penser par eux-mêmes. A voté !

  • Bonjour, merci pour votre point de vue si juste ; tout ça fait sens. (Je ne sais pas si je suis érudite ... je n’irai pas jusque là, j’ai la chance de côtoyer un matériau riche fait de rencontres et de livres, des passionnés, à qui je prends la substance). Je ne sais pas si les gens qui m’ont reçue en entretien n’auraient pas aussi à raconter leurs expériences : valider des expériences de gens dont ils ne savent rien de leur parcours, qui ne suivent pas leur cursus, alors qu’ils, ces spécialistes, se donnent tant de mal pour préparer leurs élèves durant 5 ans, selon un cahier des charges très précis. Cela rejoint cette idée de passerelle dont les ponts sont fictifs au nom de quota et de promesses politiques. Mais ils ont des situations privilégiées et à ce titre leur responsabilité est immense.
    Bien à vous.
    S.


  • JP :

    Voila, c’est cela "ne pas s’interdire de penser par soi même" c’est à dire se considérer comme un Être vivant unique, de se refuser de faire comme les autres, de ne pas accepter de rentrer dans un moule. Ces propos ne sont pas ceux d’un être "individualiste" mais au contraire ceux de quelqu’un qui aime son prochain et qui n’espère que celui ci se réalise comme il l’entends, aussi bien en accord qu’en opposition.
    Issu d’une profession libérale créatrice, j’ai servi la formation de jeunes "laissés pour compte" d’un système que je défends, que je respecte mais qui a aussi ses failles et ses doutes. Je me suis toujours présenté, raconté aussi à ces jeunes pour susciter à leur tour l’envi de dire, de se raconter. Maintenant a la retraite, dans la même région, je rencontre très souvent mes anciens apprentis heureux de me revoir. Il y en a même une qui m’a dit :

    • "Avec vous, c’était comme dans le film Le cercle des poètes disparus"
      J’étais un simple formateur de Métrés, Etudes de Prix du Bâtiment......

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par Omar Benlaala , 9 mars 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a254

Omar Benlaala est l’auteur de plusieurs récits en ligne et de La Barbe, dans la collection de livres.


Qui suis-je pour commenter ? Voilà ce que je me suis demandé lorsque Raconter la vie m’a proposé de devenir « lecteur du mois ». Raconter sa vie est une chose ; mais apprécier celle des autres…
Un souvenir m’est immédiatement revenu : lorsque la Cour d’assises de Paris m’a convoqué sur le banc des jurés, à la question de savoir si l’un d’entre nous − environ une cinquantaine d’aspirants − avait un empêchement, j’ai été le seul à répondre par l’affirmative. Quand on m’en a demandé la raison, j’ai déclaré que je ne me sentais pas légitime. Stupeur dans l’assemblée – refuser la mission est passible de 3750 euros d’amende. Une heure plus tard, le Procureur de la République, après avoir salué le civisme des heureux élus, se laissait aller à vilipender le comportement irresponsable de ce monsieur Benlaala qui, « le pauvre », ne se sentait pas « capable de juger son prochain »… Comment oublier ces mots ?

Si aujourd’hui je ne tiens pas le destin d’un inconnu entre mes mains, je me pose cependant les mêmes questions qu’alors, d’autant que lorsque j’ai moi-même posté un texte sur Raconter la vie, ma première crainte a été d’être jugé (je m’étais d’ailleurs exprimé sous pseudonyme). Peut-on évaluer l’intime ? Et si oui, sur quels critères ? Littéraires − mon absence de diplôme m’y autorise-t-elle ? Moraux − selon quelle norme ? Politiques – mais qui détient la vérité ?
Ayant donné ma parole, il me faut cette fois forcer ma nature. D’abord lire avec attention les textes proposés – si l’on en croit le nombre de like que j’appose au fil des parutions, je lirais tous les textes…

J’ai six mois devant moi m’a particulièrement ému. Non à cause de la situation tragique de ce quarantenaire atteint d’un cancer avancé, mais parce que j’ai cru comprendre, au vu des commentaires, qu’il s’agissait d’un faux témoignage. Loin de moi l’idée de condamner Daniel Le Bras ou sa production ; car la manière dont un homme sain s’imagine les dernières semaines d’un mourant a un intérêt propre ; ce n’est pas l’avis d’autres lecteurs à qui j’ai soumis le texte brut, avant de les informer de son caractère fictif. Premières impressions à la lecture : bouleversant, puissant, poignant ; réactions à la découverte de la fraude : outrées, choquées, scandalisées. Dans sa redoutable efficacité, le récit que certains jugeaient « obscène » rappelait que la charte de Raconter la vie autorise la fiction, avec ce qu’elle comporte de « dérives »… Qu’en pensent les patients comme Olivier Manesse, qui dans Greffé montre à quel point tout est dépeuplé quand un seul organe vous manque ? Si l’autobiographie elle-même suppose qu’on reconstruise le réel, où se trouve la limite ? Sans doute pas dans l’intention, qui nous échappe toujours.

On ne saura jamais si Patrice Obert, haut fonctionnaire, raconte sa propre histoire à travers Changement de poste. Mais qu’importe ? Les questionnements qu’il soulève suffisent : la relation entre les classes, les cultures et les langues sur le lieu de travail ; le manque de reconnaissance dont sont victimes, comme le personnage, bien des héros tranquilles ; les rencontres manquées, faute de mots. Mais parfois, un geste suffit à créer du lien : M. Lebras (un être de papier bien distinct de son homonyme scénariste) ne partira pas sans la bénédiction de cette femme de ménage, trop vite croisée, qui le touche, au propre comme au figuré.

Nous étions légionnaires est certainement le texte de février que j’ai préféré. Est-ce parce que l’engagement de Walter Schneider dans la légion étrangère fait écho à mon parcours ? Lorsque l’adolescent fuit le désœuvrement et la rue, lui non plus ne sait pas ce qu’il va trouver. Une promesse de voyage et d’aventure suffit à lui faire signer un contrat de cinq ans. Est-on plus sensible aux textes qui ramènent à une histoire partagée, alors même que le site qui les accueille a pour ambition de faire découvrir d’autres existences ? Le surinvestissement, la désertion, l’emprisonnement, puis le retour à la vie civile : autant d’expériences communes à bon nombre d’adolescents en quête de repères. Aujourd’hui, les experts inquiets de la marginalisation d’une certaine jeunesse proposent de remettre au programme le service national pour redonner le goût de l’effort et de l’ordre. Ayant ignoré l’appel sous les drapeaux, je n’ai pas vraiment d’avis sur l’efficacité d’une telle proposition ; mais je sais qu’écrire offre le même résultat, le sang en moins.

Quand ses mains se posent sur les miennes de Cassandra a reçu des critiques élogieuses : ce « monologue sur du papier de velours », « extrêmement bien écrit », est « un délice », « un petit bijou » digne de « Rohmer ». Il raconte le parcours d’une héroïne fragile, victime consentante de sa passion ; saupoudre la tension de ce qu’il faut de sensualité pour laisser l’imagination chavirer ; ajoutez à cela le goût de la formule : tous les ingrédients sont réunis pour qu’on se laisse guider par le regard doux-amer de cette jeune conductrice. Au sortir de ce « rêve » éveillé, je remarque que l’auteure n’a pas réagi aux éloges. Certainement par pudeur. Une manière de dire que son récit se passe de commentaire. Cette réflexion m’amène à considérer la communauté de Raconter la vie dans sa diversité : on peut être auteur, sans interagir avec les autres membres ; simple lecteur, et partager son enthousiasme ; les deux, en participant au débat que dessinent les commentaires ; ou n’être qu’un internaute de passage, et goûter en silence les textes d’autres invisibles. Mais pourquoi mettre en ligne, dévoiler lettre après lettre son corps littéraire, si ce n’est pour en jouir ? Pourquoi témoigner, sinon pour être lu ? Dans le récit poignant de Cassandra, que de regards échangés, de mains frôlées, de souffles mêlés, mais surtout d’attente ; obtenir une réponse à ses avances feutrées revêt une telle importance… N’est-ce pas également ce qui se joue entre l’auteur, avide de considération, qui s’apprête à poster son œuvre, et le lecteur, César impatient, prêt à lui donner la vie ou la mort ?

Je ne peux terminer ce billet qu’en évoquant J’étais apprenti de Ludovic Mendes, qui m’a secoué. Sa lecture n’a pas été simple. Ne comprenant pas grand-chose à la culture d’entreprise, à l’esprit corporate dont parle l’auteur, j’ai d’abord été réfractaire à sa vision du monde, à son implication dans un univers professionnel qui m’a paru, de l’extérieur, insensé, presqu’inhumain − ne parle-t-il pas de « monde de requins » où « il faut se surpasser pour dominer » ? Avoir la sensation de jouer son avenir devant les recruteurs, se réjouir d’être capable « en deux minutes » de vendre « un photocopieur multifonction », reprendre le vocabulaire de la lutte des classes pour aboutir à cette conclusion : « Je suis fier de voir les étapes que j’ai franchies. Je ne m’étais jamais préparé à faire toutes ces choses, et dès mes 24 ans j’ai réussi à obtenir un poste de cadre dans une grande société française »… Puis je me suis forcé à envisager ce texte d’un regard neuf, sans porter de jugement, en me posant en témoin quelconque de la vie d’autrui, et j’ai découvert un jeune entrepreneur courageux. Un patron qui doute de sa valeur lorsque les autorités le sollicitent. Certaines phrases, que je n’avais pas remarquées, m’ont alors sauté aux yeux. Celle-ci par exemple, où l’homme avoue qu’aux conférences où on l’invite, il a « l’impression d’être un usurpateur, de prendre la place de quelqu’un d’autre. » L’analogie avec mon propre parcours de prédicateur semble évidente : pourquoi ne l’ai-je pas relevée plus tôt ? Comment ne pas avoir vu que Ludovic est lui aussi un fils d’immigrés orienté vers une filière technique en raison de sa faible implication scolaire, mais qu’il a su déjouer les pronostics fatalistes ? Mon manque initial d’empathie me laisse croire que définitivement je ne suis, et ne serai jamais légitime pour juger mon prochain. À l’heure où tout le monde est en permanence invité à donner son avis, c’est finalement sa propre position que l’on commente…

  • Bonjour Omar,
    par avance je m’excuse de ce commentaire très long ... mais je ne sais pas faire autrement.
    Je commente depuis très longtemps le net, m’arrogeant le droit de prendre une parole qu’on m’a refusée peut être, je ne sais pas, être au monde, se faire entendre. J’existe. Je me bats. J’écris. C’est engagement et citoyen. la civilisation informatique réduit les gens à l’immobilité, à l’invisibilité, la solitude.
    Je choisis de réagir à l’avant dernier paragraphe de votre texte qui demande : Pourquoi écrire et poster un récit,
    cette très jolie formule "Mais pourquoi mettre en ligne, dévoiler lettre après lettre son corps littéraire, si ce n’est pour en jouir ? " qui s’applique au texte de Cassandra, mais aussi à un autre texte ("Lui" de C. Martinez écrit plus tôt), tout en écriture que j’ai envie de qualifier de féminine, non pas que je dénie le droit aux hommes d’écrire des textes fins, en fond de fantasmes ou de sensualité, mais qu’il me semble que le côté sentiment et clair obscur est féminin ... Difficile de qualifier sans prêter des intentions erronées, propre à soi et non à l’écrivain, amateur ou non.
    Cette jolie formule dont l’essence me parle, de pourquoi j’écris, pourquoi les autres écrivent ?
    Mais aussi pourquoi je lis ? Qu’est ce que je cherche ?


  • .....
    Beaucoup de gens, à qui je communique l’adresse de ce site, ont autant à raconter surement mais ne font pas le choix actif de participer et ne voient pas la finalité de raconter sa vie. je n’ai que très peu de retour finalement.
    Je crois pour ma part que choisir ce qui semble de l’ordre de l’inutilité, de la poésie, de l’art, de l’écriture est acte fort engagement, être au monde. Je crois juste ces écritures citoyennes qui témoignent de la diversité des vies dans cette société de plus en plus dure. Un espace de liberté.
    Ainsi j’aime bien cette citation d’André Suarés :" « Il est possible que le livre soit le dernier refuge de l’homme libre. Si l’homme tourne décidément à l’automate, s’il lui arrive de ne plus penser que selon les images toutes faites d’un écran, ce termite finira par ne plus lire. Toutes sortes de machines y suppléeront : il se laissera manier l’esprit par un système de visions parlantes […] Tout y sera, moins l’esprit. Cette loi est celle du troupeau. »


  • (Bien sûr, je n’ai aucun mérite de la citation, travaillant dans le démontage en règle de livres, je tombe sur des citations et des extraits qui parsèment ma journée.)
    Il me fallait crier ce que je vis comme injustice, brutal, de ces sociétés liés à l’argent, à ma famille, de ces communautés universitaires, tout comme d’autres communautés, dont je n’ai pas les codes, où je n’arrive pas à entrer malgré des efforts et de l’énergie dépensée sans compter. Comprendre et pouvoir tourner une page.
    Mes textes sont écrits parce qu’ils formulent les contours d’un atelier qui n’existent que par ma seule volonté. Moi partie, il reste les textes ordinaires d’une vie ordinaire.

    Le parcours social et sociétal me semble parsemé de naissance à soi en permanence.
    Bien sûr, je ne suis pas sans savoir que la plupart des auteurs de ce site sont issu de ce monde universitaire, et heureusement, parce qu’il est l’autre partie de ces réflexions qui me permettent de relativiser et de faire la part des choses.


  • .....
    Il montre aussi qu’une partie des penseurs ont conscience du délitement. C’est concret un écrit, c’est écrit ... On ne peut pas faire comme si il n’y avait pas eu ces mots et ses idées là.
    Je crois que la légitimité de faire ou de dire se conquiert en étant à l’écoute de son enfant intérieur.
    L’attente d’une légitimité qui vient de l’extérieur donne un pouvoir nuisible.
    Par rapport "à la misère du monde" Bourdieu, et le Curmer, "les français par eux même" très datés ... ou les témoignages peu nombreux, sont confus, il y a là en plus une qualité, des choix éditoriaux un miroir offert à nous, tous groupes humains mais aussi aux autres sociologues étrangers pour qui la France est à part dans le monde, concentrée très drôle de franchouillardise, de classe, d’irrévérence et de liberté.

    Mon sentiment est que nous, citoyens, nous n’avons plus le pouvoir de décider de nos vies et quand nous le faisons, nous le payons très cher, au prix de la santé, de descentes aux enfers qui arrivent très vite sans espoir parfois de revoir la lumière. La lecture de tous ces textes m’a aussi montrée qu’en réagissant, on établit un contact souvent courtois qui est teinté de respect, d’empathie, d’humanité sans pour autant être considérée comme venant du pays de Ouioui ou de Candy....

    Bonne journée à vous.
    Sandrine.


  • Cher Omar,
    Très belle synthèse ! Porter un jugement sur le travail ou l’acte d’un autre est parfois bien malaisé. Je partage totalement votre vision des choses et vos appréhensions. Comment va-t-il le prendre ? Suis-je assez pertinente ? Qui suis-je donc, pour me permettre de porter un jugement ? Mais, je pense définitivement, que se permettre de "juger" ou ne serait-ce, que d’interagir avec l’autre, nous offre une ouverture sur le monde, sur l’inconnu, nous permet d’apprendre, de comprendre, et de se connaître un peu plus soi-même !

