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La place des jeunes -
par Franz

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Publication : 25 mars 2014

Durée de lecture : 15 mn

Nombre de mots : 3030

Passionné de planche à voile et faible en maths, Blaise est orienté en bac pro Vente – Action marchande. Mais son diplôme ne le conduit nulle part. Il décide alors de passer un CAP de cuisine. Mais là encore, précarité et salaire minimum sont les seuls retours à son investissement et ses compétences. Comment ne pas être affecté par le mépris permanent de ses compétences, sacrifiées sur l’autel du bilan comptable ?

La troisième année s’achève et on lui annonce que la quatrième année sera la dernière. Parce que légalement ça n’est plus possible. On est désolé. Il n’y a aucun avenir, lui dit-on à la direction. Pourtant, il connaît son métier. Il est formé pour faire tourner cette boîte et fait office de chef cuisinier le plus souvent. Pour le SMIC, évidemment.


16 commentaires :

  • Je me permet de répondre ici à Ange V ; car mon message ne semble pas passer dans la messagerie.

    Ce qui est surtout triste est que cela concerne tout une génération. Celle de mes enfants. La votre peut-être. En particulier en raison d’une vision économique qui impose des méthodes de management absurdes. Il est temps de comprendre que vous êtes tous et toutes concernés. Il faut en parler et partager et surtout refuser de se soumettre à ce que l’on voudrait vous faire croire comme normal.

    Amicalement
    Franz


  • Terrible société que la nôtre...Il y a de quoi désespérer de tout. Une société humaine ne peut vivre sans une éthique minimale, excluant cette injustice qui se généralise. A qui la faute ? à nous tous, aux vieux égoïstes, au CAC 40, à la mondialisation, aux politiques, aux syndicats, que sais-je encore ? J’ai été prof de maths pendant quarante ans, j’avoue, j’ai fait ce que j’ai pu croyant au progrès général, et cet échec est aussi le mien.


  • L’échec n’est pas là. Il tient (et je m’y inclus) dans notre capacité à recréer une solidarité. Tout pousse à l’opposé. La question éthique est fondamentale. Parce que, pendant que l’économie prend le dessus dans les décisions politiques, elle prétend s’affranchir de toute considération morale. Pour elle, seul le bilan comptable vaut. Et pour cela elle entendant isoler les individus en les jetant les uns contre autres.

    Aussi cette question éthique ne va pas de soi. Plus possible de prétendre qu’elle fait partie des valeurs de gauche. Il suffit de voir ce qu’elle en fait. Elle doit être repensée au moment où les religions n’assurent plus ce rôle (et ne le doivent pas). La morale laïque est à refondée dans la mesure où elle ne répond plus aux logiques que l’on cherche à nous imposer. En réduisant la morale à la seule sphère privée et en la limitant aux plus humbles pour assurer l’ordre public de manière implacable.

    Significative l’audition du PDG de Goldman Sachs devant le Sénat américain qui justifiait ses turpitudes au nom de l’efficacité. Comme un général justifie un massacre au nom de la victoire dans une bataille. Et, au lieu d’être exécuté ou condamné à 150 ans de prison, il a été blanchi de toute accusation. (voir mon poste suivant pour cause de limitation).


  • Cette logique économique est en train de s’imposer en prétendant qu’il n’y a pas d’autre issue si on veut être concurrentiels et productifs. En créant de nouvelles normes sociales auxquelles chacun trouve naturel de se conformer puisqu’il n’y a pas la choix et que c’est la condition pour avoir une petite place. On répète à l’envi les termes de compétitivité sans que cela soit pris pour une insulte. Comme étant la condition normative du développement social.

    Ce sont des actes fondateurs d’une nouvelle morale et d’un nouveau contrat social qui rendent inopérants toute proposition de changement si on ne le fonde pas sur un autre paradigme. Ca ne se fera pas tout seul.

    Amicalement
    Franz


  • Cher Franz,

    J’ai à peu près l’âge de votre fils (c’est votre fils si j’ai bien compris). J’ai pleuré sur le dernier paragraphe de votre récit. Je me reconnais bien dans cette histoire. Bac+5, j’ai cherché ma voie pendant des années, j’ai beaucoup donné, me suis retroussée les manches pour me trouver une place, jusqu’à me résigner aujourd’hui à occuper des postes sans communes mesures avec mes capacités, évidemment payés bien bas. Je me sens dévaluée, sous-employée par rapport à ce que je sais faire et, bien sûr, sous payée.

    Je suis de cette génération, née dans les années 80 (1979 pour ma part), à qui on a dit : "fais des études, tu auras un bon travail !".
    Aujourd’hui, je me sens trahie. J’ai "tout bien fait comme on m’a dit", pour quel résultat ? Le mérite et les efforts ne sont plus récompensés, je peux en témoigner. Et aujourd’hui, je vois bien qu’on attend de moi que je m’agenouille et que je baise la main de celui qui daigne m’embaucher pour un salaire ridicule, ce que je me refuse à faire... Je travaille, de CDD en CDI mal considérée, en espérant toujours trouver, un jour, ... ma place.


