Le travail
raconté par ceux qui le vivent
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L’expérience d’écrire

par Judith Lyon-Caen , 16 octobre 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a236

Historienne à l’EHESS, spécialiste des usages sociaux de la littérature.


Pour saisir la violence disruptive de la faillite, plutôt que de la raconter, Chloé James compose un poème en vers libres : pas de récit, pas d’explication de la situation, ni avant, ni après (Jour de faillite). Dans l’irrégularité rythmée des vers, vient la douleur, l’apaisement d’être face à ce qui a lieu, de trouver les mots – et l’alexandrin, tranquille : « Ma peine est infinie, mon soulagement sans fin ». Avec le poème, la douleur – sociale et intime – creuse dans la chair de la langue.
Rythme du monde, cadence des mots, pulsation de la révolte : « Circulez, y’a rien à voir. A croire que j’suis pas assez visible », dit la voix du surveillant de point école (Omar Benlaala, Circulez). Langue rabotée de ses pronoms personnels, comme si les voix de ceux « qui nous paient », si mal (« 14,94 la journée de turbin »), n’avaient pas de sujet, tout comme la foule anonyme des « sont bien pressés ce matin ». Avec le poème, le sujet invisible qui agite en cadence l’écriteau rouge dit son intégrité, inscrit sa rage.
Pour le narrateur de 40 pieds, les conteneurs sont la mesure du monde : ils traversent le monde, identiques, et « lient les hommes, de codes en barres d’acier ». Dans cette universelle et implacable géométrie, le narrateur trouve des « complices d’une heure, d’un, deux, trois jours » - Loïc, Abdel, Omar - des hommes qui louent leur force de travail dans le silence, et l’écriture va chercher leurs histoires et leurs mots, pour « briser le silence des “machines” en sueur ».

Faire entendre les voix d’en bas : l’historienne du XIXe siècle que je suis pense aux écrits d’un cordonnier, Savinien Lapointe, qui en 1844 avait publié un recueil de poèmes intitulé justement Une voix d’en bas. Poésie du travail, tissée de rêve et de révolte, par laquelle les hommes « d’en bas de l’échelle sociale », comme on disait alors communément – implacablement – devaient trouver un moyen de se rendre audibles et visibles. En préfaçant le recueil, le romancier Eugène Sue, qui venait de finir de publier les Mystères de Paris, avait trouvé le mot juste : « représentation poétique ». Représentation au sens fort, au sens de cette représentation politique à laquelle ces hommes d’en bas ne pouvaient prétendre, en ces temps non démocratiques. La « représentation poétique » dit encore l’espoir de percer les nappes de silence, les chapes d’invisibilité de notre monde démocratique.

En bas, il y a des drames qui ne peuvent trouver leur propre chemin d’écriture. Ceux qui écrivent sont ceux qui les prennent en charge autant qu’ils peuvent, comme ils le peuvent : le récit de Philippe Lubrano Lavadera évoque ses cinq années de travail social dans un foyer de SDF à Lyon (D’en bas). Bribes de vies qui s’effondrent, désarroi de celui qui s’y affronte. Je pense au titre de l’enquête de l’écrivain américain Jack London en 1902 dans l’enfer de l’extrême pauvreté londonnienne : The People of the Abyss.
Le désarroi : psychologue scolaire en ZEP, Nicole Bailly en fait une arme pour donner à voir et faire entendre ce qui resterait, sinon, enfoui (Les drames qui peuplent mon bureau). Les « histoires des autres », les drames qui peuplent son bureau, elle les consigne « scrupuleusement » dans des dossiers : cette pratique, d’abord professionnelle, de « traitement » de cas scolaires et familiaux difficiles prend désormais un autre sens. Nicole Bailly la subvertit, en quelque sorte, puisque ces fragments de vie rangés dans des dossiers, saisis selon les questionnaires et les nomenclatures, humanistes et parfois dérisoires de la médecine scolaire, ces vies sont portées au jour. De son indignation et de ses insatisfactions, face à « ces destins marqués par l’injustice sociale », face à ces vies malheureuses qu’elle ne saisit que lorsqu’elles croisent le monde scolaire, Nicole Bailly fait matière à écriture : elle ne fait pas seulement voir des trajectoires de marginalité, de violence, de souffrance, elle donne aussi une voix à la ténacité de son engagement.