    Bonne soirée,

    Kahina


  • Bonsoir Omar
    Vous avez bien fait d’accepter de commenter ! J’aime beaucoup votre questionnement sur la légitimité , je le trouve sain à une époque où tout le monde s’autorise . J’ai toutefois le sentiment que commenter sur ce site est un peu différent. Commenter n’est pas nécessairement juger : on partage plutôt ce qui fait écho en nous, on questionne, on précise , on enrichit ,on est ému souvent . Et parfois, on ne sait pas quoi dire, ce qui ne signifie pas que le texte lu ne nous a pas "interpellé" mais les mots ne sont pas là , à ce moment là ;
    Commenter pour moi, c’est comme en musique : il faut que ça sonne juste et que la mélodie persiste.
    Bien cordialement


  • Merci de vos commentaires, Mesdames !


  • « chaque jour aller à la rencontre d’une des diverses personnes que l’on a en soi et que l’on ne peut trouver que dans les autres » Sotigui Kouyaté

    Bonsoir cher Omar, Salam !
    Hier j’ai lu votre captivant récit, que je ne tiens pas du tout à "juger" dans la mesure où j’y trouve le reflet de ma propre histoire, ainsi que celles d’autres personnes qui m’ont été très proches. Cet effet de kaleidoscope me touche beaucoup, ainsi que votre humour et votre détachement.
    Je tenais donc à vous remercier pour votre livre.
    Hanna


  • Bonsoir Hanna,
    c’est vous que je dois remercier. Car tout texte est adressé !
    A bientôt sur "Raconter la vie".
    Amicalement,
    Omar


  • Bonsoir Omar,
    Un commentaire lucide, sincère et humble. Tout ce que j’aime.
    Mille mercis pour votre ouverture ... (ou plutôt pour ton ouverture, si tu le permets ?)
    A très vite, pour nous faire partager un nouveau récit, N.


  • Bonsoir Nasser,
    le tutoiement est de rigueur sur ce site, et il est communicatif !
    J’écris en ce moment un nouveau texte... et je serais fier de te compter parmi mes premiers lecteurs.
    A très vite en effet.
    Amicalement,
    Omar


  • Bonjour Omar,
    Si le tutoiement est de rigueur, j’en profite !
    Ce matin j’ai essayé de poster un texte mais il était trop court.
    Mon "créneau", c’est l’islam tranquille, laïc et invisible que tu atteins à la fin de ton récit, notamment grâce au Sheikh Nazim (paix à son âme). Mais c’est plutôt paradoxal, de revendiquer l’invisibilité et de vouloir en témoigner, n’est-ce pas ?
    Amicalement,
    Hanna


  • Bonsoir Hanna.
    Absolument paradoxal ! Je me tue à le répéter à mon psy !
    Plus sérieusement ce texte, à l’origine, n’était destiné qu’à une franche poignée de lecteurs tout au plus. Puis, les éditeurs m’ont contacté pour savoir si je me sentais capable d’en faire un livre. Demande à laquelle j’ai répondu par l’affirmative pour rendre hommage aux véritables invisibles : mes parents.
    Aujourd’hui, l’acte "d’écrire" me convient plutôt bien car finalement, il me permet d’hurler en silence et m’offre une nouvelle forme d’invisibilité tout à fait délicieuse...


  • Bonsoir Omar,
    Moi, j’aime être invisible. Le texte que j’ai commencé à écrire parle de ça, justement : l’islam invisible. Et ce n’est pas un texte qui fait peur, je rassure tout de suite mes compatriotes.
    Hanna


  • Bonsoir,
    J’ai hâte de lire votre texte Hanna ... C’est prévu pour quelle date ?


  • Bonjour Nasser,
    J’ai déjà une première version, mais elle ne me plaît pas encore totalement. Et puis j’hésite, car vraiment j’aime bien être invisible !


  • Bonsoir Omar

    D’abord je tiens à vous dire que j’ai beaucoup aimé "La barbe". A une période où mes fils se laissaient longuement poussé la barbe, je leur avais conseillé de lire votre livre que j’avais trouvé tout à la fois percutant et plein d’humour.
    Et voici qu’aujourd’hui,, cherchant par le mot clé "Assises", si certains avaient déjà écrit sur la "condition" de juré, je tombe sur votre texte exprimant vos "réticences à tenir le destin d’un inconnu entre vos mains".
    Je ne peux que le comprendre après plus d’une semaine où je siège comme juré, non pas heureuse élue mais électrice tirée au sort...Je ne manquerai pas d’écrire sur cette expérience faite de journées épuisantes et de nuits sans sommeil tant il est vrai qu’il est difficile, pour vous plagier, de tenir le destin d’un inconnu entre ses mains !
    En tout cas, encore bravo pour ce que vous écrivez et pour l’authenticité qui s’en dégage.

    Ethel, rédactrice de "Les cheveux d’Elsa" qui n’est malheureusement pas une fiction !!!!


  • Bonsoir Ethel,
    et merci de votre attention.
    Je suis très heureux d’entendre que mon témoignage sert à créer du lien !
    Concernant la condition de juré, c’est vrai que l’expérience m’a traumatisé... En lisant votre commentaire, je me rends un peu mieux compte de la dureté d’une telle aventure et me réjouis d’avoir eu le courage de refuser l’offrande !
    Merci encore. A bientôt, et au plaisir de découvrir votre prochain texte.
    Bien à vous,


  • Salam Omar,
    Finalement le texte que j’avais écrit sur l’islam n’est pas paru sur le site. Il était en effet trop subjectif...
    Mais j’en ai écrit deux autres, sur d’autres thèmes qui me tiennent à coeur aussi. On n’est pas obligé de ne parler que de l’islam, n’est-ce pas ?
    Et puis j’ai prêté ton livre à plusieurs personnes, qui l’ont beaucoup aimé. A chaque fois on apprécie le ton et l’humour.
    Est-ce que tu prépares autre chose ?
    Hanna


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La cité du mot

par Luc Jolivel , 10 février 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a251

Luc Jolivel est directeur du Prieuré de La Charité, Cité du Mot.


Pour tout vous dire je suis un « taiseux » comme on aime à le dire en Normandie. Un taiseux élevé dans une famille de taiseux. Alors raconter sa vie, s’épancher, ne nous viendra jamais à l’esprit. En revanche écouter les autres nous est naturel. Laisser la personne s’exprimer, la mettre en confiance, sans pour autant poser de question, lui laisser le choix de se dévoiler, de n’en dire qu’un peu ou de se taire. C’est dire combien raconterlavie.fr procure un vrai plaisir.

L’appel de Pierre Rosanvallon a été entendu. Les "Invisibles" s’expriment, en nombre. Evidemment, je n’ai pas lu tous les récits. Je me suis retrouvé dans quelques uns, d’autres m’ont profondément ému, d’autres m’agacent, d’autres n’ont pas passé le cap des premières lignes ou de la page de garde.

Dans raconterlavie.fr il y a des parcours de vie, ces textes qui en moins de 10 pages vous racontent plusieurs années. On en compte 3 ce mois-ci.
Elsa Héliau est une jeune femme qui a connu une enfance toulousaine, des études enrichies des contacts Erasmus, puis 6 ans d’expatriation en Espagne. Elle habite maintenant dans la France rurale du sud, vivant ce qu’elle appelle Le difficile retour à la terre. Alors que l’adaptation semble « sa marque de fabrique », la réalité économique, sociale, humaine du monde rural lui rappelle que l’intégration n’est pas toujours facile dans une France « qui s’est refermée comme une huître ». Un texte efficace, concis, allant droit au but pour une jeune femme qui, je n’en doute pas, saura rebondir.

Avec Didier Veller on assiste à un autre retour d’expatrié. Son récit aurait pu s’appeler « difficile retour au sein de l’administration », il portera pour titre La vie bien réglée d’un fonctionnaire assis. Après avoir exercé toute sa carrière dans les services commerciaux des différentes ambassades françaises, il effectue ses dernières années en administration déconcentrée de l’Etat à Dijon. Maintenant à la retraite, Didier Veller se déleste de son devoir de réserve, avec volubilité, un vrai sens de l’humour et une plume riche, loin du ton des circulaires administratives et des notes de ses supérieurs hiérarchiques.

Sabine Aussenac a connu un tout autre parcours, celui de la vie de couple aux cotés d’un mari pasteur qu’elle croyait connaître et qu’elle a suivi dans son parcours professionnel chaotique, d’un époux qui l’a profondément déçue et qui l’abandonne avec enfants et dettes. S’il fallait une fois de plus parler de retour, il s’agirait du difficile retour vers une vie plus calme, loin des tribunaux, des procédures de surendettement, des hiérarchies religieuses qui ne vous soutiennent pas. Sabine Aussenac égrène les épisodes du long combat de La femme du pasteur, combat dont elle semble à peine sortie tellement le récit fait état de blessures difficiles à cicatriser.

Dans raconterlavie.fr, il y a aussi les récits du quotidien.
Si Didier Vellera réussi à vous convaincre de renoncer à une carrière dans la fonction publique, je pense que Clotilde N. va de son côté vous décourager de travailler En open space. Preuve est faite que l’organisation des grandes structures, privées ou publiques, parvient quelquefois à écraser l’homme sous les procédures, les comptes-rendus, la déshumanisation des rapports professionnels. Et sur ces grands plateaux collectifs on ne choisit pas ses voisins de bureau, ses supérieurs hiérarchiques, l’organisation de son temps de travail. Un texte court mais efficace, mais il ne s’agit pas de cette efficacité froide et déshumanisée du plateau de travail. Raconterlavie.fr n’est-il pas, à sa façon, un véritable espace ouvert, celui où l’homme est au cœur de la démarche ?

Didier Morisot est infirmier. Il a choisi de Finir en psychiatrie. On y parle maladie et chiffres. Didier Morisot nous montre comment 2+2 ne donnera pas le même chiffre pour le névrosé, le psychotique… et l’administration hospitalière. Chaque paragraphe est une découverte, souvent teintée d’humour. Au programme : délivrance vésicale, techniques d’entretien, passage au commissariat, méthodes statistiques, diplomatie de l’artisan, cerveau reptilien et dragons intérieurs… et au cœur de tout cela les « patients ». Didier Morisot a un sens des formules qui justifie à lui seul la lecture de ce récit, un regard distant, vraisemblablement salutaire.

Philippe le Guluche nous parle de Marc, un ami Responsable d’exploitation. Le texte de Philippe le Guluche fait le grand écart, des SDF aux résidents d’un immeuble aisé, de la nuit des plus pauvres au quotidien des plus aisés, des besoins vitaux de certains aux petits problèmes des utilisateurs/clients. Pour tout dire le récit consacré au SAMU social fait l’essentiel de ce récit. Mais nous ne connaitrons pas le métier préféré de Marc passé d’un monde à l’autre, de celui des bannis à celui des nantis.

Morgane Z. est étudiante la journée et ouvreuse en soirée. Les pourboires sont son unique moyen de rémunération et non un acte de mendicité comme elle ne cesse de l’expliquer à tous les habitués du théâtre qui, au demeurant, connaissent parfaitement le système. Je place le public décrit le manque de respect des spectateurs, les rappels incessants de l’ouvreuse… et quelques épisodes peu glorieux : le spectateur qui refuse de verser quelques euros « puisqu’il a une invitation », la pièce remise dans la poche au dernier moment, l’argent donné puis récupéré. Le regard perspicace d’une jeune femme associant approche critique, analyse bienveillante et conclusions sans illusions, à rapprocher du texte de Billy Bop dans Distribuer des papiers, autre témoignage que j’avais particulièrement apprécié.

Sur raconterlavie.fr, il y a enfin les textes que vous n’oubliez pas, les récits dont vous parlez à vos proches, ceux qui vous bousculent pour un certain temps. L’immense carte blanche de son fils est à ranger dans cette catégorie, indéniablement. Patrice Obert vous invite dans une maison bretonne où les générations se retrouvent le temps des vacances. Toute la Bretagne est là : la mer, les rochers, les légendes que l’on se transmet, le poids des héritages… Mais cet été sera le dernier avant que le voile ne soit levé. Plus qu’un mensonge ce sera la peur de la vérité qui entrainera l’absence soudaine du fils et qui fera basculer toute la famille. Plus qu’une disparition, ce sera une fuite, laissant les proches dans des questionnements sans fin. Un petit conseil : faites un tour du coté du forum. Un épilogue vous y attend.

J’oubliais. 2 livres sont sortis ce mois-ci. Les deux collent à l’actualité. A l’heure où le législateur crée de grandes régions Cécile Coulon nous explique que Les grandes villes n’existent pas. Les enfants et les adolescents de ce coin de carte postale auvergnate décrivent leur géographie toute personnelle, où le village voisin est un autre monde. A l’heure de grande sidération, de manifestations d’unité dans toute la France, de craintes de tous les amalgames, Omar Benlaala produit son quatrième récit, cette fois en grand format. La barbe est un texte précieux alors qu’un nombre croissant de jeunes font le choix de la radicalisation religieuse.

A bientôt pour de nouvelles lectures !

  • Vous avez très bien voyagé dans la "cité" du mot". Merci pour vos commentaires de lecteur attentif.


  • Oui , je pense que raconter la vie est un espace ouvert , où chacun peut avoir une place, une place que chacun se choisit dans ce qu’il exprime . Une vie en somme , vivante, émouvante, surprenante, ..., un rapport singulier entre auteurs et commentateurs. Les invisibles s’expriment avec richesse et singularité, bien loin des standards du " story telling "
    Cela fait bien longtemps que je n’avais entendu le terme " taiseux" , merci de me le rappeler. Ma famille était une famille de " taiseux" ( du côté de la Loire) Quand à moi, le nombre d’’observations pour bavardage pendant ma scolarité ... J’ai toujours préféré que l’on me pique des bons points plutôt que me taire. Puis adulte, on devient plus réservé. Mais c’est sans doute pour ça que j’aime écrire ...
    Merci à vous


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Le goût des autres

par Corinne Grenouillet , 6 janvier 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a245

Corinne Grenouillet est enseignante-chercheuse à la Faculté des Lettres de l’Université de Strasbourg.


Depuis quelques mois, je suis une lectrice clandestine : non inscrite dans la « communauté » des membres du site et pourtant observatrice attentive de Raconter la vie. Lire les récits publiés en décembre suppose une mise en réseau : c’est se souvenir des autres récits publiés, reconnaître des auteurs, et bien sûr prendre en compte les « commentaires » laissés par les membres de la communauté. Ces commentaires sont en effet les seuils qui donnent sens aux récits dans lesquels je vais entrer, comme autant de petites préfaces. Tous ces récits en prose, écrits à la première personne, tiennent dans un espace de mots compris entre 970 et 6960 mots. Téléchargeables sur liseuse ou ordinateur, ils peuvent être lus en moins de 34 minutes pour le plus long, en 4 minutes pour le plus court. Ce cadre est celui que propose le genre de discours inventé par Raconter la vie, selon l’expression de Mikhaïl Bakhtine : tous les textes publiés en décembre y entrent naturellement, s’y plient, même si l’un d’entre eux (La Voiture en flammes) tentent d’y échapper comme une flammèche

Trois questions me sollicitent : pourquoi écrire de tels textes ? Qui sont ceux qui écrivent et quel est le statut de leurs textes ? Et quand on est lecteur, finalement, pourquoi lire ces récits ? Pourquoi lire Le Couteau suisse ou Immobiliare plutôt que les nouveaux « statuts » Facebook de mes « amis » – un genre de discours lui aussi produit par notre modernité technologique, et générant également une pratique de lecture sur écran ?

