Le travail
raconté par ceux qui le vivent
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Sortir le nez du magma

par Damien Grelier , 8 avril 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a258

Damien Grelier est responsable de l’action culturelle à la bibliothèque départementale de la Sarthe.


En voyage, en vacances, ou simplement à l’occasion de déplacements professionnels, bref chaque fois que je m’éloigne un tout petit peu de ma zone habituelle de vagabondage, il me vient cette pensée un peu bête que pendant mon absence, les gens que je côtoie, voire également toux ceux qui habitent non loin de chez moi et que, par ailleurs je ne connais pas, poursuivent leurs activités, avancent dans leurs vies sans que j’en partage l’expérience… De même, je prends conscience dans ces moments-là que tout au long de l’année, des hommes et des femmes vivent, à l’autre bout de la ville ou du monde, des expériences et des histoires qui me seront sans doute pour toujours étrangères. Cela n’a pas vraiment de sens, je l’admets, et pourtant ces réflexions me heurtent quasiment systématiquement lorsque je me retrouve en position de déplacé. On a beau appartenir à un endroit, évoluer dans un cadre particulier au milieu d’un tas d’autres gens, on n’en reste pas moins assez seul, le nez dans sa propre vie et dans un rapport très individuel et infiniment parcellaire à la réalité.

Et puis il y a cette théorie des degrés de séparation, qui nous apprend que nous sommes tous hyper proches les uns des autres. Etablie dans les années 30, cette théorie aujourd’hui mise à jour – est-elle scientifiquement valide ? Je n’en ai aucune idée en fait – prétend que seulement 7 relations individuelles suffisent à relier chaque homme de la planète à l’ensemble de ses congénères. Incroyable, nous sommes donc tous à 7poignées de main de Barack Obama, Lionel Messi ou Lady Gaga, vertigineux quand même… Soit. Nous sommes aussi à 7 poignées de main de Christophe R., Isabelle H., Sandrine Salières Ganglof, Billy Bop ou Vincent Bernard, entre autres, qui ce mois-ci publient leurs histoires, leurs fragments de réalité.

Ce sont ces fragments lus bout à bout qui nous invitent à connaître l’autre, à franchir les quelques degrés de séparation entre nous. Raconter la vie fait le projet de rendre consistante notre expérience de la société par la somme des histoires personnelles que la collection rassemble. Je ne suis pas sociologue, ni écrivain, encore moins journaliste, et bien maladroit à décrire le monde dans lequel j’évolue. Mais en tant que simple citoyen comme on dit, j’aspire à faire partie d’une société ; cet objet aux contours complexes, souvent médiocres, c’est vrai, qui se révèle parfois enthousiasmant, mais qui n’est pas, quoi qu’il en soit une chose abstraite ou éthérée. Au contraire, ce magma plus ou moins désorganisé est fait de chair et d’empreinte du temps sur la chair des gens qui la composent. Avoir conscience d’en être constitue une pensée réconfortante. N’en déplaise aux liberals de service, « There is such a thing as society », et les récits publiés ce mois-ci sur le site l‘illustrent encore, mieux que tout autre projet politique.

Christophe R., directeur d’un territoire de résidences sociales, a passé sa vie au contact des gens avec pour mission de leur assurer un lieu de vie décent et propre au fonctionnement. Pourvoyeur d’un besoin humain des plus élémentaires, il raconte avec une réelle passion sa relation aux « résidents ». Né dans un foyer où son père était directeur, il affirme aujourd’hui encore sa nécessité d’être au milieu de tous ceux qu’il contribue à loger, et qu’il appelle Ma famille par extension.

C’est aussi par le récit d’une histoire familiale, celle-ci un peu chaotique, que débute le récit d’Isabelle H., maniaco-dépressive et en lutte permanente pour garder le pied stable et entretenir des relations avec son environnement affectif. Son récit est bouleversant, c’est vrai… Et il est utile. Aux yeux de celui qui connaît mal la maladie dont souffre l’auteur, une représentation archétypale vient facilement en tête. On se fait une idée assez rapide de la pathologie et la personne disparaît un peu derrière l’étiquette qu’on lui appose involontairement. On a besoin de nommer et de normer. La vie à 20 % efface cette construction dangereusement claire. Isabelle y apporte une complexité, une humanité certes, mais surtout quelque chose qui ne colle pas avec l’image qu’on s’est construite. Et ce que l’on ne peut pas complétement mettre en boîte continue d’interroger, fort heureusement.

