Le travail
raconté par ceux qui le vivent
|

Humaine condition

par Monade Aulogis , 15 novembre 2016 - Permalien : http://rlv.cc/a287

Monade Aulogis est professeur des écoles, directrice d’une minuscule école rurale et éditrice communautaire pour raconterlavie.fr.


Deviendraient-ils plus visibles, les invisibles, sous leurs nouvelles couvertures ? Ils ont pris des couleurs, les récits de nos membres, durant l’été ! Nouveaux visuels de première page, nouvelles jaquettes habillant élégamment chaque intime nudité livrée au fil de son récit… Et chacune, parée pour le grand monde, tisse la trame de ses résonances aux autres, son « humaine condition » (Montaigne).

Blanches heures fantomatiques. La nuit de Jacques de Turenne, infirmier psychiatrique. Une plume magnifique. Captés dès les premiers mots, nous franchissons à ses côtés la succession des portes verrouillées, arpentons avec lui « l’obsessionnelle géométrie […] de l’étirement interminable, de la rectiligne et pesante rigueur des couloirs », pénétrons plus avant au cœur de la folie ouatée du lieu, entrons en chambre d’isolement, prenons en pleine face Le trou blanc du visage. Nous l’observons entrer respectueusement dans le soin, tisser l’ébauche d’une relation langagière à sa patiente, offrir un cadre ferme et rassurant, maintenir avec empathie la distance soignante absolument impérative pour ne pas se laisser happer par le cercle de la folie. Les onomatopées de sa patiente reprennent. Nous restons là, abasourdis. Jacques, lui, nous quitte et reprend sans doute sa ronde soignante, trousseau en main, vers d’autres fantômes égarés de ce lieu fermé.

Même univers psychiatrique clos, même sentiment oppressant. Autre folie, autre récit sensible. Celui, posthume, de Vincent Le Moigne, Je fais de la schizophrénie. Ancien facteur, ancien rockeur, ancien biker, amoureux son vélo, des amphétamines et autres cocktails de drogues dures, mais avant tout, amoureux de maman. On parcourt, son journal d’internement, relents de sa vie d’avant, de l’aliénation qui le détruit. « Je ne supporte pas le quotidien, la vie me fuit et m’exaspère – la psychiatrie, c’est inhumain. » Écrire, le maintient à la surface. On ne peut s’empêcher, aussitôt ses ultimes mots lus, d’aller rechercher sur le net son image d’avant. Avant, quand il était batteur du groupe Square. Avant, quand, malgré les signes déjà présents de sa pathologie, il jouissait encore de sa pleine humanité, non encore confisquée. Jusqu’au bout de sa mise à l’écart du monde, il écrivait en « je »...

À la déshumanisation, cette fois celle de l’armée, Steve Golliot-Villers, tatoueur, échappe. Appelé dans les années 90 Sous les drapeaux, estampillé dès l’incorporation « dangereux pour le moral des troupes », il est lui aussi isolé : « Je ne suis définitivement pas à ma place ici. » Il lit, observe de l’extérieur le processus d’aliénation dans lequel on voudrait l’entraîner et parvient au final à y échapper, s’accrochant avec ferveur à son humanité. « Moi mon métier, est de dessiner ». Celui d’Eric Louis est de Casser du sucre à la pioche. Rien que ça : « embauche à 5 heures du matin, débuts de journée froids et rêches » dans l’atmosphère cotonneuse et confinée des immenses silos d’une sucrerie. Eric est intérimaire, et son contrat stipule que son poste n’est pas à risque, même si certains de ses collègues y ont déjà laissé leur peau. Le soir venu, certains membres de l’équipe dorment dans leur voiture, sur le parking de l’usine, dans la plus parfaite indifférence des employés permanents de la sucrerie. Tout dans cet univers blanc du nord de la France, nous replonge plus d’un siècle, en arrière au fond des mines. « Je ne suis pas journaliste, ni sociologue. Je suis ouvrier. Et demain je retourne bosser » nous précise Eric Louis. Mais ce qu’il nous livre là, si savamment décrit, c’est Germinal, c’est du Lantier-Zola !

J’ai été touchée par ces précaires intimités, autres fantômes flottants au sein du grand monde du travail. Elles font voir ce qu’on ne dit pas ailleurs.

  • Merci de ce chemin de lecture qui lui aussi ravive les silhouettes ténues de ces invisibles et de ces reclus, nos compagnons d’humanité. Humaine condition éreintée, en déroute, mais vivante, en attente des mots pour la dire et de ses lecteurs pour la célébrer.



Votre commentaire

Vous devez être connecté(e) pour soumettre un message


Parlons travail en vidéo

Répondez aux questions

Répondez sur Parlons Travail

La grande enquête sur le travail