À la première de ces questions répond Bab, une éducatrice spécialisée « auprès d’enfants porteurs de handicaps » – notons au passage que ces enfants n’en sont pas « affligés ». Entrée dans « l’ère du grand management » qui ne connaît plus que l’évaluation chiffrée et quantifiable et impose des formalisations nocives, elle éprouve le besoin de faire de l’évaluation et de la « standardisation des pratiques », le thème d’un mémoire de recherche. Elle se confronte alors à l’écriture comme mise à distance de son expérience professionnelle ; après avoir entendu parler de Raconter la vie sur France Inter lors de son lancement en janvier 2014 – il y a juste un an –, Bab décide de « rejoindre la communauté des raconteurs de vies ordinaires », parce qu’ils « portent en eux la réalité sociale ». Pour individuelle que soit l’expérience sur laquelle elle est fondée, l’analyse de Bab a une portée collective, et témoigne d’une résistance roborative à l’imposition des normes néolibérales (économicisation généralisée, chiffrage) dans le domaine du social et de l’éducation.

D’autres écrivent pour chercher une issue à une situation douloureuse : amour trahi chez Raphaëlle B., dont le texte se termine sur ces mots : « Il me demande d’oublier. Il me manipule encore. » (Cet homme a menti) ; passion fulgurante et source d’intense souffrance chez Emma Thilde. L’homme dont elle s’est éprise, marié, ne sera en effet jamais « à elle » (Dans la peau). L’écriture, clairement, vise à accompagner et accélérer le processus de deuil que la narratrice a engagé en allant voir une psychologue. Le texte que nous lisons participe à la mise en demeure que l’auteur s’intime à elle-même : « Je dois me défaire de cette addiction. » Quant à Soisick Coulombel, elle combine, dans La Nuit où tout a basculé, l’évocation des deux expériences intenses qui ont forgé sa vie présente : elle est tombée amoureuse et a perdu un fils. Écrire a provoqué, chez l’un de ces auteurs une « catharsis » – formulée dans un commentaire –, et l’on peut supposer que ces récits susciteront l’empathie et la compréhension, voire le soutien des lecteurs qui s’expriment déjà dans les commentaires chaleureux des « membres de la communauté ».

Pour Rouchouse, il ne s’agit pas de scénariser sa propre vie, selon l’injonction sociétale diffuse d’un storytelling égocentrique – dont Christian Salmon s’est fait le critique virulent. Dans un beau récit de filiation, l’auteur fait revivre la figure de son père, le « père Rouchouse », possesseur d’un atelier de fabrication d’accessoires « pour recharger les cartouches de fusil de chasse » (15, rue des Armuriers). C’est le bruit des machines qui vibrent dans ce récit, celui de la chambreuse qui « permet d’usiner les chambres des canons », c’est-à-dire « le logement de la cartouche » ; vibration qui se transmet à la rue, « rythmée par les trépidations des machines, les chocs des marteaux, dès le matin. » Au-delà de la trajectoire professionnelle d’un père, c’est en effet toute une rue stéphanoise qui renaît sous la plume de l’auteur, « fréquentés par les ouvriers de Manufrance », les livreurs, les commerçants, une rue bordée d’armureries, d’ateliers de trempe, ou de fabrication de cycles. Au bout du compte, le père est intégré à un collectif plus vaste, celui des « cyclards », des mineurs ou des passementiers « qui ont forgé l’âme de Saint-Étienne. » Le projet, très clairement, s’inscrit dans une volonté de donner forme à la mémoire industrielle de la ville.

Qui sont ces auteurs et quel est le statut de ces textes ? Nombreux sont ceux, ou plutôt celles, qui écrivent sous couvert d’un pseudonyme ou d’un diminutif (Titine, Bab, Fanny J. ; en décembre 2014). Un patronyme donnerait pourtant plus de poids de réalité à leurs témoignages, en les attestant : il me semble contradictoire de vouloir dépeindre la vie réelle et ne pas dire qui l’on est. La pseudonymie (ou quasi-pseudonymie) ne peut guère s’expliquer par la crainte de représailles, professionnelles par exemple, les récits en question n’étant pas de nature à les susciter. Fanny J., par exemple, évoque son travail dans une résidence sociale Adoma (autrefois dénommé « Sonacotra »), où des loyers peu élevés (430 € à Paris) permettent de loger ceux qui dorment dans leur voiture, sur le palier d’un immeuble ou la gare… alors qu’ils ont « presque tous un travail » ; ce qui « ne suffit plus pour trouver un toit » (Je sais écouter). La jeune femme rend compte au contraire d’un bel engagement au service de l’autre : pourquoi ne pas livrer son patronyme ? J’ai une intuition, qui serait à confirmer : ne pas dire qui l’on est quand on écrit traduit un souci de discrétion typiquement féminin, au sens « genré » du terme bien sûr : l’auteur(e) s’efface derrière son texte…

Lorsque Pierre Rosanvallon affirmait vouloir donner la parole aux « invisibles », songeait-il que ceux qui allaient prendre la plume seraient pour l’essentiel des hommes – et surtout des femmes – déjà familiers de l’écriture et pour certains d’entre eux, des « écrivants » très aguerris ? Verbaliser un vécu, sinon écrire, est une composante essentielle de certaines professions. Les travailleurs sociaux, Bab le rappelle, sont tenus de s’adonner à « l’indispensable analyse des pratiques », car elle « permet une respiration en nous faisant travailler ce qui nous traverse et nous met à mal au quotidien » (Aux enfants sans paroles). Les enseignants ont eu une formation universitaire, qui les a familiarisés avec la pratique de l’écrit. Pierre Clausse, auteur de cinq récits publiés sur le site (aucun en décembre), et de Chute de Pierre, fin d’un prof publié aux éditions Baudelaire en 2010, annonce ainsi qu’il a « beaucoup à raconter ». Ce mois-ci, c’est Louis Gulli qui témoigne dans Faire cours. Ces « invisibles » issus des professions intermédiaires ont saisi l’opportunité de se donner une visibilité – et on ne peut que s’en féliciter –, mais je ne peux m’empêcher de songer que les véritables « invisibles » de notre société, les ouvriers ou les habitants relégués de nos banlieues, ne sont guère représentés. Et pour cause : ils ne disposent pas tous des moyens culturels et intellectuels qui sont ceux des enseignants et des éducateurs et n’écoutent pas (tous) France Inter comme Bab… Le récit de Pasqualina Negri vient pourtant infirmer ce sentiment. Dans Je viens d’une petite île, cette salariée d’un traiteur italien témoigne de sa venue à Paris, où elle vit dans une résidence Adoma avec son jeune fils – peut-être y a-t-elle d’ailleurs rencontrée Fanny J. ? Pasqualina représente certainement une des catégories souffrant d’« invisibilité » dans notre société : les travailleurs pauvres et immigrés.

À quel type de textes a-t-on affaire ? Le cadre institué par Raconter la vie et les textes proposés au fil des mois ont contribué à instaurer un certain horizon d’attente. Ce dernier est fondé sur un pacte testimonial ou autobiographique implicite, à la faveur duquel le lecteur s’attend à ce qu’un auteur prenne la parole pour évoquer une expérience de vie qui a été effectivement sienne, parole qu’en l’absence de toute autre indication, il tiendra pour vérifiable, authentique, attestée… La plupart des auteurs se conforment à ce cahier des charges implicite : « Il n’y a là que du vécu. Je me suis contenté de partager mon expérience, qui n’est que le début d’une aventure qui se poursuit encore aujourd’hui » affirme dans un commentaire T. Baudin, auteur de J’étais directeur général. Rien n’empêche, théoriquement, qu’un auteur raconte une vie totalement inventée, fictive ; mais je ne sais pourquoi cette possibilité – pourtant légitime – suscite chez moi un léger trouble, comme si Raconter la vie n’était pas le lieu pour le faire. Mika Goldhand fait partie de ces contributeurs qui vouent une véritable passion à l’écriture. Auteur de deux romans – le premier en auto-édition, le second en cours –, il publie en décembre son troisième texte sur le site, Le Couteau suisse, dans lequel il file la métaphore du couteau à multiples lames pour rendre compte des facettes du métier qu’il aime : la banque. Les commentaires des autres membres et les réponses qui y sont apportées nous apprennent que Mika Goldhand travaille dans une agence bancaire comme son « narrateur ». Je découvre, du même auteur, Le travail est mon seul lien social (26 novembre 2014)… et apprends alors, dans un commentaire, que contrairement au narrateur de ce dernier récit, il n’a pas tout sacrifié à sa réussite professionnelle, ne vit pas dans une absolue solitude, et qu’il a même un fils, prénommé Pierre. Un interlocuteur le traite alors de « cachottier », et moi-même me sens dupée, comme quelqu’un qui aurait signé un contrat sans avoir lu une clause figurant en tous petits caractères à la fin. J’ai adopté une lecture autobiographique de son récit de novembre, et ne peux qu’admettre – penaude – que l’expérience du narrateur n’est pas exactement celle de l’auteur. Des récits d’expériences majoritairement autobiographiques nous attendent donc sur Raconter la vie, mais certains s’écartent de ce modèle et du contrat que de tels textes proposent au lecteur.

Pourquoi lit-on ces textes ? Le lecteur s’amuse à retrouver des expériences de vie « ordinaires », souvent racontées avec élégance : chercher et acheter une maison de 150 m² à Strasbourg « planté d’un mirabellier » (Titine, Immobiliare), tomber amoureux et « se gaver de sms » (Emma Thilde, Dans la peau), faire cours et se sentir comme un toréador « dans une arène » – je suppose que les enseignants du secondaire sont nombreux à fréquenter le site (Louis Gulli, Faire cours). Comme dans un roman, il découvre des personnages hauts en couleur, tel Stanislas, l’associé de T. Baudin, un inventeur « du peuple des Edison, des Dunlop, des Dyson par le regard perpétuellement étonné qu’il portait sur les choses ; par sa foi en la réalisation des possibles ; par sa paranoïa à protéger ses découvertes, sa continuelle volonté à vouloir les breveter ; et par l’inébranlable conviction qu’un jour se concrétiserait sa vision » (J’étais Directeur Général). Ce sont d’autres que soi que nous rencontrons. Un prêtre catholique déroule, au soir de sa vie, une carrière « professionnelle » tributaire des ordres parfois incompréhensibles d’une hiérarchie (Joseph Jacomy, L’Appel – il s’agit de l’appel de Dieu). Un traducteur, dont l’essentiel du travail se réalise aujourd’hui sur ordinateur, au moyen de nouvelles technologies sophistiquées, rappelle qu’une bonne traduction ne peut s’écrire sans culture, à laquelle ni Wikipédia ni Google ne peuvent suppléer (Olivier Manesse, De ceux qui traitent de l’écrit).

Certains textes sont comme des trains qui emportent et s’arrêtent soudain en pleine voie : on voudrait qu’ils continuent, concluent. Des témoignages intéressent paradoxalement pour ce qu’ils ne disent pas explicitement, n’analysent pas, l’expérience terrifiante du deuil d’un enfant ou l’inexorable disparition des prêtres catholiques du territoire français. La dimension politique est singulièrement absente des récits publiés, contrairement aux vœux émis dans le manifeste du Parlement des invisibles. Seul le lecteur peut mener – s’il le souhaite – une analyse politique de ces récits. La nouvelle donne économique de l’ultra-libéralisme qui précarise le travail et instaure une concurrence généralisée entre les travailleurs est implicite dans le récit d’Olivier Manesse. Dans le mot d’ordre des traducteurs de la nouvelle génération, « tout prendre pour avoir du boulot, n’importe comment, à n’importe quel prix » (De ceux qui traitent de l’écrit), résonne pourtant une injonction bien familière aujourd’hui… et qui sert des intérêts qui ne sont pas ceux des travailleurs, qu’ils soient ou non des « intellectuels précaires » (selon la formule d’Anne et Marine Rambach).

À l’inverse de ces trains arrêtés en rase campagne, La Voiture en flammes de Dominique Fajnzang est un récit totalement abouti et le plaisir pris à le lire dépasse largement le sentiment de « piété » éprouvé spontanément face au récit de n’importe quelle expérience vécue (et analysé par Renaud Dulong dans Le Témoin oculaire, 1998). L’objet est bien circonscrit : un accident de la route, présenté successivement du point de vue d’une narratrice, la mère, d’un automobiliste témoin, du jeune homme victime indemne, du paysan propriétaire du champ l’accident où il a eu lieu, du père… et même du chien ! Je songe à l’accident mortel que Maylis de Kerangal raconte au début de Réparer les vivants. Le récit s’achève sur l’image d’une Vierge, « vieillotte statuette de plâtre fabriquée en série et vendue sur des marchés de bondieuseries », que la narratrice a barbouillée de noir, et qui a peut-être tenu un rôle dans la survenue de l’accident. Le lecteur peut en voir la photo sur la page de l’auteur, artiste plasticienne dont je découvre émerveillée les fusains et les installations. Dominique Fajnzang a publié un autre texte, remarquable, consacré à la création ; on y comprend, de l’intérieur, le travail d’une artiste, comment émergent peu à peu sous sa main des dessins, puis une installation consacrée à la guerre 14-18. La guerre est d’abord un « roc dur et noir sur lequel [elle] bute, sur lequel [sa] conscience se pétrifie »… puis, de cette « pensée pétrifiée » surgit une œuvre d’art (Dans le silence de mon atelier).

Si certains auteurs écrivent pour voir clair en eux et attendent peut-être une aide des membres de la communauté, je suis frappée aussi par le goût des autres qui anime la plupart d’entre eux. La volonté de partager une expérience s’élargit au désir de parler de la vie de ceux qu’on connaît, d’une vie qui est traversée par les autres, à laquelle seule la présence d’autrui donne sens. Je vais continuer à lire les récits publiés pour cette même raison : le goût des autres. Et bien sûr pour éprouver des émotions, de l’empathie avec ce qui est raconté, pour faire une expérience de lecture ou tout simplement pour le plaisir de lire un récit bien troussé. Surtout peut-être pour découvrir et comprendre mieux le monde réel en le voyant mis en mots.

  • Merci pour cette analyse fine et compétente des récits de Raconter la vie, des motivations qui les inspirent, de ceux qui écrivent et de ceux qui lisent. Le goût des autres... sans aucun doute, et de leur vie, comme lorsqu’on regarde la nuit, les fenêtres éclairées, et qu’un étrange plaisir nous saisit quand des silhouettes s’y profilent comme dans un théâtre d’ombres. Ces lectures de récits me font penser aussi aux veillées anciennes où chacun racontait une histoire. Et aujourd’hui encore, ne se salue t’on pas en questionnant "Alors, qu’est ce que tu racontes ?" Je me suis souvent demandée ce qui resterait du monde si on ne racontait plus...