Dans les récits publiés en septembre, il y a les mondes d’en bas, il y aussi les mondes de la clôture : l’hôpital, la prison. Isa raconte ses quatre mois au sein d’un service des Troubles du comportement alimentaires en 2008, à Lyon, quand elle avait treize ans. Son récit est un témoignage sur un monde « où règne un climat de secret », un monde de clôture et d’angoisse, où le retour à l’intégrité passe par l’opacité du dispositif de « soins », par le sentiment de perte de soi. Par l’écriture, Isa témoigne au sens fort, mais elle tente aussi de retrouver un « je » altéré de lui-même, aliéné par le regard que le monde porte sur l’anorexie, aliéné par le dispositif médical, mais un « je » reconquis – peut-être pas si paradoxalement - dans ce lieu d’enfermement et de soin, La maison des femmes.
Enfermement : il y a l’expérience de la prison selon Florian, 39 mois de cabane à 24 ans, recueillie par sa cousine Axelle Guillon ; il y a les prisons intérieures, de ceux qui travaillent trop et qui explosent, comme le narrateur workaholic de Je travaille trop (Mika Goldhand), dont le récit marque une forme de retour à la liberté. D’un récit à l’autre, l’écriture affronte les murs de pierre et de verre du monde social ; elle fait traverser les premiers, rend visibles les seconds.

Ce qui me frappe en lisant ces écrits, c’est bien leur force de « représentation poétique » de l’expérience sociale. D’aucuns parleraient peut-être de leur « qualité littéraire », parce que ce sont des textes écrits, et bien écrits ; mais qui sait ce qu’est la « qualité littéraire » d’un texte ? Parler de « qualité littéraire », ce serait désigner une sorte de supplément, non d’âme mais de forme, un surplus bienvenu pour des textes par ailleurs si plein de souffrances et de vérités. Parler de « qualité littéraire », ce serait une manière de ne pas vraiment dire ce que fait le travail de l’écriture, ce en quoi l’écriture est action dans le monde social, sur le monde social. Parler de « qualité littéraire », c’est prêter à l’écriture une simple fonction de figuration et d’expression de ce qui a lieu en dehors d’elle, dans le monde social. Or ce que ces écrits font voir, c’est bien à quel point l’expérience de leur production, de leur fabrication, de leur composition, de leur publication, fait pleinement partie de l’expérience sociale dont ils témoignent – et qu’ils transfigurent de ce fait. Ce sont des expériences de vie et d’écriture tout à la fois, des expériences d’écrire la vie, de donner forme d’écriture à la vie.

Et c’est bien pour cela qui représentent, « poétiquement » : ils portent la vie dans une écriture qui fait trace, peut être publiée et lue par d’autres.
« Représentation poétique » : le mot vient de loin, je l’ai dit, mais il permet peut-être de saisir la fragile vérité de ce qui a lieu. C’est parce ces écrits sont pleinement des expériences d’écriture, de travail d’écriture, sur la langue, dans la langue, qu’ils ont prise sur le social. C’est la force poétique – et donc politique – de l’écriture qui n’en finit pas de se jouer ici.

  • J’ai lu avec intérêt, je dirai même, avec gourmandise, votre article qui éclaire sur le sens et la représentation de toutes ces petites histoires "d’en bas" qui disent un vécu, une expérience, une souffrance parfois. Tous ces petits témoignages qui sortent à la lumière grâce à raconter la vie. Instructif et enrichissant, y compris et surtout, pour ceux et celles qui se sont essayé à cet exercice d’écriture particulier. Merci, Judith, pour cet éclairage qui nous permet de prendre du recul et d’apprécier.
    Vincent Silveira,
    auteur du récit : "C’était le temps du verbe", publié le 17 septembre.


  • Merci pour ces commentaires qui donnent tout leur sens à nos écrits. J’aime beaucoup ce que vous dites sur la qualité littéraire car lorsqu’on commence à écrire on a toujours ça en ligne de mire alors que vous en parlez non plus comme d’un objectif à atteindre en plus mais comme partie intégrante de nos récits..
    Ethel Carasso- Roitman "Les cheveux d’Elsa" publié le 7 octobre


  • je lis en ce moment le journal de Charles Juliet "apaisement"
    n’est-ce pas ce que chaque écrivant cherche
    un soir d’automne après une journée estivale avec la montagne noire


  • Merci à vous pour cette singulière mise en lumières de nos récits. Je pense que ce regard si particulier que vous avez porté sur eux, participe également (au même titre que l’expérience de leur production, de leur fabrication, de leur composition, de leur publication), à l’expérience sociale dont ils témoignent, pour reprendre vos termes. Ce regard porté sur nos récits participe à leur réalité multiple et vient renforcer la représentation poétique que vous évoquez.
    Merci encore !
    Chloé James « Jour de faillite »



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