  • Bonjour, Alexandra,

    Merci pour ce message. Le plus terrible est de recommencer une saison en sachant que tous les efforts ne serviront à rien. Tout en subissant ce discours qui exige l’excellence et le soutien de l’entreprise en échange.

    Il va surtout falloir cesser de pleurer chacun dans son coin. Pour être dignes d’être pleurés il va falloir cesser de pleurer sur nos vies. Je te met à la suite une citation d’Edith Butler, philosophe américaine qui repose cette question.

    Constatons qu’aujourd’hui 83 % des contrats d’embauche sont des CDD. La société ne peut pas accepter ça.

    Amicalement
    Franz


  • Voici ce qu’écrit Edith Butler :
    "Bien sûr, cette question devient très douloureusement tangible pour qui se comprend déjà comme une sorte d’être dispensable, un être qui enregistre à un niveau affectif et corporel que sa vie ne vaut pas la peine d’être sauvegardée, protégée et considérée. Il s’agit de quelqu’un qui comprend qu’il ne sera pas pleuré s’il perd la vie, et donc de quelqu’un pour qui l’affirmation conditionnelle "Je ne serais pas pleuré" est vécue concrètement au moment présent. .../... Cela ne signifie pas qu’il n’y en aura pas certains pour me pleurer, ou que celui qui n’est pas digne d’être pleuré n’a pas de manières d’en pleurer un autre. Cela ne signifie pas que je ne serai pas pleuré à un endroit et pas à un autre, ou que la perte ne sera pas enregistrée du tout. Mais ces formes de persistance et de résistance interviennent toujours dans une sorte de pénombre de la vie publique, faisant occasionnellement irruption pour contester ces systèmes par lesquels elles se voient dévaluées en affirmant leur valeur collective. ...
    La logique économique n’est-elle pas en train de décider que nous ne sommes pas dignes d’être pleurés ?"
    http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/28/pour-une-morale-a-l-ere-pre¬caire_1767449_3232.html


  • Anne :

    Mais il n’y a pas que les jeunes, les femmes aussi et les gens agés de 40 ans et plus(sans parler des femmes de plus de 40 ans !) qui n’ont pas ou peu de formation.
    Il y a quelques temps, j’ai été embauchée par une fonction publique territoriale pour de l’archivage, et bien j’ai été remplacée au bout de deux mois par un autre chômeur,pas parce que j’avais été mauvaise ou qu’il n’y avait plus de besoins mais parce au bout de ce délai, l’organisme en question devait me payer des allocations chômage.Les pauvres "il ne pouvait pas se permettre de telles dépenses vu le budget qu’on leur accordait"et par ailleurs "rassurez-moi, vous avez quelque chose derrière ?" Et bien non, je n’avais rien derrière, et je n’allais pas donner bonne conscience à un directeur repu de son boulot en le "rassurant".
    Cela aussi, il faut le faire savoir, l’Etat est le plus hypocrite des employeurs.


  • Chère Anne,

    Il existe également des femmes jeunes, pas que de jeunes mâles ;°)) Mais ça concerne tout le monde. Ces aides ciblées sont détestables. Conviens qu’une société qui parvient à tant désespérer sa jeunesse (garçons et filles) a un grave problème. Cet exemple est donc symptomatique. Il n’est pas isolé.

    En effet, l’administration n’est pas en reste dans ces absurdités au prétexte d’une gestion plus rigoureuse. Dans l’hôpital de mon épouse, on faisait des contrats d’une heure pour remplacer une aide soignante manquante.

    On demande aux employés d’être de plus en plus disponibles tout en ne les rémunérant que le temps où ils sont à leur poste de travail. On invente le CDD à disponibilité indéterminée. Autrement dit, non seulement il n’y a plus de congés payés mais la totalité du temps non rémunéré doit être disponible pour une éventuelle mission. Seule condition pour bénéficier d’un contrat de courte durée, d’une part et d’un chômage étroitement contrôlé de l’autre. Dans la société paternaliste, l’entreprise prenait en charge la totalité de l’existence de ses salariés. Alors qu’aujourd’hui, le candidat à un emploi ne bénéficie d’aucun droit mais appartient totalement à une société en échange d’une éventuelle mission rémunérée.

    Amicalement
    Franz


  • Anne :

    Terrible ! et je suis d’accord : nous somme tous concernés.
    Qu’est ce que le jeune papa a répondu à son fils de 6 ans ?


  • Bien entendu, il lui a confirmé qu’il fallait bien travailler à l’école. C’est la condition de son émancipation quoi qu’il arrive. Mais peut-être qu’il lui apprendra à voir les choses différemment en développant son esprit critique. Et surtout à chérir sa créativité qui sera essentielle à l’avenir.