De norme, il est également question dans le récit de Sandrine Salières Gangloff, Un acronyme de plus. Relieuse érudite, elle n’est pas reconnue par ses pairs car elle ne vient pas du sérail. Ah ce mal français des diplômes ! Ce besoin de coopter ou de départager des candidats selon des critères perçus à tort ou à raison comme justes et objectifs par une communauté de délibérants. Sandrine se heurte à une administration qu’elle juge froide et inhumaine, qui se refuse à valider ses acquis d’expérience et lui permettre ainsi de pratiquer son activité avec épanouissement. Une activité qu’elle aime plus que tout et mène avec passion. Où comment une proposition administrative destinée à reconnaître les nombreux apprentissages effectués tout au long de la vie se transforme en un nouveau moteur d’exclusion…

Car les apprentissages n’ont pas lieu qu’à l’école, certes non ! C’est ce qu’illustre le récit de Vincent Bernard, Ils m’ont appris les gestes. Psychologue de formation, envoyé par son père travailler dans une aciérie à 20 ans, pour qu’il prenne « du vrai dans la tronche ». L’auteur nous présente quelques uns de ses camarades d’usine, tous d’origine maghrébine et livre un récit où il est question d’amitié, d’entraide et de vivre ensemble. Apprentissage de gestes autant que partage de cultures.

Le récit de Billy Bop, Dans la machine, prend également l’usine comme toile de fond. On y découvre les conditions de travail des intérimaires dans une entreprise de fabrication de biscottes. Au travers de descriptions drolatiques des différentes chaînes de production, il nous parle des tâches répétitives, de la signalétique de prévention aux avertissements tellement évidents qu’ils en deviennent infantilisants. Les intérimaires sont souvent présents dans les récits de la collection. On se souvient d’Anthony, (Moi, Anthony, ouvrier d’aujourd’hui) aux prises avec les méthodes des entreprises de logistique et de l’autre côté, on pense (avec un certain effarement en ce qui me concerne) aux dirigeants d’entreprises d’interim décrits dans une enquête récente de Nicolas Jounin et Lucie Tourette, Marchands de travail. Dans les 2 derniers cas, l’évocation de l’interim et de son mode de fonctionnement renvoie à une nouvelle forme de barbarie de la part de ceux qui l’utilisent, d’écrasement de l’individu par une pratique aliénante où seul compte le potentiel de production de l’intéressé. Billy Bop ne dit pas autre chose, mais il renverse le problème, et s’en fait un atout : « On m’embauche aussi vite qu’on me renvoie, soit, alors moi aussi je suis capable de dire non, de refuser une journée de nettoyage à l’usine pour profiter de la journée, voir grandir ma fille, écrire des chansons. » Au processus de déshumanisation collective qu’on lui propose, Billy répond par le retour de l’individu responsable…

Pour moi Raconter la vie c’est bien cela, une somme d’individus qui contribuent à un projet commun et qui ne s’interdisent pas de penser par eux-mêmes. A voté !

  • Bonjour, merci pour votre point de vue si juste ; tout ça fait sens. (Je ne sais pas si je suis érudite ... je n’irai pas jusque là, j’ai la chance de côtoyer un matériau riche fait de rencontres et de livres, des passionnés, à qui je prends la substance). Je ne sais pas si les gens qui m’ont reçue en entretien n’auraient pas aussi à raconter leurs expériences : valider des expériences de gens dont ils ne savent rien de leur parcours, qui ne suivent pas leur cursus, alors qu’ils, ces spécialistes, se donnent tant de mal pour préparer leurs élèves durant 5 ans, selon un cahier des charges très précis. Cela rejoint cette idée de passerelle dont les ponts sont fictifs au nom de quota et de promesses politiques. Mais ils ont des situations privilégiées et à ce titre leur responsabilité est immense.
    Bien à vous.
    S.


  • JP :

    Voila, c’est cela "ne pas s’interdire de penser par soi même" c’est à dire se considérer comme un Être vivant unique, de se refuser de faire comme les autres, de ne pas accepter de rentrer dans un moule. Ces propos ne sont pas ceux d’un être "individualiste" mais au contraire ceux de quelqu’un qui aime son prochain et qui n’espère que celui ci se réalise comme il l’entends, aussi bien en accord qu’en opposition.
    Issu d’une profession libérale créatrice, j’ai servi la formation de jeunes "laissés pour compte" d’un système que je défends, que je respecte mais qui a aussi ses failles et ses doutes. Je me suis toujours présenté, raconté aussi à ces jeunes pour susciter à leur tour l’envi de dire, de se raconter. Maintenant a la retraite, dans la même région, je rencontre très souvent mes anciens apprentis heureux de me revoir. Il y en a même une qui m’a dit :

    • "Avec vous, c’était comme dans le film Le cercle des poètes disparus"
      J’étais un simple formateur de Métrés, Etudes de Prix du Bâtiment......


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