  • Quelle belle analyse des récits ! Merci ! Vous avez raison "le goût des autres" est partagé par les auteurs et les lecteurs. Pour moi cette collection est une "vie mode d’emploi" à l’échelle de la société française. De nombreux auteurs sont certes habitués à écrire mais pas tous, on sent que certains ont du mal à se lancer, ils ont peur de cet exercice "littéraire" mais sont rassurés par la forme : des récits sur le web.Dans leurs commentaires on sent la joie d’avoir donné un poids, une réalité, une singularité à leur vie en la racontant.


  • Je me joins sans hésiter aux deux premiers commentateurs ! Tout ça est très chouette. Quelques remarques : le cadre (entre 4 et 34 min de lecture) est sécurisant comme tous les cadres, mais génère aussi une auto-censure, alors même qu’il n’est pas toujours respecté (le tri par longueur des publications donne entre 1 et 44 min) tandis que certains ont l’impression d’une censure véritable ; les mots, les phrases supprimés par notre web-éditrice ne sont pas toujours anodins et inutiles, d’où peut-être votre remarque de l’absence de dimension politique, et aussi de textes paraissant fort inachevés. J’envisage de proposer là-dessus un texte "raconter raconterlavie" qui serait un début de mise en abyme(? prof de maths je suis en fait assez ignare de l’écrit littéraire), et n’ai pas été publié en décembre alors que j’avais 4 textes en attente. Je suis trop bavard, provocateur en plus, mais à ces titres voudrais continuer à m’inscrire dans ce si beau projet de la façon que vous exprimez si bien.


  • Je me joins aux commentaires précédents : je trouve votre analyse extrêmement fine et pertinente. Merci !


  • J’ai vous ai lu avec beaucoup d’intérêt .
    J’ai envie d’ apporter qq compléments en tant que lectrice et "commentatrice" :
    Pourquoi choisir de rester anonyme ( ce qui est mon cas) : je fais un métier , on va dire public, et je ne souhaite influencer personne quand je commente. C’est pour moi une condition nécessaire à la la liberté de m’exprimer.
    Le format n’est pas vraiment contraignant et les écritures sont variées dans leurs formes. Les commentaires sont plus ou moins riches , ou plus ou moins nombreux quand le récit sonne juste. C’est à dire quand l’expérience est communiquée avec authenticité, entre émotion palpable et humour distancié
    Je suis assez frappée par la diversité des récits.
    Il est très difficile de faire écrire "sur commande" des écrits sur le travail, et sur ce site, on trouve des récits de métiers , d’univers professionnels très différents agréables à lire, à partager , avec simplicité .

    J’apprécie beaucoup ce " goût des autres" où chacun peut prendre une place , et où les récits, les expériences des uns et des autres peuvent se relier.


  • Bab :

    Merci pour ce commentaire des récits. "Que resterait-il du monde sans le récit ?" C’est aussi de cela que j’ai voulu témoigner : la perte du récit à travers ces formulaires standardisés qui ne nous disent rien de la réalité.Le titre initial de mon récit était : "la vie en procédure" pauline Miel m’a proposé " aux enfants sans paroles" et je l’ai adopté car ce site donne la parole et si on n’y prend garde, après la perte du récit nous deviendrons nous-même des "sans paroles".
    Beaucoup de ces récits nous montre où va le monde et vers quelles forme de pensée on nous entraine ( souvent binaire) en cela j’ose croire que nos récits sont de petits actes politiques.
    Sur l’anonymat je suis assez d’accord avec vous il y a là une forme de discrétion (féminine ? je ne sais pas...) et quelque soit notre milieu, notre niveau d’étude, je ne trouve pas que l’écriture soit une évidence et offrir à lire ses écrits encore moins ! d’autre part je ne souhaite pas que les enfants puissent être reconnus même si je suis persuadée que les familles ne m’en tiendraient pas rigueur. Quant à mes supérieurs ils savent de quel bois je me chauffe...
    A bientôt
    Bab et aujourd’hui...Charlie


  • Bonjour .
    Merci pour cette analyse, sans doute une des plus fines que nous ayons pu lire.
    Je trouve vos quatre questions (pourquoi ces gens écrivent ? Qui sont -ils ? quel est le statut de ces écrits ? pourquoi lit-on ces textes) très intéressantes. Vos réponses aussi, bien que la question du "statut" de ces textes mériterait d’être creusée.
    Vous soulevez trois problèmes :
    1° récit de vie réelle ou avec une pointe de fiction ? je ne pense pas qu’on puisse écrire sans introduire un minimum de fiction car l’écriture oblige à un regard extérieur et à une mise en forme
    2° Peu de thèmes politiques : Ca mériterait une lecture transversale dédiée à ce thème J’ai le sentiment - très intuitif - que, au contraire, une vraie critique de la société s’exprime Cette expression ne prend pas la forme de revendication politique, en quoi elle traduit bien la difficulté qu’ont les partis de porter le malaise ressenti.
    3°la faible proportion des "vrais" invisibles. On touche là à l’essentiel. Evidemment, ceux qui écrivent ( il semblerait que ce soit majoritairement des femmes, semblez-vous dire) sont des gens qui savent écrire, du moins un minimum ( ce qui représente beaucoup de monde dans un pays de 80% de bacheliers).Comment donner la parole à ceux qui ne savent pas la saisir et qui sont dans les marges de la société ? Et qui parfois surgissent en parlant avec leur langage, celui de la violence ?


  • Qui écrit ?

    Autrement dit "qu’est-ce que je fous là ?"
    J’écris ici parce que j’ai envie d’écrire. La proposition de Rosanvallon est comme une contrainte à laquelle je réponds pour le plaisir d’écrire plus que par la nécessité de Raconter la vie. Je ne me compte pas parmi les Invisibles, tout au moins, l’invisibilité ne m’est pas préjudiciable. Je suis prof des écoles, 56 ans, sans diplôme universitaire, une familiarité avec l’écriture car j’en ai le goût et la pratique. Lorsque j’écris ici, je raconte la vie des autres, de ceux qui n’écrivent pas ici : mon grand-père, ma cousine, un ami. Je raconte un évènement extraordinaire de leurs vies ordinaires, un moment où le destin bascule, et ses conséquences. Oui, j’ai le sentiment de participer au détournement du projet initial, de profiter de cet espace pour satisfaire mon plaisir d’écrire et mon besoin d’être lue.

    Beaucoup de gens écrivent. Certains qu’on appelle des marginaux, et qui auraient "le profil" Parlement des invisibles, écrivent des textes rageurs, politiques ou poétiques dans ces éditions qu’on appelle les lyber, ex https://constellations.boum.org
    Ils écrivent donc. Le net permet à toute personne, tout groupe, d’échanger et d’exprimer ce qu’il a à dire, et depuis l’invention du net on ne s’en prive pas. Visiblement, ici, la proportion d’invisibles selon le texte fondateur est assez faible, mais ça ne signifie pas que les textes n’existent pas, ailleurs dans la toile.


  • Le texte que je viens de mettre en ligne est un peu sec, je vous prie de m’en excuser. A l’origine il comptait 3000 signes au lieu des 1500 accordés au commentaire.


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Fixation

par Kahina S. , 4 décembre 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a242

Kahina S. est étudiante en lettres et l’auteur de 2 textes en ligne publiés sur Raconter la vie (Si c’est un frère et Matricule 113).


Ce qui me frappe en découvrant les récits du mois de novembre, c’est la nécessité de se réapproprier son existence par la parole, d’y stabiliser, malgré les obstacles, un désir de changement. Mais apposer des mots, n’est-ce pas déjà agir ?

Dans La nuit est tombée, Cécile Karsenty relate son quotidien d’aide-soignante dans un EHPAD. Véritable marathon qui la mène d’un patient à l’autre. Pas le temps de s’attacher. Peu de place pour la douceur. Frustration. Comme si « en cinq minutes » on pouvait « être présen[t], attentionn[é] et humai[n] ». Qu’en disent les patients ? Condamnée à souffrir par des professionnels jugeant trop onéreux le traitement qui la soulage, Vicky Le Ruyet vomit sa lutte. Et ancre, dans le journal de son agonie, ce désir ardent de survie : « Choix 1 : je bois, mais ça ne descend pas, et je vais continuer à vomir de façon cataclysmique, dans la douleur de ce volcan intérieur rempli d’acide. Choix 2 : pour moins souffrir, je ne bois plus, je garde un peu de mon capital estomac, ce qui me permet d’avaler un peu plus de temps les médicaments ». La faute à ces « médecins [qui] ont abandonné et abdiqué » (Mon capital estomac).

Ne pas abdiquer. Dix ans qu’Henriette attend un logement social. Le drame d’une vie, résumé en une seule ligne. Dans Le vœu d’Henriette, Anveline S. narre le combat de cette femme, sa collègue. Demandeur DALO, association F, dispositif AVDL. Des sigles qui clouent le malheur à l’incompréhension. Tout y passe. Rien n’y fait. « Henriette et sa ‘ceinture’ (surnom qu’elle donne à son fils cadet) » ne cessent de bouger ; « multiplient les changements d’habitation chez des personnes plus ou moins proches de la famille. Son fils aîné, majeur, habite chez une tante ». Famille disloquée, errante. Difficultés pérennes. Parce qu’elle a osé refuser une seule proposition de visite ‒ un appartement trop excentré ‒, Henriette a été radiée du dispositif d’encadrement. Supprimée. Déclarée inexistante. Rayée comme on raye un mot. Ce qui scelle un peu plus l’inconstance de cette vie qu’Anveline S. immortalise en nous alertant sur la condition de ces travailleurs pauvres, SDF 2.0.

La volonté de changer les choses. C’est ce qui a poussé Mlle Sandrine à devenir Représentante du personnel. Première désillusion : elle découvre un syndicat qui s’apparente au microcosme politique, mû par l’appât du pouvoir : « les coups-bas commencent, les transferts d’élus d’un syndicat à l’autre, les procès d’intention tractés, les médisances, les tentatives de ralliement ». Elle constate avec amertume que « l’importance pour les salariés, c’est les réductions pour les matches de foot, les spectacles et les chèques vacances ». Temps de crise. On se recentre sur l’essentiel : s’assurer quelques sous en plus. Et puis tout chavire : une collègue, Madame X., menace d’être licenciée. Comme Joseph K. dans Le Procès de Kafka, Madame X. est victime de ce système inhumain, gangrené jusqu’à la lie, qui brise les individus. On lui propose « le licenciement et rien d’autre ». Sentence qui la laisse « prostrée dans un petit bureau ». Aucune alternative. Aucune issue. L’administration veut qu’elle bouge ; et elle reste immobile… Mlle Sandrine se mobilisera pour elle, et évitera l’inacceptable.

Pour R. Caillon, Le visage du monde change. Il évoque dans son récit ses détours professionnels, son expérience du travail ouvrier, sa « condition de prolétaire, fils de prolétaire et sous-diplômé d’un quartier sensible ». Accumulation de « handicaps ». Qui poussent à « accepter ce sort » comme s’il était fixé d’avance. Déterminisme ? Conscience de classe ? Peut-être. Ce constat émouvant, comment ne pas l’appliquer à mon propre parcours ? À la réflexion inquiète sur ma propre mobilité sociale ? Fille d’un cuisinier à la retraite et d’une mère agent d’entretien, nés dans montagnes de Kabylie, à une époque où l’Algérie était encore française ; tous deux illettrés, ou presque, serai(s)-je conditionnée par mes origines sociales ? Mes parents m’ont incitée à faire des études, « pour avoir un bon travail », entendez un travail bien rémunéré et pas trop éprouvant, avec des horaires stables. C’est là, pour eux, le signe de la réussite. Mais que recouvre vraiment ce mot ? À lire les récits publiés sur Raconter la vie, on comprend que réussir se résume souvent à obtenir un logement, préserver un traitement médical, sauver un poste, manger à sa faim. Et c’est déjà beaucoup.

Créer pour soi, pour les autres. Pour mémoire. Dans l’atelier de Dominique Fajnzang, plasticienne, silence de marbre : « aucun bruit » ne pénètre. L’artiste campe au fusain la noirceur intemporelle de la guerre. Des armées « qui s’étirent sans fin jusqu’aux limites extrêmes du monde ». Deux milles soldats. Travail titanesque. A travers les mots, l’auteure donne à son œuvre une nouvelle substance, et la fixe sur papier glacé avant de la fixer aux murs. Tout en la laissant naître et s’animer sous les yeux du lecteur : « Reprendre un trait, une tâche, regarder, reculer, revenir, me pencher, forcer le noir, encore plus noir, frotter, essuyer, reprendre », placer « un sac de terre sous la carte pour ″bomber″ le dessin », accrocher « en suspension au-dessus de la carte une toile d’acier que le moindre souffle fait tourner ». (Dans le silence de mon atelier).

Comme la guerre, la vie mutile parfois. Et laisse des traces indélébiles. Des ébréchés, Monsieur Barthélémy et Frédérique Couzigou en côtoient au quotidien. Professeur référent et psychologue, ils retracent dans Enseigner aux cassés et Je suis psy leur travail « de réparation des esquintés du monde ». Ces chômeurs, ces alcooliques brisés par la vie, ces Hafsa, ces Ahmed, élèves en difficulté. « Un peu kamikaze et artiste, je fais de toi qui débarques un art, un chef d’œuvre ». Ces textes me parlent. Peut-être parce que je me reconnais dans ce combat qui est aussi le mien : je suis curatrice d’un schizophrène qui s’avère être mon frère. Et, moi aussi, « joaillier de l’âme », en lutte quasi permanente pour tenter de rapiécer sa conscience déguenillée, de donner un sens à son existence autrement que sous le prisme de la folie. C’est là le but de la mienne. « Prédestinée sans doute. Aider l’Autre à se réparer, c’est évidement me réparer. C’est une essence vitale, mon oxygène », note Frédérique Couzigou. Écrire sur l’autre ne revient-il pas à parler de soi ? Et soigner les maux de l’autre, n’est-ce pas guérir les siens ?

  • Merci pour voS lectureS, fines, sensibles, adressées, concernées.

    Merci, par ces lectures, de nous rappeler qu’en fait nous ne sommes pas si seuls que ça...


  • Merci d’être une lectrice si active !
    Ce sont aussi vos commentaires qui fixent les textes en nous...


  • Anveline S. :

    Il faut plus que des mots pour obtenir des changements...


  • Bonjour à tous,
    Merci pour vos commentaires !

    @ Monsieur Barthélémy : non, nous ne sommes pas seuls : nous formons une communauté unie par ce qui dépasse l’écriture : la vie !

    @ Omar : continuez à écrire surtout ! Vous avez un véritable don, vous êtes "polyvalent", maniez les styles. La Barbe est l’un de mes récits préférés. J’espère que vous posterez beaucoup d’autres textes !

    @Anveline S Je crois que les mots constituent une première pierre à l’édifice. Écrire, c’est un acte. Votre texte a donné une visibilité à ces travailleurs pauvres, c’est une étape franchie. Et ce n’est pas négligeable !


  • Anveline S. :

    Ecrire c’est un acte qui n’engendre pas forcément du changement...C’est bien le problème !