    Amicalement
    Franz


  • Très beau texte relatant le parcours d’un jeune homme qui n’est pas né dans une banlieue ou un quartier sensible.
    Un jeune éduqué dans une famille stable avec des parents aimants. Les dirigeants de nos démocraties pensent que cela arrive uniquement dans les familles défavorisées.Ils sont conscients des BAC+5 laissés pour compte, mais n’ont pas trouvé de réponses adéquates. Quand aux formations qui mènent au CAP, elles débouchent sur des emplois, souvent précaires. Les jeunes ne sont pas armés pour se défendre des patrons abusifs. Votre témoignage doit faire écho aux acteurs de l’éducation nationale. Les dégâts qu’occasionnent des orientations prises rapidement sont légion. Nous devons prendre exemple sur le Canada où le travail sur l’orientation professionnelle se pratique dès la classe de 5ème. On prend en compte la personnalité, les atouts et les aptitudes qu’ils nomment "habiletés". Celles-ci relèvent de l’apprentissage, de la créativité, etc... L’environnement socio-économique et les lieux où s’exerceront les emplois, toujours avec une anticipation sur les marchés du travail, la finalité étant que la personne devienne "actrice de sa vie". Ce monde éduqué, a peut-être commencé à émerger en France mais la crise de 2008 a remis tout en question, en n’apportant aucune réponse aux jeunes, aux séniors et aux femmes. Je souhaite à ce jeune papa du courage, je sais qu’il n’en manque pas, il l’a démontré plusieurs fois.
    Amicalement.


  • Merci pour la lecture.

    L’orientation n’est pas la seule en cause. Si il est nécessaire d’aider les jeunes à découvrir leurs potentialités (et là l’exemple donné est à prendre), il n’est pas bon de les spécialiser trop vite. Dans un monde qui évolue et dont on ignore la moitié des métiers qui seront offerts dans dix ans, il est nécessaire d’avoir une culture la plus large.

    L’un des problèmes concerne la filière professionnelle. Insuffisamment valorisée et qui, dans le mépris général, finit par devenir le rebut de ceux que l’on n’a pas su intégrer dans l’éducation. Là on a peut-être des leçons à prendre du côté des Teutons.

    Mais au-delà, que l’on fasse de longues études ou que l’on choisisse un circuit court, on est confronté aux méthodes de management. Qui exigent toujours plus de disponibilité pour un salaire mini. Et ici la mondialisation a bon dos. Cette entreprise n’est pas en concurrence avec le reste de la planète. Elle ne fait qu’’utiliser des opportunités en toute légalité. Les titulaires passant pour des privilégiés.

    Or, la demande des employeurs va toujours dans le même sens. Cette génération désespère car, même quand elle se montre coopérative, on ne lui donne aucune chance. Et dans la précarité les moyens de pression sont nuls.

    Amicalement
    Franz


  • Effectivement l’orientation ne fait pas tout, surtout dans une société en mutation. Qui aurait pu prédire, il y a seulement 30 ans que des échanges pouvaient se faire par e-mail et que de nouveaux métiers émergeraient. Nous ne savons pas quels seront les métiers de demain, même si certains les pressentent. L’orientation permet de définir une personnalité et il est important d’avoir une bonne base éducative qui offre de rebondir et de reprendre soit des études, soit des formations qualifiantes. Pour l’entrée en formation, surtout sur les nouvelles technologies, le minimum demandé est un BAC. La formation tout au long de la vie est déjà en cours et sera indispensable dans ce qui va venir.
    Quant au management et à l’exigence des entreprises, elles ont eu toute latitude ces dernières années pour faire ce qu’elles ont voulu. On parle de la responsabilité sociale des entreprises, j’y ai cru en 2006 quand j’ai porté des actions de mobilisation dans le cadre de programmes européens. Aujourd’hui, je ne suis pas certaine qu’elles étaient sincères, c’était une façon de faire leur B.A. et de se faire de la publicité. Quant à la précarité, les entreprises usent de la fragilité des salariés, reste peu de moyens, mais attention une génération et une société qui souffrent doivent être considérées.
    Amicalement.


  • Profondément d’accord. Cela renvoie une fois de plus à la trahison du politique. Mais il faut aussi prendre la dimension des changements économiques. Certes, la course au prix bas, la soit-disante compétitivité, nous entraînent dans le mur. Mais nous savons que la reconquête de l’outil productif ne suffira pas à donner des emplois à tous. D’autant que nous connaissons maintenant quelles sont les contraintes écologiques s’agissant de la gestion des ressources et du traitement des déchets. Il faut donc repenser la société différemment.

    En s’associant, voire en se confondant, avec la technostructure chargée de gérer l’espace public, le politique est dans l’incapacité d’inventer un nouveau projet. Etant contaminé par ailleurs par la logique de la finance mondialisée. Il va falloir se débarrasser de cet encombrant, étanche à toute créativité. Il faut pour cela soutenir les jeunes dans cette entreprise.

    Amicalement
    Franz


  • Terrible et absurde système où l’on doit briller vite, jeune, tout de suite. Oui petit garçon, travaille bien à l’école ! C’est si difficile, après, de rattraper le coup.
    Merci pour ce récit pudique.



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