Le travail
raconté par ceux qui le vivent
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Dans la vie des autres

par Caroline Gillet , 15 juin 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a264

Caroline Gillet est journaliste et productrice.


Je viens de passer 2 heures dans la vie des autres.

Roki a grandi dans un camp de réfugié politique, il garde en tête des souvenirs violents : comment il s’est imposé chef d’un groupe d’enfants, comment il a vu brûler vif un homme soupçonné de vol, comment suite à a des troubles politiques, son oncle est mort devant la maison, suie à quoi, la vie en camp a commencée. C’est la qu’il a vécu son adolescence, il se souvient d’avoir trouvé les moyens d’apprendre à tresser des bracelets pour gagner des sous, il se souvient aussi de son premier amour déçu. Puis il a du suivre ses parents en France où il faut supporter des regards, où ce n’est pas facile d’être différent. J’aime comment il clôt son récit (Je suis réfugié politique), tendu vers demain : « Je me sens prêt à travailler pour gagner ma vie. Il faudrait que je fasse une formation. Mais là c’est plus mon histoire, c’est mon avenir ».

On ne peut pas s’empêcher de tirer des fils entre les témoignages et c’est doux, bien sûr, de s’apercevoir que sans se connaître, tous se répondent. Asmine Abdou Ali (Mes trois reins) a aussi été ballottée par les adultes, elle a dû suivre sa mère à Paris après la séparation de ses parents. Elle a choisi de raconter ce que c’est pour elle, être l’aînée d’une grande fratrie, ce que ça a été de vivre dans des espaces réduits, de devoir bouger. Et puis, tard dans son récit, il y a cette révélation : Asmine est malade, elle a subi 19 opérations, c’est autant que son âge. Alors forcement, son texte est grave. Il est aussi souriant. J’ai aimé sa façon de raconter le début de la guérison : « Le 11 septembre 2013, j’avais 17 ans. Pendant la soirée, j’étais au téléphone avec Brian, mon ex, et un numéro inconnu n’arrêtait pas de m’appeler. J’ai fini par répondre et j’ai direct reconnu la voix d’Alain, un interne : « J’ai quelque chose de très important à te dire. On a un rein pour toi, Asmine. » J’ai sauté de joie, j’ai crié : « J’ai un rein ! », ma mère s’est réveillée, je lui ai passé le téléphone. Il fallait aller à l’hôpital le lendemain à 7 heures du matin. Je ne comprenais pas pourquoi on ne pouvait pas m’opérer tout de suite. J’avais peur qu’il soit pourri, le rein, à force… Mais c’était la première fois que je voyais ma mère vraiment heureuse, ça m’a rassuré ».

Roki et Asmine sont adolescents, l’un et l’autre ont connu des premiers amours (douloureux bien sûr). Je me demande s’ils aimeront relire leurs textes plus tard. S’ils aimeront savoir ce qu’ils ont été. S’ils se reconnaîtront. L’un et l’autre attendent de vieillir.

Claire Ma (Endosser le costume), elle, pensait qu’en travaillant, elle se responsabiliserait, elle grandirait plus vite. Alors elle a accepté un petit boulot dans une pizzeria. « Lorsque l’on commence à mêler la vie étudiante avec un petit boulot, certaines choses doivent changer. On commence à penser à l’heure à laquelle on doit rentrer de nos soirées, de nos week-ends. Ne pas se coucher trop tard pour ne pas être trop fatigué le soir, tenir le coup. La vie étudiante n’a pas sa place dans l’entreprise, et le rôle des managers est de nous le rappeler. On s’adapte, on se responsabilise, on apprend à dire non ».

Un « petit » boulot qui apporte de grands changements dans son quotidien : apprendre à séparer le temps, mais aussi apprendre les relations de pouvoir, les injustices du monde du travail, apprendre à serrer les dents, apprendre à se révolter. Apprendre enfin cette sensation étonnante, douce amère de l’appartenance à un collectif, une équipe, des collègues. Claire Ma tente d’expliquer : « Notre excuse lorsque nous avons démissionné ? Les études. Nos raisons lorsque nous ne pouvions être présents en cours ? Le job étudiant. L’un et l’autre se sont imbriqués dans notre vie, mélangeant parfois deux identités différentes et difficiles à combiner. Aimer travailler et détester avoir à le faire. Apprécier ses collègues mais attendre avec hâte de les quitter ».

L’individu au sein de groupe, la solidarité, l’écrasement et le choix de partir : il en est aussi question dans ce texte écrit par Stella Bastide au nom des autres, des collègues, du groupe : Nous, les services généraux de la tour. Travailleuse d’une grande tour de la défense, elle et d’autres s’occupent de la sécurité, de la restauration, du nettoyage, des imprimantes. Elle fait partie de ce qu’elle décrit comme étant un « Ensemble indistinct ne méritant pas le respect ». Stella Bastide a fini par choisir de quitter l’entreprise, de s’échapper. Elle dit « lorsqu’on commence à souffrir, il est trop tard pour prendre du recul. « Prendre du recul » : la remarque facile, si cela ne va pas et si vous évoquez votre malaise, il y a toujours un moment où l’on vous dit que vous devriez prendre du recul, ce qui n’est certainement pas faux, mais il est à noter que c’est toujours à vous de prendre du recul le faire et non aux autres, aux responsables – dans tous les sens du terme – de tenter d’améliorer la situation. C’est sans doute le plus raisonnable si on veut durer, mais à un certain stade, ce n’est souvent plus possible ».

Petits moyens, petits boulots, enfants, adolescents, anonymes, sans papiers, disqualifiés, mais tous debout. Témoigner, écrire 5, 7, 14 pages, pour dire ce que c’est sa vie, la vie d’un autre, d’une autre, prendre du recul, apprendre la vie de ceux qu’on côtoie. Parce que oui, ils sont tous des voisins, tous ici, pas loin. Un jour, peut-être, si je vais au Havre, je croiserai Simona Mociu qui a quitté la Roumanie pour être là (Bientôt j’espère). C’est dur, mais ça va mieux qu’il y a quelques mois et pour être moins triste, elle a fait un achat, juste un détail, mais qui dit sa volonté. On sourit avec elle. Elle écrit : « J’ai acheté 1 canapé et 2 fauteuils fleuris pour 20 euros. Ça met de la joie dans le salon. Et je fais le ménage tous les jours, j’aime bien quand c’est propre. Je nettoie même le palier. On pourrait manger sur le sol. Mais maintenant qu’on a des assiettes, ce serait bête ». Dans son récit, Simona Mociu raconte les hébergements d’urgence, les boulots précaires, l’inquiétude pour ses enfants, eux aussi ballottés. Elle a trouvé un logement et aujourd’hui, elle attend, elle espère et on espère avec elle, parce que maintenant on la connaît un peu.

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