  • Anveline S. :

    Bonjour,
    Comme vous reprenez mon récit dans votre billet, j’en profite pour dire aux lecteurs que la situation d’Henriette nécessite plus que de la visibilité ; c’est à dire une habitation. Cette personne a un revenu de 1400 euros net en CDI. Tout en habitant "nulle part", elle consacre toute son énergie à maintenir son salaire et à s’occupper de son fils de neuf ans. A cause de toutes les démarches qu’elle a déjà tenté pour trouver une location, elle est aujourd’hui démissionnaire par rapport au problème. Elle a besoin d’aide pour relancer ses démarches et s’organiser, ce que je ne peux pas faire seule autant que nécessaire, et que des services sociaux juste abandonnistes, ne veulent pas regarder en face.


  • Merci Kahina pour votre lecture de "la nuit est tombée".Malgré les conditions difficiles,la douceur reste présente et nous nous attachons aux résidents,mais avec le regret de ne pouvoir leur consacrer plus de temps...
    Bravo pour vos textes Kahina qui sont très authentiques et d’un très belle écriture.Continuez !
    Amicalement.Cécile


  • Chère Cécile,
    Nous ressentons bien à travers votre texte, les conditions difficiles, les impératifs liés à votre profession. Mais aussi et surtout, tout l’amour que vous portez à ces personnes. Merci pour vos retours sur mes textes. Ça m’encourage à écrire encore ! Au plaisir de vous relire !

    Bien à vous,

    Kahina


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L’effet miroir

par François Beaune , 6 novembre 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a241

François Beaune est écrivain, ses ouvrages sont publiés aux éditions Verticales.


Ce mois d’octobre j’ai commencé par Ma machine et moi de Martial Gottraux. « Tout est cycle », écrit-il, en parlant de la machine à laver toute neuve qu’il vient de changer. Il raconte son angoisse des machines, des notices, d’acheter ces inconnues de Chine. Il raconte le vendeur, l’installation.

Avec Raconter la vie, l’effet miroir est immédiat, l’empathie dans la forme même de ces témoignages. Je repense au fauteuil de bureau Priceminister que j’ai réussi à monter il y a quelques mois. Les accoudoirs tiennent encore. Mais je sais que je n’aurai jamais eu le courage d’acheter une machine à laver.

Je clique sur 50 ans 50 boulots, de Nathalie Tamburrini, en me disant que c’est pas mal comme rythme, que je devrais peut-être moi aussi faire autre chose, depuis six ans qu’officiellement j’écris.
En réalité, parmi ses 50 métiers, beaucoup ressemblent globalement à du secrétariat. Ce sont les gens aux ordres qui changent, ainsi que sa position dans l’entreprise : « Mon emploi consistait à jouer les boucs émissaires et de me faire engueuler copieusement par les clients, les cadres, et les dirigeants afin de permettre à ces derniers de proposer des solutions. »

Dans Les Halles, la nuit, R. Caillon nous raconte son expérience à Rungis, avec une certaine poésie, un plaisir de découvrir ce nouveau monde de « vendeurs carreau, commis, mandataires, et autres mûrisseurs, qui créent les ″saisons artificielles″ ».
À un moment de la journée, il repère une femme, « une cloche », qui attise sa curiosité : « Pour l’un, il s’agirait d’une Hollandaise arrivée ici il y a des années, en stop, et laissée là comme un objet. Pour d’autres ce serait une Allemande, ancienne prof, qui aurait tout plaqué... […] cette femme, au cœur de la fourmilière est comme une cigale laissée pour compte, vivant en marge des Halles. […] Elle est grande, sans doute 1m80, voûtée, mais de stature robuste ; elle doit avoir la quarantaine, peut-être un peu plus ; son le teint est livide, ses cheveux courts en bataille ; son hygiène est déplorable et des odeurs incommodantes la suivent ; ses yeux sont clairs, un sourire en coin ne la quitte jamais ; et elle a un accent de l’est. C’est un mystère. Un de plus. »
On a envie de la connaître mieux, qu’il nous raconte ce personnage. On n’en saura pas plus pour l’instant. On espère la suite en novembre.

Ethel Carasso-Roitman est une mère, et c’est la mort de sa fille qu’elle nous raconte dans Les cheveux d’Elsa, qui n’est donc pas la suite des Yeux d’Elsa d’Aragon. On la suit comme dans un docu-réalité dans toutes ses démarches, sa douleur de mère, les soins qui ne sont par nature jamais assez bien pour son enfant, l’interminable va-et-vient d’espoir-désespoir de la chimio, les temps de rémission, comme des étés indiens : « Vite, votre fille est en train de partir ! » Puis : « La première chose à laquelle on pense au début, ce n’est pas à la mort même si elle est immédiatement présente. C’est aux nausées et à la perte des cheveux. Et puis : Des clowns rentrent dans la chambre ; je les déteste. Et puis Pour les infirmières, c’est la routine : Ils font tous un malaise vagal en début de chimio. Et puis : Le corollaire de la calvitie, c’est la prothèse capillaire. »
On partage sa peine, on est heureux qu’elle se confie à nous, qu’elle puisse se débarrasser d’un peu du poids de ses années.

Avec Derrière les lumières cinglante des hôtels, Alwaysmusic (un pseudo qui pourrait faire penser que l’écriture n’est pas forcément sa priorité) nous raconte les joies de servir les petits’déj dans un hôtel de luxe à 31 ans en éternelle thèse de socio. La lingerie automatique pour les uniformes, les chambres entre 500 et 9 500 euros, les talons obligatoires.

Je me replonge dans cette époque de petits boulots, commis de cuisine, brocanteur, télémarketeur, veilleur de nuit entre 20 et 30 ans, comme de nombreux amis de la fac de Bron à Lyon. Si tu as une thèse de psycho tu peux faire réception. Pour livreur de pizza il vaut mieux faire DEA d’anthropo. Sinon serveur ; l’idéal c’est : socio, philo, langues étrangères appliquées.
Le personnage de mon deuxième roman Un ange noir, Alexandre Petit, travaille à Lyon à la Sofres. À 37 ans, il a raté deux fois son agreg de lettres. Il ne trouve pas sa place dans cette société, devient aigri.

Avec Candidat à l’emploi, de Julien Fontaine, qui témoigne des absurdités kafkaïennes de l’administration et de son Pôle-Emploi externalisé en de boîtes privés de consulting pour tous ces chômeurs ingrats dont « 37% votent Front National », l’effet-miroir est à son comble et je verse presque une larme à me remémorer le bon vieux temps de l’ANPE en même temps que ma période veilleur de nuit à Perrache.

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L’expérience d’écrire

par Judith Lyon-Caen , 16 octobre 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a236

Historienne à l’EHESS, spécialiste des usages sociaux de la littérature.


Pour saisir la violence disruptive de la faillite, plutôt que de la raconter, Chloé James compose un poème en vers libres : pas de récit, pas d’explication de la situation, ni avant, ni après (Jour de faillite). Dans l’irrégularité rythmée des vers, vient la douleur, l’apaisement d’être face à ce qui a lieu, de trouver les mots – et l’alexandrin, tranquille : « Ma peine est infinie, mon soulagement sans fin ». Avec le poème, la douleur – sociale et intime – creuse dans la chair de la langue.
Rythme du monde, cadence des mots, pulsation de la révolte : « Circulez, y’a rien à voir. A croire que j’suis pas assez visible », dit la voix du surveillant de point école (Omar Benlaala, Circulez). Langue rabotée de ses pronoms personnels, comme si les voix de ceux « qui nous paient », si mal (« 14,94 la journée de turbin »), n’avaient pas de sujet, tout comme la foule anonyme des « sont bien pressés ce matin ». Avec le poème, le sujet invisible qui agite en cadence l’écriteau rouge dit son intégrité, inscrit sa rage.
Pour le narrateur de 40 pieds, les conteneurs sont la mesure du monde : ils traversent le monde, identiques, et « lient les hommes, de codes en barres d’acier ». Dans cette universelle et implacable géométrie, le narrateur trouve des « complices d’une heure, d’un, deux, trois jours » - Loïc, Abdel, Omar - des hommes qui louent leur force de travail dans le silence, et l’écriture va chercher leurs histoires et leurs mots, pour « briser le silence des “machines” en sueur ».

Faire entendre les voix d’en bas : l’historienne du XIXe siècle que je suis pense aux écrits d’un cordonnier, Savinien Lapointe, qui en 1844 avait publié un recueil de poèmes intitulé justement Une voix d’en bas. Poésie du travail, tissée de rêve et de révolte, par laquelle les hommes « d’en bas de l’échelle sociale », comme on disait alors communément – implacablement – devaient trouver un moyen de se rendre audibles et visibles. En préfaçant le recueil, le romancier Eugène Sue, qui venait de finir de publier les Mystères de Paris, avait trouvé le mot juste : « représentation poétique ». Représentation au sens fort, au sens de cette représentation politique à laquelle ces hommes d’en bas ne pouvaient prétendre, en ces temps non démocratiques. La « représentation poétique » dit encore l’espoir de percer les nappes de silence, les chapes d’invisibilité de notre monde démocratique.

En bas, il y a des drames qui ne peuvent trouver leur propre chemin d’écriture. Ceux qui écrivent sont ceux qui les prennent en charge autant qu’ils peuvent, comme ils le peuvent : le récit de Philippe Lubrano Lavadera évoque ses cinq années de travail social dans un foyer de SDF à Lyon (D’en bas). Bribes de vies qui s’effondrent, désarroi de celui qui s’y affronte. Je pense au titre de l’enquête de l’écrivain américain Jack London en 1902 dans l’enfer de l’extrême pauvreté londonnienne : The People of the Abyss.
Le désarroi : psychologue scolaire en ZEP, Nicole Bailly en fait une arme pour donner à voir et faire entendre ce qui resterait, sinon, enfoui (Les drames qui peuplent mon bureau). Les « histoires des autres », les drames qui peuplent son bureau, elle les consigne « scrupuleusement » dans des dossiers : cette pratique, d’abord professionnelle, de « traitement » de cas scolaires et familiaux difficiles prend désormais un autre sens. Nicole Bailly la subvertit, en quelque sorte, puisque ces fragments de vie rangés dans des dossiers, saisis selon les questionnaires et les nomenclatures, humanistes et parfois dérisoires de la médecine scolaire, ces vies sont portées au jour. De son indignation et de ses insatisfactions, face à « ces destins marqués par l’injustice sociale », face à ces vies malheureuses qu’elle ne saisit que lorsqu’elles croisent le monde scolaire, Nicole Bailly fait matière à écriture : elle ne fait pas seulement voir des trajectoires de marginalité, de violence, de souffrance, elle donne aussi une voix à la ténacité de son engagement.

Dans les récits publiés en septembre, il y a les mondes d’en bas, il y aussi les mondes de la clôture : l’hôpital, la prison. Isa raconte ses quatre mois au sein d’un service des Troubles du comportement alimentaires en 2008, à Lyon, quand elle avait treize ans. Son récit est un témoignage sur un monde « où règne un climat de secret », un monde de clôture et d’angoisse, où le retour à l’intégrité passe par l’opacité du dispositif de « soins », par le sentiment de perte de soi. Par l’écriture, Isa témoigne au sens fort, mais elle tente aussi de retrouver un « je » altéré de lui-même, aliéné par le regard que le monde porte sur l’anorexie, aliéné par le dispositif médical, mais un « je » reconquis – peut-être pas si paradoxalement - dans ce lieu d’enfermement et de soin, La maison des femmes.
Enfermement : il y a l’expérience de la prison selon Florian, 39 mois de cabane à 24 ans, recueillie par sa cousine Axelle Guillon ; il y a les prisons intérieures, de ceux qui travaillent trop et qui explosent, comme le narrateur workaholic de Je travaille trop (Mika Goldhand), dont le récit marque une forme de retour à la liberté. D’un récit à l’autre, l’écriture affronte les murs de pierre et de verre du monde social ; elle fait traverser les premiers, rend visibles les seconds.

Ce qui me frappe en lisant ces écrits, c’est bien leur force de « représentation poétique » de l’expérience sociale. D’aucuns parleraient peut-être de leur « qualité littéraire », parce que ce sont des textes écrits, et bien écrits ; mais qui sait ce qu’est la « qualité littéraire » d’un texte ? Parler de « qualité littéraire », ce serait désigner une sorte de supplément, non d’âme mais de forme, un surplus bienvenu pour des textes par ailleurs si plein de souffrances et de vérités. Parler de « qualité littéraire », ce serait une manière de ne pas vraiment dire ce que fait le travail de l’écriture, ce en quoi l’écriture est action dans le monde social, sur le monde social. Parler de « qualité littéraire », c’est prêter à l’écriture une simple fonction de figuration et d’expression de ce qui a lieu en dehors d’elle, dans le monde social. Or ce que ces écrits font voir, c’est bien à quel point l’expérience de leur production, de leur fabrication, de leur composition, de leur publication, fait pleinement partie de l’expérience sociale dont ils témoignent – et qu’ils transfigurent de ce fait. Ce sont des expériences de vie et d’écriture tout à la fois, des expériences d’écrire la vie, de donner forme d’écriture à la vie.

Et c’est bien pour cela qui représentent, « poétiquement » : ils portent la vie dans une écriture qui fait trace, peut être publiée et lue par d’autres.
« Représentation poétique » : le mot vient de loin, je l’ai dit, mais il permet peut-être de saisir la fragile vérité de ce qui a lieu. C’est parce ces écrits sont pleinement des expériences d’écriture, de travail d’écriture, sur la langue, dans la langue, qu’ils ont prise sur le social. C’est la force poétique – et donc politique – de l’écriture qui n’en finit pas de se jouer ici.

  • J’ai lu avec intérêt, je dirai même, avec gourmandise, votre article qui éclaire sur le sens et la représentation de toutes ces petites histoires "d’en bas" qui disent un vécu, une expérience, une souffrance parfois. Tous ces petits témoignages qui sortent à la lumière grâce à raconter la vie. Instructif et enrichissant, y compris et surtout, pour ceux et celles qui se sont essayé à cet exercice d’écriture particulier. Merci, Judith, pour cet éclairage qui nous permet de prendre du recul et d’apprécier.
    Vincent Silveira,
    auteur du récit : "C’était le temps du verbe", publié le 17 septembre.


  • Merci pour ces commentaires qui donnent tout leur sens à nos écrits. J’aime beaucoup ce que vous dites sur la qualité littéraire car lorsqu’on commence à écrire on a toujours ça en ligne de mire alors que vous en parlez non plus comme d’un objectif à atteindre en plus mais comme partie intégrante de nos récits..
    Ethel Carasso- Roitman "Les cheveux d’Elsa" publié le 7 octobre


  • je lis en ce moment le journal de Charles Juliet "apaisement"
    n’est-ce pas ce que chaque écrivant cherche
    un soir d’automne après une journée estivale avec la montagne noire


  • Merci à vous pour cette singulière mise en lumières de nos récits. Je pense que ce regard si particulier que vous avez porté sur eux, participe également (au même titre que l’expérience de leur production, de leur fabrication, de leur composition, de leur publication), à l’expérience sociale dont ils témoignent, pour reprendre vos termes. Ce regard porté sur nos récits participe à leur réalité multiple et vient renforcer la représentation poétique que vous évoquez.
    Merci encore !
    Chloé James « Jour de faillite »


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Vivre

par Julien Bottriaux , 8 juillet 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a218

Créateur de Premiers Métros, promoteur de l’entrepreneuriat social et des initiatives citoyennes qui changent la donne à côté de chez nous.


Le travail est souvent à l’origine de ces chutes vertigineuses. Dans les différents récits, travail rime avec déshumanisation, individualisation et vexation. Dans le récit de Walter Schneider, Ces têtes qui tombent, le harcèlement est une arme à broyer les salariés d’une entreprise du bâtiment. Walter est témoin d’une course à la croissance aussi stupide qu’absurde puisqu’elle se joue au moment où la crise mondiale bat son plein. Une fuite en avant, droit dans le mur. Les têtes de ses collègues tombent les unes après les autres. Le siège ne supporte plus ces salariés qui coûtent trop cher, qui ne rapportent pas assez. Ceux avec le plus d’ancienneté sont les premiers sur la liste. Et puis bien sûr, vient le tour de Walter. Les objectifs qu’on lui fixe sont inatteignables, il subit pressions et intimidations. Et puis son cœur lâche. Surmenage. Arrêt maladie. Chute. Mais à son retour, il résiste, livre un dernier combat contre sa direction. Et remporte la bataille.

La bataille, c’est son rayon à Kahina S. Mais les rayons, elle ne les parcourt pas : elle doit rester derrière sa caisse, passer les articles à une cadence infernale, sans commettre la moindre erreur. Son uniforme est mal ajusté mais il ne l’empêche pas de lutter. Cette étudiante qui se paie ses études avec un boulot de caissière nous raconte dans Matricule 113 les humiliations qu’elle subit au quotidien. De la part des clients et de sa hiérarchie. Pourtant, elle va de l’avant Kahina. Mais la résistance a ses limites quand on doit la mener seule, individualisation du travail oblige. Pas étonnant alors, qu’à son tour Kahina trébuche et tombe. Arrêt maladie pour elle aussi. Hospitalisation. Retour au travail. Enfer psychologique. Alors, comme un assaut final, elle démissionne.

Et puis, comme si aucune profession ne pouvait être épargnée par la souffrance au travail, je découvre Louise Ricodet et son récit Monsieur le Maire, je brûle ! Louise est « attachée territoriale de la génération Y » qui ne trouve plus de sens dans ce qu’elle fait. Pourtant elle y a cru. Mais après un congé maternité, son quotidien ne devient que stress, épuisement et culpabilité. Un de ses collègues se suicide. Louise ne comprend pas « comment on peut en arriver là, être détruit par le travail ». Elle aussi capitule. Puis vient l’arrêt maladie. Encore lui. Plusieurs arrêts et plusieurs anxiolytiques. Mais Louise s’accroche et remonte. Et choisit de mettre sa vie professionnelle entre parenthèses pour « s’accomplir en tant que mère ». Renouer avec le sens.

La famille peut également être la source de profondes souffrances. La mémoire des murs, le récit de Rassena nous fait partager les blessures et les plaies encore ouvertes de son auteure. On les ressent presque physiquement. A vrai dire, il ne peut en être autrement quand on découvre l’enfance de Rassena. L’histoire d’une petite fille d’une famille d’origine algérienne, immigrée en France. Une petite fille dont la mère, pour se libérer du poids de la vie et des coups de son mari choisit de prendre son envol à partir du balcon d’une barre HLM où toute la famille a été parquée. A trois ans, Rassena est prise en charge par la DDASS. Les cicatrices psychologiques cohabitent avec les plaies physiques chez Rassena : pneumopathie et hernie ombilicale se succèdent. Mais le mal presque incurable qui s’est logé au plus profond de la petite fille aujourd’hui devenue adulte c’est « un cancer à l’âme ».
A la lecture de ce récit, les larmes me sont venues. C’est donc ça la famille ? Le début du récit de Nicolas Foucher, Du garçon à la fille manquée, nous démontre le contraire. Nicolas aime « s’habiller – déguiser ne convient pas tout à fait – en fille », tombe amoureux de Rémy A., doit affronter les railleries de son frère et des autres. Mais il entretient avec sa grand-mère une tendre complicité. Et quand il lui a dit qui il est, il perçoit « un visage rassuré, derrière des larmes de vie ».

La vie : c’est ce qui se dégage de tous ces récits qui ont une portée universelle. Une vie de souffrances et de difficultés, mais la vie qui nous fait nous relever, combattre, résister. Vivre.

  • Merci beaucoup Julien de votre commentaire, et surtout d’avoir "bien" lu mon récit ; malheureusement limité par le nombre de caractères comptabilisés... Et je suis d’accord avec vous ; cette France qui se lève tôt et ne se plaint pas. C’est d’ailleurs édifiant, pour le moins, quand on prend le métro vers 5h du matin, je suis souvent triste quand je vois ces visages fatigués, où l’on ressent qu’un dur labeur les attend... Encore merci.


  • Cher Julien, j’ai eu l’occasion de lire chacun des récits que vous citez et je crois que vous en avez fait une excellente synthèse ! Ce qui est édifiant dans chacun, c’est l’envie de se battre qui nous anime tous. Raconter la vie, c’est narrer un combat perpétuel. J’ai visité votre site et vous en faites l’illustration. Merci pour cette lecture juste de mon récit et pour ce texte percutant !

    Kahina


  • Merci surtout à toutes les deux pour vos récits. Ils m’ont profondément marqué. En tout cas, je suis rassuré de voir que je n’ai pas trahi vos écrits. C’est un exercice que je trouve difficile : résumer en quelques lignes ces récits en atténue l’intensité. J’ai vu que vous avez publié d’autres textes. Je vais m’empresser de les lire. Encore merci à toutes les deux ! Julien


  • Bonsoir Julien et merci pour les encouragements ainsi que ces analyses très très justes.
    Votre conclusion retrace en quelques mots la réalité même de nos récits. Vivre !
    Merci encore et à bientôt !
    Walter.


  • Merci surtout à vous Walter pour votre résistance !


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Entre les mondes

par Nathalie Delbarre , 10 juin 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a211

Nathalie Delbarre est éditrice communautaire pour Raconter la vie.


Il y a d’abord ceux qui doivent partir : Thomas Lugos (Je ne suis plus cadre), enregistre sans complaisance, avec la précision d’un sismographe, les variations infimes qui rendent de jour en jour plus inhumaine l’agence commerciale où il travaille : blagues insidieuses, ports de tête arrogants, métaphores guerrières dans le discours des « supérieurs » qui finiront par le licencier. D’autres récits retracent une expérience de l’exil : Je porte un nom d’exil d’Adeline R., et surtout Banlieue carnivore, de R. Caillon qui se sent expulsé du paradis, quand âgé de 8 ans il quitte les champs de lilas de sa résidence pour être projeté dans une cité HLM où sa famille s’effrite. Afin de se recomposer un espace à lui et de lancer un appel, il écrit des S.O.S sur des petits carrés de papier découpés qu’il place sous les carreaux collés du sol de sa chambre.

Certes, le départ est pleinement choisi par Antonio Giuseppe Satta (Thérapie par l’exil), mais l’expatriation volontaire n’est pas dénuée de contradictions : peut-on être à la fois ici et ailleurs ? Comment faire fusionner en soi l’Amérique et la France ? se demande Marie-Paule Dessaint qui se compare à un radeau entre deux continents (Expatriée). Cette interrogation sur soi entre en résonance avec le beau texte réflexif de Jean-Christophe qui nous explique comment il a appris à vivre avec sa psychose (Esprit fendu) : pour choisir ou ne pas choisir un monde, il faut déjà être en état de faire un partage stable entre soi et le reste, et pour aller mieux, il faut paradoxalement laisser entrer en soi la maladie − les métaphores guerrières du monde de l’entreprise ayant ici encore moins de pertinence qu’ailleurs. Une expérience voisine nous est livrée, en formules alertes et fulgurantes, par Laura Duparc, « vieille gamine intelligente et autiste », dont l’entourage attend une impossible conformité aux modèles sociaux, jusqu’au moment où survient enfin le diagnostic d’Asperger (Je suis née paradoxe). Comme Jean-Christophe, elle va trouver « au milieu des livres » un espace bienfaisant pour relier le monde du dedans au monde du dehors.

On ne passe pas toujours facilement entre les mondes. Dans la ville de Seine-Saint-Denis décrite par Margarita Perea-Zaldivar, la frontière entre la résidence pavillonnaire et la cité HLM n’est franchie régulièrement que par les femmes de ménage (De l’autre côté de la rue). Pour joindre ces deux côtés, Margarita Perea-Zaldivara choisi de nous livrer un récit à deux voix qui aiguise notre regard et fait tomber les préjugés : la voix de Fatiha, femme de ménage, et celle de Florence, sa « patronne ».Liane Dargueil (L’ordre apparent des jours), dont la mère était également « au service des gens », n’a peut-être pas tout à fait quitté, malgré le luxe de ses lieux de travail, le minuscule appartement de son enfance sous les toits. Une écriture de la mémoire et de la sensation nous dépeint le gris du ciel et du zinc, les odeurs moites, la promiscuité en un lieu où « chaque corps explosait à la gueule des autres », et le sifflement des oiseaux en cage auxquels Liane se compare. Un sentiment plus atténué de perte et de stagnation sociale se fait jour dans le récit de Sabine Aussenac, Je n’irai pas au grand oral. De son côté Magali Chaux, la narratrice de J’ai trente ans, éprouve une forme de vide dans une existence apparemment bien remplie, l’écriture venant par petites touches combler cet « entre » de l’attente et du manque. Attendre, sur les marges des plateaux des studios avec quelques tragédies de Shakespeare dans la poche, est aussi le lot du figurant de cinéma que nous campe humoristiquement Romaric Maucoeur dans un texte burlesque et coloré (Quand j’étais extra).

Certains auteurs ont choisi de rester auprès d’une personne aimée avant qu’elle disparaisse, afin que l’« entre-deux » ne soit pas un espace qui sépare les êtres. Fan Ette et Claudine Schwartz ressentent la nécessité d’accompagner leur mère jusqu’au bout de la maladie ou de la vieillesse (Il faut que je sois là, Le grand froid du dedans), s’efforçant de noter, pour les sauvegarder, ces détails minuscules qui retiennent la vie.

Parmi les gens qui restent, il existe aussi ces personnes que Frédéric Sève nommait le mois dernier « ciments de la société », dont le métier est d’être là, dans l’indifférence des pouvoirs publics, pour tenir bon face à des adolescents à la dérive (Sarah Granereau, Enfant terrible, Didier Bertrand, Direction éducation). Leur écriture lucide va lever les masques à double épaisseur au moyen desquels chacun se présente aux autres et se fait illusion à soi-même : masque de rebelle indomptable ou de victime sociale des jeunes ; masque d’animateur ferme et charismatique des adultes. C’est un monde « boiteux », où chacun se sent rejeté par l’autre, et où l’on ne vient à bout d’une « Sabrina » en ébullition que pour trouver une deuxième « Sabrina » − probablement aussi éruptive − sur un banc du centre d’accueil, dans une interminable répétition…

Enfin, dans le monde de ceux qui ne partent pas, Christophe Petot dresse le portait de Patricia, agent RATP qui n’obtient pas de promotion, et reste sa vie durant rivée à un guichet du quatrième sous-sol du forum des Halles, parce que « dans la vie, c’est toujours Patricia qui trinque ». Mais Patricia possède aussi son ailleurs qu’un regard attentif et bienveillant permet de découvrir (Patricia, agent des gares).

Ce qui rend ces narrations justes et vibrantes − quels qu’en soient le style ou le parti pris d’écriture − c’est leur engagement dans la réalité, leur manière d’être au plus près de leur objet. Christophe Petot, qui a mené une véritable enquête sur sa collègue de travail en creusant, comme dirait Virginia Woolf, « une belle grotte » autour d’elle, nous dit : « Écrire un portrait engage celui qui écrit autant que son sujet » (Patricia, agent des gares).

Il s’agit d’un engagement sensible, qui ne proclame rien, qui démasque plus qu’il ne dénonce, qui ne néglige pas l’odeur de la sueur ou du lilas, la saveur des petits biscuits ou la fadeur de l’ennui. Et le lecteur, commençant à percevoir quelque chose qu’il ne remarquait pas, se trouvant engagé à son tour, se dit, comme Christophe Petot : « En chacun de nous vit une part de Patricia ».

Telles sont peut-être les bases de la démocratie narrative − ni vœu pieux ni douce utopie consolatrice − de Raconter la vie.

  • Merci pour ce texte et cette façon très limpide de présenter tous les récits cités. Ca donne envie de cliquer pour lire tel ou tel.
    Beaucoup d’humanité dans cette longue lecture. merci


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Le ciment de la société

par Frédéric Sève , 7 mai 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a198

Frédéric Sève est secrétaire général SGEN/CFDT.


Trente-six nouveaux récits de vie en avril, soit plus d’un par jour. C’est le premier choc qui attend celui qui a accepté (un peu trop rapidement sans doute) d’être le « lecteur du mois » pour Raconter la vie. L’engouement pour ce projet de démocratie narrative ne faiblit décidément pas, preuve s’il en est que la crise de représentation est bien réelle et profonde en France. L’autre surprise vient de l’extraordinaire variété des témoignages : variété des contributeurs dans l’âge, l’origine sociale, les motivations ; mais aussi variété des sujets abordés, des expériences racontées. Bien sûr que l’on avait tous déjà noté cette grande diversité, mais on ne la perçoit pas de la même façon selon que l’on est un lecteur qui butine les récits de vie au gré de son humeur ou de l’intérêt du moment, ou celui qui s’oblige à tous les lire au fur et à mesure de leur parution.

Le plus surprenant, toutefois, est que cette biodiversité laisse malgré tout au lecteur une impression de cohérence, le sentiment tenace d’une parenté entre l’expérience d’Annick Rodot (Je viens de quitter mon emploi) qui a abandonné son emploi d’auxiliaire de vie et celle de Magali Chaux (Tu es handicapé) qui décrit l’empreinte qu’a laissé dans sa vie son frère handicapé, ou entre les journées d’assistante de direction racontée par Marie Nirrti (Assistante) et celles vécues Au fast-food par Anne-Flo(rence) Lièvremont. La confrontation des récits révèle un même besoin d’expression qui rassemble les contributeurs par-delà les hiérarchies habituelles – hiérarchies des métiers, des fonctions ou des revenus. Il transparaît dans tous ces textes la dénonciation d’une même injustice sociale d’autant plus perturbante qu’elle ne se laisse pas réduire aux clivages habituels des lectures politiques, syndicales ou médiatiques. Plus surprenant encore est que cette similitude se constate aussi bien dans le récit d’une vie professionnelle, comme celle de Claire Godard (Battre la campagne) au service de son candidat, que dans celui d’une vie privée comme celle de Cathy Raynal, qui tente obstinément de préserver dans son quotidien le peu d’espace dévolu à sa vie artistique (La création est si fragile).

Il est assez facile d’expliquer cette profusion de témoignages par le narcissisme supposé de leurs auteurs, et de leur nier par la-même toute signification sociale véritable – une tentation que l’on rencontre fréquemment chez ceux que gêne le projet Raconter la vie. Je crois qu’il y a là une erreur majeure, et même la marque d’une cécité face à ce qu’est véritablement la société française contemporaine.
Les lectures de ce mois m’ont donné à voir un panorama de vies cachées, occultées par un patron aussi vibrionnant qu’inefficace (Assistante) ou par lumière crue des supermarché qui dissimulent aux yeux des clients la violence des relations sociales dans ces entreprises hyper-taylorisées (Grande surface de R. Caillon). Tous ces témoignages renvoient à la nécessité de dire la réalité de ceux qui font « tourner la machine », qui doivent s’adapter aux contraintes de la vie moderne pour que d’autres puissent y bénéficier d’un peu de confort et de liberté. Ainsi, la presse locale dissimule ceux qui travaillent pour elle sans considération ni statut (Ni journaliste, ni pigiste de Bernard Cottin), la politique et l’action des élus efface le travail des « collaborateurs d’élus », que Jérémie Cholley assimile joliment à des voitures de fonction (Dans l’ombre des élus).
De même, derrière l’allongement de l’espérance de vie et l’épanouissement du troisième âge se cache le travail de ces auxiliaires de vie qui, comme Annick Rodot (Je viens de quitter mon emploi), amortissent les dégâts de la vieillesse, de la solitude des retraités délaissées par leur famille, et de la gêne sociale devant la perte d’autonomie des plus âgés. Martial Gottraux (Je suis vieux), sur un ton plus moqueur et distancié, donne aussi à voir ce travail méconnu de ceux qui essaient de retricoter le lien social entre ces personnes âgées que la société laisse de côté.
Il y a aussi une colère rentrée chez ces hommes et ces femmes qui doivent perpétuellement s’adapter, s’ajuster, se conformer aux exigences et aux besoins de ceux qui remplissent une fonction reconnue et valorisée socialement. Ces poids lourds qui déforment la vie des autres ne sont pas forcément eux-mêmes des privilégiés : ce sont les consommateurs ou des dirigeants d’entreprise, des élus comme des journalistes, les médecins ou les malades « dans la norme », pas les schizophrènes que l’on abandonne à leurs délires et à la rue (Je n’avais nulle part où aller de Nans Cey), ni le petit homme rongé par le diabète qui disparaît progressivement d’une chambre d’hôpital à l’autre (A l’hôpital de Laurent Dutray).
De la colère d’être malmené dans sa vie professionnelle ou personnelle, bien sûr, mais surtout parce que leur tâche obscure n’est pas reconnue à la hauteur des services qu’elle rend à l’entreprise, aux personnes, à la société toute entière. De la même façon qu’au XIXème siècle les ouvriers disparaissaient derrière l’usine – à tel point qu’ils continuent encore aujourd’hui, dans le conflits sociaux, à se désigner du nom de leur entreprise : les « LU », les « Conti » – tous ceux qui aujourd’hui fabriquent le lien social au quotidien disparaissent derrière ce qui fait le récit officiel de la société moderne, mais n’en constitue pas la réalité humaine. Un peu comme le ciment qui, parce qu’il épouse parfaitement le contour des briques, disparaît d’autant plus aux yeux des observateurs qu’il assure effectivement la solidité du bâtiment.
D’ailleurs, on parle d’un mur de briques, d’un mur de pierres, mais jamais d’un mur de ciment.

Alors continuez de raconter vos vies, continuez à donner à voir la réalité humaine qui se cache derrière la réalité sociale. Et continuons de lire pour mieux nous connaître, mieux nous comprendre, et mieux agir, quelque soit notre place ou nos responsabilités.

  • Merci pour votre analyse très juste, me semble-t-il, des récits d’Avril si variés et si complémentaires. Votre image du "mur de ciment" m’a particulièrement séduite car c’est bien ce ciment social qui est indispensable pour que notre société et notre démocratie ne s’écroulent pas. Les récits font apparaître le ciment. J’espère qu’ils continueront à être nombreux.


  • Oui, belle image, à deux niveaux : les récits présentent, comme vous le dites, des personnes qui sont le ciment invisible de la société ; et Raconter la vie est à son tour un ciment qui joint toutes ces réalités singulières.


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Temporalités

par Sarah Al-Matary , 7 avril 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a189

Sarah Al-Matary enseigne la littérature à l'université Lyon 2.


Les récits qu’accueille chaque jour le site de Raconter la vie dormaient-ils dans un tiroir, en attendant d’être publiés, ou ont-ils été subitement inspirés par le témoignage d’un membre de la communauté ? Je ne peux m’empêcher de rêver aux conditions de leur écriture : un(e) tel(le) veillant après une journée bien remplie ; tel(le) autre peaufinant son texte pendant que le petit dernier fait la sieste ; et celui-là, rédigeant compulsivement le sien dans le métro, sur un clavier mobile…

Écrire demande du temps. Ce temps que protège jalousement Cathy Raynal (La création est si fragile), Antonio-Giuseppe Satta le saisit au vol, entre deux cigarettes (Le trouble guère). Christophe Petot, Lucie, Daniel et Dominique, qui reprennent des études sur le tard, inscrivent leur démarche dans la durée (Nous sommes étudiants). La formation à distance a beau offrir une grande flexibilité horaire, pendant plusieurs années, leurs nuits et leurs week-ends ont brui de citations et de concepts. Mais les secrétariats ne suivent pas nécessairement les rythmes d’étude, et il faut rendre compte de ces connaissances patiemment décantées l’espace d’une session d’examen, qui escamote une année d’apprentissages en bouclant le cursus.

L’administratif doit avoir ses raisons : Ange V. monte dans la journée le dossier qui lui permettra d’intégrer ce master qu’elle n’a pas choisi ‒ et qu’elle apprendra à aimer (Précaire). L’urgence galvanise Nath Nath, qui elle aussi s’élance quand elle obtient enfin « l’autorisation de changer de vie » (De conseil en conseil).

Décisions immédiates, opérations prioritaires. Amédée Novell s’envole en catastrophe pour l’Inde, afin de superviser l’avancement d’une série d’animation française (L’usine à images). Sur place, les équipes, qui ne connaissent ni congés ni fins de semaine, sont payées à la seconde animée. Pressées au point de ne pouvoir s’enquérir de l’intrigue qu’elles contribuent à mettre en images. Ces cadences infernales, le fils de Franz (La place des jeunes) les pratique à domicile, depuis qu’il est entré sur le marché du travail. La fatigue à peine tombée, il repart. Sans pouvoir profiter des siens.
Difficile de s’accorder le temps de vivre : on voudrait faire croire au docteur Sandra Affentranger qu’elle a jeté l’éponge, parce qu’elle a raccroché sa blouse après des années de bons et loyaux services (L’heure a sonné). Face à la « gestion "taylorisée" » de l’humain, Jean-Pierre Mazet a également abandonné la compétition, quittant le Pôle Emploi, où il avait pourtant vécu de belles heures (À l’ANPE). Le directeur régional qui venait de supprimer le dispositif innovant auquel Jean-Pierre participait (dispositif qui favorisait l’accompagnement en profondeur des projets professionnels) n’a pas trouvé un quart d’heure à consacrer à cet employé dévoué ! L’absurdité des logiques administratives rattrape aussi Claire, qui se réjouit d’échapper aux aller-retour entre Grenoble et Marseille depuis qu’elle est conseillère d’orientation dans un nouvel établissement ; mais elle reste prisonnière de la cage de verre du temps : entre dix réunions, elle gère les retards et les états d’âme d’élèves si nombreux que si tous la sollicitaient, elle ne pourrait leur accorder que trois minutes (Claire Tod, Le bureau de la CPE).

Délais et échéances se réduisent. Les nouvelles technologies accélèrent la production avec la circulation des informations, des marchandises et des capitaux. Bruno n’est averti de la tenue du Conseil municipal que quelques jours avant la date ‒ « le minimum requis par la loi » (Bruno Baixe, Conseiller municipal). Comment pourrait-il secouer la machine, conduite par des maires croulants, quand la plus dérisoire des décisions entraîne d’interminables négociations ! Représenter ses semblables exige pourtant un fort investissement, et bien des sacrifices : Clavel n’oublie pas que ses engagements militants ont précipité son divorce (Des vignes au syndicalisme)…

Dans une société qui astreint à optimiser son temps, mieux vaut rester dans les clous. Ne pas dépendre des fluctuations d’activité. Se préserver de la conjoncture. En invitant à prêter attention aux mots, Victoria rappelle que l’intermittent, c’est étymologiquement celui qui est « laissé au milieu ». Pour préserver son statut social, cette femme « en quête du moment présent », qui s’était pleinement investie dans une compagnie théâtrale, a dû sacrifier son salaire (Victoria, L’envers du décor). Plus compétent que jamais, mais moins performant au regard des jeunes générations, Michel, habitué à travailler jusqu’à 60 heures hebdomadaires, enchaîne les siestes au bureau quand on limite ses fonctions avant de le mettre au rencart comme un vieux robot (Michel Pardon, Les Robots n’ont pas d’âme). Assigné à résidence, il s’ennuie, reste dans l’attente, comme Ange V. ou Doris Séjourné, tributaires de calendriers absurdes. Car la précarité a son agenda (Petit traité de la pauvreté) : pour alléger la facture d’électricité, c’est à la lumière du jour qu’on remplit les demandes d’aide.

Que retenir de ces instantanés ? La certitude que notre monde continue sa course folle, que le temps social s’oppose définitivement au temps biologique, que les mesures économiques sanglent la vie, creusent les classes. Mais les récits de ce mois signalent autant ce fossé que les ponts qui permettent de les franchir. Dans le refus des assignations identitaires (Lou Lacaussade, Le monde en noir et blanc ; Abby Asslem, Rue Vaneau ; Doris Séjourné, Petit traité de la pauvreté), ils dessinent une dynamique solidaire. Michel ne demande qu’à se mettre « au service des démunis » ; Sandra, qui recevait hier les patients au cabinet, accueille désormais avec un enthousiasme renouvelé les clients de sa maison d’hôtes ; un lien persiste entre les générations, puisque Clavel a aidé son aîné à s’établir comme vigneron indépendant ; et, bien que Balla ait retrouvé sa famille, Emmanuelle continue de le suivre. Pour que ce petit Malien devenu orphelin de mère dans des circonstances tragiques puisse faire son deuil, elle qui l’a bercé lui fait aujourd’hui réviser ses tables. Et la colère de Balla s’efface, le temps d’un puzzle (Emmanuelle Bon, Le puzzle de Balla).

Loin de se dissoudre dans le mouvement perpétuel, des identités se recomposent et se disent. Louis Steffenrévèle l’importance qu’a tenue le récit de vie dans son parcours : serait-il ce professeur amoureux de la langue française si l’une de ses rédactions de collégien ne lui avait donné l’occasion d’assumer ses origines en enromançant les souvenirs d’une mère germanophone (Oublier pour réussir) ? Ce récit, comme les autres, donne rétrospectivement du sens aux expériences intimes. Tous tissent du lien ‒ le temps d’une lecture, et sans doute au-delà.

  • Quitte à parler du temps, ce qui est un angle d’approche intéressant, ce serait bien de voir qui est derrière cette accélération et ce morcellement. Il y a un système économique qui évolue. Et qui, de plus en plus cherche à précariser les salariés. En ne voulant les utiliser que le temps qu’ils passent à leur poste. Le temps durant lequel on entend optimiser leur utilité. En refusant de s’intéresser à leur existence, aux moyens nécessaires pour subvenir à leurs besoins. En les considérant comme des kleenex bons à jeter. Ce qui entraine tout le monde dans une course folle.

    Derrière cela, on constate que le progrès se confond avec une régression sociale. Voulue, organisée, planifiée. Erigée en lois, en traités, en contrats. Au point que l’on en vient à regretter l’antique paternaliste. Qui au moins prétendait offrir une existence décente à ses employés. Et les témoignages montrent que nous ne sommes pas parvenus au bout de nos peines. En cela le cas indien est exemplaires.

    Il serait bon de ne pas s’en tenir à un simple constat. Ce partage montre que chacun ne vit pas un cas exceptionnel et isolé. Que l’on n’est coupable de rien malgré tout ce qu’on cherche à nous faire croire. Qu’il est temps de cesser de tout subir.

    Amicalement
    Franz


  • Quelle bonne et jolie idée de voir là, réunis, toutes les plumes de raconter la vie ! merci et bravo pour cette synthèse très maline, de tous les textes envoyés. Cela donne une idée de la multitudes des sujets traités, et permet de déceler les textes non encore lu. Moi je dis bravo, et merci !


  • Quelle belle idée et quelle performance que cette synthèse ! Une petite précision cependant : je faisais les allers-retours entre Grenoble et Marseille le temps d’un congé formation d’un an consacrée à l’écriture. Ce fut une année de bonheur : une bulle d’oxygène qui m’a fait renouer avec mes désirs profonds. La question du temps, celle de l’urgence, mais aussi du recul est au combien nécessaire à réfléchir et à poser.


  • Chaque jour , le site accueille et publie des récits. Cette " éclosion " me surprend et me ravit à la fois.Il y a beaucoup de dignité , d’émotions, comme si nul part encore n"avait été offert un espace de paroles vraies pour témoigner d’un quotidien, quelque qu’il soit, avec ses bonheurs, ses souffrances, ses tensions , ses interrogations ... Vous connaissez surement le texte de Georges Picard "Tout le monde devrait écrire" Je vous livre 2 ou 3 verbatims ( parce que c’est vous et que nous sommes entre nous) " Ecrire pour penser plutôt que penser pour écrire" " L’écriture est le plus ambigu et le plus solliciteur des miroirs" L’écriture oblige à choisir mais permet simultanément la nuance, la parenthèse, la notule pondératrice" ( sous entendu, choix entre être un ennuyé ou bien un ennuyeux) Et " Le plus beau de l’écriture, c’est cette tension entre ce qui est écrit et ce qui est à écrire, c’est l’usage d’une liberté qui prend ses risques en laissant des traces" Merci à tous ceux qui prennent leurs plumes pour nous faire partager leurs récits


  • La muse éphémère 1
    L’anthologie de la poésie du vingtième siècle existe déjà. Notre siècle est trop naissant, il marche encore à quatre pattes et n’en est qu’à ses balbutiements, qu’à ses babillements... Etes-vous prêtes, êtes vous prêts à travailler davantage ? Il nous faudra aller plus loin dans note disposition à se livrer en pâture, et montrer notre vrai visage, d’abord entre nous, sous huis clos, sorte de répétition, un filet de protection, en somme. Pour extraire un recueil à plusieurs mains de la taille d’un livre, édité et traduit en plusieurs langues, montrer ainsi au monde que dans ce Far Web, une forme de vie nouvelle émerge de rien et prend la forme d’un tout... Pour ce faire, il nous faudra saigner ce coeur, ce siège de nos émotions, et recueillir ces gouttes précieuses, elles serviront d’encre, qu’elles soient de couleur pourpre ou qu’elles soient de perle cristalline. Il nous faudra fouler les moindres recoins de l’esprit pour déranger ce qui sommeille en chacune et chacun de nous, et la faire sortir de son antre cette chose rare qui nous fait frissonner tant nous la touchons du bout du doigt. Et au bout de l’histoire, ce n’est certes pas la critique avec son oeil acerbe qui nous attend mais notre conscience.


  • La muse éphémère 2
    Et qu’aurons-nous à nous dire en nous mêmes, aux générations à venir si nos pages semblent plates ? Bien Sûr qu’elles finiront au pilon, mais nous et notre conscience, c’est dès à présent que sommes au pied du mur, si nous ne voulons pas finir au piloris, sous les huées et les quolibets, derrière les rires moqueurs de notre petitesse d’esprit, c’est maintenant qu’il faille se mettre à pied d’oeuvre, en commençant par ôter ce masque ridicule d’un faciès esthétisant. Quant à moi, je ne crains pas le ridicule de soulever le voile et de mettre mon corps et mon âme à nu. Je crains juste que ma muse, ma très chère muse éphémère s’échappe de mon coeur à jamais en me laissant là à l’état d’une page blanche.Quand j’écris mes poèmes, quand l’inspiration me vient et que mes doigts s’animent et que mon cerveau en accord avec le reste du corps prend possession de mes idées, je me rends si peu compte que de cela puisse naître une beauté, je sens juste après relecture qu’une sensation forte s’est détachée de mon être, si forte qu’une secousse propre à ébranler mon âme me fait chavirer de l’autre côté de moi-même, de l’autre côté du miroir...


  • La muse éphémère 3
    Je suis un homme et je ne connais pas les sensations, les douleurs d’un accouchement, je ne connaitrai jamais cela ! Pourtant, avant la naissance d’un texte avec ses mots mis bout à bout, quelque chose de laid me tiraille les entrailles pour s’extirper hors de moi, depuis les extrémités des membres, comme les infimes radicelles d’une plante cherchant à déployer tous ses efforts pour qu’une tige nouvelle perce la croute terrestre et s’offre à la lumière du jour, juste s’offrir, nu comme un ver et devenir aux ébahis quelque chose de beau. Mais que d’efforts, que de labeur de remettre cent fois le métier sur l’ouvrage pour que naisse quelque chose... Pour quel but, sinon le dessein d’exister, même un jour, même de façon éphémère, c’est la nature qui aime que les choses soient belles, nous en sommes les dépositaires, les ouvriers, de simples artisans, qui de manière empirique, qui suivant de savantes études mais tous sommes seuls désespérément seuls, au pied du mur, livrés à l’inconnu, non sous la pression d’un œil public espérant quelque chose de beau, mais sous la pression de ce corps et cet âme dénudé, mis en pâture. L’œil est critique et sévère, il s’attend toujours à mieux...


  • Mais comment naît le texte ? Oui c’est une question admirable, certains textes sont des épreuves, des fragments de soi, que le papier reçoit, Portions d’émotions, qui frôlent l’absolution, le texte est passion, poison, prison, on se perd en des lignes que l’on tente de suivre et qui pourtant nous précède. On ne devance pas sa propre vie ! dans mes colères, les mots s’écrasent contre la feuille, ils viennent frapper le mur du son, de ces jours de silence, Le texte naît de l’être, du non être, il est une tranche condensé, d’un humain fragmenté, la vie en partage ? parfois on l’espère, on pose des messages comme des bouteilles à la mer, on se réfugie sur l’oeuvre de sa vie : le fameux manuscrit, celui qui nous élèveras là au dessus des mortels, et d’évidence on se retranche dans son texte anodin, celui du quotidien, le toujours, l’encore, celui qui dit de nous ce que nous sommes vraiment, ce texte que l on relis s’accordant du crédit, parfois même du talent, mais toujours vraiment c’est de mon sang qu’est l’encre.


  • Merci beaucoup pour votre jolie synthèse qui réveille, s’il en était besoin, l’envie de lire les textes et stimule la curiosité pour ceux vers lesquels on ne serait pas spontanément allé.


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Dédoublements

par Nicolas Delalande , 14 mars 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a178

Nicolas Delalande est enseignant-chercheur au Centre d'histoire de Sciences Po et rédacteur en chef à La Vie des Idées.


Semaine après semaine, l’expérience d’écriture collective « Raconter la Vie » s’enrichit de nouveaux récits qui nous font découvrir des trajectoires individuelles et des scènes sociales d’une infinie diversité. De l’épicerie de Georges (Chez le rebeu) à la Grande Entreprise de Marie-Laure (Des kilomètres de couloir), des couloirs des hôpitaux où se découvrent les maladies (Parallèles, AVC) à ceux du Palais de Justice où se défont les mariages (Consentement mutuel), des lieux clos de la maison de retraite (La dernière maison) ou de la secte (En cage) à la quête d’un ailleurs réel ou rêvé (Quitter la ville), ces récits de vie, tous singuliers dans leur écriture, exposent les multiples manières dont les individus tentent de donner sens ou de réagir à des situations bien plus souvent subies que choisies.
Dans certains cas, l’écriture, rageuse, constitue par elle-même l’acte de réappropriation de soi (Je suis l’ombre fatiguée qui nettoie vos merdes en silence), dans d’autres elle est retour, calme et posé, sur une trajectoire personnelle émaillée de ruptures douloureuses, surmontées ou pas.

Comprendre ce qui nous arrive, par delà le flux incessant des accidents de la vie, des difficultés du quotidien ou, plus simplement, de nos multiples renoncements, telle semble être l’énergie partagée qui irrigue l’ensemble de ces récits. Mais peut-on, pour aller plus loin, leur trouver un fil directeur, un leitmotiv qui transformerait cette galerie de portraits en tableau de groupe ? La tâche est difficile, et forcément arbitraire. Le mois dernier, Sébastien Balibar relevait que c’était paradoxalement l’expérience de la solitude qui tissait des liens entre chacun des textes publiés. Les récits de ce mois-ci me semblent, pour beaucoup d’entre eux, marqués par l’expérience du dédoublement de soi (présente, au sens littéral du terme, dans le récit qu’offre Francis Després sur la bipolarité). Les auteurs ne racontent pas « la » vie ou « leur » vie, mais leurs vies multiples, fragmentées, dissociées, tiraillées entre un avant et un après (l’accident, la retraite, le divorce, la bifurcation réussie), vécues différemment dans l’intimité ou sur le théâtre des apparences sociales, décalage qui peut procurer en même temps souffrance et répit. Le récit de Squalh, qui apprend être atteint du VIH après avoir brutalement perdu son compagnon, fait ainsi du dédoublement la trame de sa vie « avec la maladie ». Le mensonge sur soi, sur ce que l’on endure, devient un acte de survie, qui finit par se muer en complicité tacite avec des collègues impressionnés par tant de « dépassement de soi ». Écrire, c’est aussi dévoiler au lecteur ce qu’on n’aura jamais pu ou su dire à ses proches, ses collègues, ses amis. Les « paravents » et les « doubles » que l’on s’invente peuvent aider à tenir le coup et à se reconstruire, mais aussi, dans d’autres cas, enfermer ceux qui sont contraints de s’y réfugier, par nécessité économique ou professionnelle, dans l’invisibilité et le déni de soi.

Le dédoublement le plus surprenant du mois, le plus touchant et le plus politique aussi, (La dernière maison) parce qu’il met en scène la naissance d’un collectif, est celui des pensionnaires de la résidence Morphlée, âgés de 80-90 ans, et de leurs « grands » enfants de 40-60 ans, qui, le temps d’un Conseil de la Vie Sociale, s’insurgent contre les logiques d’euphémisation (on vient ici pour « pour vivre dignement son automne », annoncent les brochures de la Résidence, dotée d’une « qualiticienne ») et de déresponsabilisation (« on ne peut pas entrer dans tous les cas particuliers », répond l’une des personnes interpellées aux pensionnaires en colère) que la direction de l’établissement leur inflige. Ce sont en définitive les personnages les plus diminués physiquement de ce grand récit qu’est « Raconter la vie », défendus et représentés par les proches qui prennent la parole en leur nom, qui nous rappellent, par la voix de Madame Colin, que « même le Christ sur la croix a eu le droit de boire ». Un beau récit donc, tragique et drôle, sur le droit à la dignité et la résistance contre la déshumanisation : le politique est souvent là où on l’attend le moins.

  • Tout simplement,un grand merci pour cette reconnaissance des écrits qui vous sont soumis et que vous publiez. Vous et tous ceux de "Raconter la vie" avez créé ou recréé un droit de l’homme que tout individu devrait avoir : celui de la libre expression.
    Marie-Hache


  • Ah le bel article ! je suis très tentée par l’idée de participer à Raconterlavie, mais je ne voyais pas par quel bout y entrer, ni "à quel titre" - mais justement, mon titre c’est d’être une retraitée de 86 ans ...
    La possibilité d’écrire un commentaire ici "comme sur Facebook" (mais oui !) facilite les choses.
    Il va sans dire que je suis pour que chacun, chacune puisse parler, être ou se sentir autorisé à le faire ...
    Vive cette belle entreprise !
    gilda nataf


  • Quelle superbe invitation que celle de raconter la Vie ! De combien de vies aurai-je besoins pour tout juste effleurer ce que peut être la vie ? Cette vie que je « vois » et vis d’au moins deux façons. Mais encore ? Il y a celle de tous les jours que j’appelle « La p’tite vie » et l’autre... qu’avec affection et tendresse, je nomme « La Grande ». Oui, grand « V ». Plus je prends de l’âge, plus j’aime la vie et plus j’ai de mercis à formuler. Un rapide et furtif regard par dessus une de mes épaules pour voir « où j’étais ? » et le « où je suis » ou encore « j’en suis ? » m’est d’une telle éloquence quant à mes besoins et goûts de dire mercis à TOUT ce qui m’a permis et permet d’être ici et maintenant.
    Raconter la vie...est-ce raconter le beau et le laid ? Beaucoup à écrire sur le sujet.
    Je m’arrête ici en remerciant ces gens de « Raconter la vie »
    Quelle tribune que celle que vous offrez.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain - conférencier - chroniqueur
    www.lesaintlaurentportage.com et/ ou www.unpublic.gastonbourdages.com


  • Martine Bousquet,

    L’expérience de Raconter la vie m’a incité à raconter mon expérience professionnelle parfois douloureuse. Aujourd’hui, à la retraite, j’ai le temps de faire des bilans, de mieux comprendre ce que j’ai vécu parfois inconsciemment. Ce n’est pas chose facile mais je viens de l’achever et vais la mettre en ligne sur ce site
    Raconter la vie. Je le consulte régulièrement, il me permet de faire des rencontres humaines passionnantes.
    merci au écrivants et aux lecteurs.


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Solitude

par Sébastien Balibar , 30 janvier 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a144

Sébastien Balibar est l'auteur de Chercheur au quotidien. Il est directeur de recherche au Laboratoire de Physique Statistique de l'ENS et membre de l'Académie des sciences


Une première vague de récits est arrivée sur nos écrans, par paquets de 3 à 15 pages. Nombreux. Divers. Ces lieux, ces situations, nous n’en connaissions que des images en basse définition. Et soudain elles prennent du grain, de l’épaisseur, elles s’étoffent et s’animent. A travers ces témoignages, ces appels à l’aide, ces cris de protestations, cette souffrance mais aussi quelques sourires et l’expression d’émotions passagères qui peuvent donner espoir, la réalité prend vie et la vérité s’impose à nous : notre ignorance des autres est insondable.

D’emblée, ce besoin commun de raconter, d’écrire, m’a frappé. S’il fallait en démontrer l’urgence, c’est fait. Merci, Pierre ; merci, Pauline.
Et puis, au fil des pages, je me suis dit que les situations n’étaient pas seules à être diverses, les styles le sont aussi. De plus, qu’il soit témoin ou acteur, aucun auteur n’échappe à une évidente nécessité. Raconter la vie demande une mise en forme littéraire. On n’écrit pas comme on parle. On ne transmet pas une conviction, encore moins une émotion sans mise en forme. Peu importe que l’écriture soit prétentieuse ou modeste, minimale ou surchargée. Tous les auteurs de cette première vague me semblent avoir fait un travail d’écrivain qui nous prend, nous emporte, nous frappe, nous bouscule. La vie a des rythmes divers, l’écriture aussi.

Du fond de ses chambres d’hôpital, Françoise Aurivaud nous dit, dans Blanchir les murs de la maladie : "Mon père était un jeune homme vif, bouillant, rapide ; malade, il apprit la mesure, la lenteur et la prudence, j’essaie d’en faire autant." Malgré l’impression répétée d’être un objet que certains services hospitaliers malmènent, elle ajoute que sa "confiance en l’assistance publique reste inentamée" et que "comme l’école, l’assistance publique reflète l’état de la société et de ses dérives". Voilà, nous sommes au cœur de ce qui fait la force, l’intérêt et la grandeur de ces textes. Et autant le dire carrément : ces multiples lectures m’ont bouleversé. Faute de place dans ma réaction à cette première vague, je voudrais ne parler que de la solitude, de sa réalité et de son absence, car presque tous ces récits tournent autour de la solitude et ce n’est sûrement pas un hasard dans une entreprise comme www.raconterlavie.fr

La solitude est clairement une souffrance pour Madame A. qui "cavale" dans sa quête acharnée d’un emploi. Pour le conducteur de la Ligne 11, Christophe Pétot aussi, mais quel contraste ! Il conduit en effet une rame de métro avec le sentiment d’avaler et de rejeter les voyageurs comme une bête féroce avant de nous avouer que "personne ne l’attend" à la fin de sa journée. Le cas de Nadia Daam est particulièrement dramatique, seule qu’elle est face à La fiche de renseignements qui finissent par lui révéler la honte du travail au noir imposé à sa mère.
Dans Je roule pour vous, le routier de Martin Sauvageot – qu’il est intéressant de comparer aux livreurs d’Eve Charrin dans La Course ou la ville – est seul dans sa cabine mais nous dit que "les gens qui bossent avec les camions sont souvent des passionnés" avant de nous décrire l’entraide généralisée qui persiste entre routiers et leur discipline collective, quelle que soit sa nostalgie des temps anciens, libres, sans surveillance électronique.

Pour la Relieuse de Sandrine Salières Sangloff, qui se protège d’un monde où elle ne semble plus trouver sa place, la solitude n’est-elle pas plutôt un soulagement ? Quant à Pierre de Beauvillé, l’auteur de Celle qui écrit, il n’aura pas réussi à rompre celle que se construisait acrobatiquement sa caissière de la Fnac.
Au contraire, c’est l’absence de solitude dont souffrent Isabelle Duvernoy dans une cohabitation sous Le même toit que le marché de l’immobilier lui impose avec son ex-conjoint. Et Françoise Aurivaud, préfère-t-elle la solitude face à ses maladies ou l’incompétence de certains médecins, ou la promiscuité, dans sa chambre, avec des voisines qu’elle n’a pas choisies ? En fait elle n’a guère le choix.
Il faut aussi distinguer solitude et isolement, car la banlieusarde Diouma Magassa n’est pas seule dans sa classe d’hypokhâgne parisienne mais elle souffre de se sentir isolée, différente, dans son récit J’étais l’obstacle à ma réussite. "Alias" semble éprouver une certaine culpabilité à vivre différemment, en Périurbain, comme s’il était seul mais sous les yeux d’une société critique.
Enfin Pierre de Beauvillé, lui, finalement, apprécie parfois l’anonymat du quartier St Lazare de Paris, non ? On voit qu’il faut distinguer la solitude de l’isolement, de la séparation, de la différence, de la fuite, de la singularité, de l’opposition, de la ségrégation, et tout cela soit dans l’ennui soit dans la passion.

Le rapprochement de tous ces récits nous le démontre, comprendre la vie ne peut se faire en une seule image ou en quelques lignes. Alors, pour tenter au moins de se connaître afin de se comprendre, écrivons ! Lisons !

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