Le Patronyme

Avoir plusieurs noms et plusieurs parents.


J’ai vingt ans, et déjà trois noms de famille. Au collège, Monsieur Z., mon professeur de français m’a demandé : « Vous êtes-vous mariée, Mademoiselle C. ? » Dans la classe de Monsieur Z. chaque élève avait droit à son petit surnom. Tous, sans exception, sauf moi. Je suppose que l’incident l’avait dissuadé. Mes amis préféraient m’imaginer réfugiée politique ou fille d’agent secret sous couverture. Je préférais aussi.

Il arrivait parfois que quelqu’un s’interroge réellement sur les raisons de ce changement de nom. Il me fallait généralement de longues minutes d’explications et un schéma pour parvenir à faire comprendre la complexe structure familiale dont j’avais hérité. À force de questions et d’explications tumultueuses durant lesquelles je pouvais lire un mélange de pitié, de gêne et d’admiration dans les yeux de mes interlocuteurs, j’avais fini par synthétiser le tout en ces termes : j’ai été adoptée.
Par analogie, le mot adoption fait généralement jaillir tout un imaginaire de couples stériles s’allant recueillir un petit orphelin quelque part en Chine ou en Afrique. En dépit de quelques racines espagnoles, j’étais bien française et, de surcroît, détentrice de ce trésor tant convoité : une maman. Une maman qui, certes, ne portait pas le même nom de famille que moi. On pouvait ainsi lire ceci sur mon carnet de correspondance : Mlle C., fille de Mme S. et de M. M. En vérité, je suis née sous le nom de ma mère (Mme S.). C’est à l’âge de deux ans que mon père biologique (M. C.), que je préfère appeler mon géniteur, m’a reconnue devant la loi. Ma carte d’identité étant déjà faite, et ma mère ne désirant pas me voir arborer le nom de cet homme, ce n’est qu’à l’âge de treize ans, au moment de refaire ma carte d’identité, que j’ai réellement pris le nom de mon géniteur, M. C.

Heureusement, ou malheureusement si on considère les démêlés administratifs que cela devait me causer par la suite, nous ne rentrions pas dans la case consacrée « mère/enfant ». J’ai un papa. Si je devais l’exprimer dans les mêmes termes que lorsqu’on me demanda de raconter quand j’ai atteint ce qu’on qualifie communément d’âge de « raisons », je dirais : Papa était tout seul sur le trottoir devant chez lui, il était tout triste, mais comme il était gentil, avec maman, on l’a gardé. Maman m’a rapporté plus tard cette anecdote, et m’a confié à l’occasion que, lorsqu’elle s’était mise avec M. M., personne ne m’avait demandé ni même suggéré de l’appeler papa, et que je m’étais mise à l’appeler ainsi seule, sans doute par imitation de mes camarades de classe. La vérité est la suivante : je n’ai pas été adoptée, j’ai adopté un papa.
Naturellement, le système français ne l’entendait pas de cette oreille, et on décida pour moi d’attendre ma majorité pour que je puisse choisir quel nom je voulais porter. C’est ainsi que j’arborais pendant quelques six années le patronyme d’un parfait inconnu. Étrangement, ce n’est pas moi que ce paradoxe perturbait le plus. À la maison, on m’appelait le plus souvent par des petits surnoms affectueux, essentiellement composés de petites créatures sautillantes telles que « ma sauterelle » (qui plus tard se changea en « ma grande sauterelle ») ou « ma grenouille ». J’en profite pour faire remarquer qu’un surnom, de la même manière qu’un surhomme est plus qu’un homme, est plus qu’un nom. Le reste du temps, mon prénom suffisait pour me faire accourir, et il n’était nulle besoin d’énoncer mon état civil complet.

Maman, bien sûr, souffrait énormément que je porte le nom de mon géniteur. Pour des raisons évidentes, ce nom était chargé de souvenirs et d’émotions qu’elle ne souhaitait pas avoir à évoquer lors de chaque réunion parents-professeurs, qu’elle évitait d’ailleurs avec le plus grand soin. Papa, quant à lui, ne semblait s’inquiéter que de mon bien-être et craignait surtout que je me sente exclue du cocon familial. J’étais très jeune lorsqu’on m’avait expliqué la situation. Mes parents n’avaient jamais usé avec moi du langage yaourt, et m’avaient donc présenté les faits avec les mots d’adultes les plus simples et les plus doux qu’ils avaient trouvés. C’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai jamais véritablement souffert de cette histoire. Oui, histoire, parce que je l’avais apprise au même âge où l’on nous lit les contes de Perrault, et qu’elle n’était pour moi d’un récit parmi tant d’autres. Je n’ai pas de souvenir du jour de la « Révélation », pas plus que mes parents d’ailleurs, ce qui montre bien que l’événement n’a pas constitué une brèche dans mon fragile équilibre psychologique de petite fille.

Les choses se sont (très) légèrement corsées à la naissance de ma petite sœur, fille biologique de Papa (M. M.) et Maman (Mme S.). J’avais sept ans et réclamait assidument à mes parents un grand frère. J’avais alors bien du mal à comprendre que mes parents ne pouvaient pas mettre au monde un enfant plus âgé que moi, et encore moins choisir son sexe. C’est néanmoins avec une excitation palpable que j’ai accueilli la nouvelle arrivante lorsque, tard dans la nuit d’un 15 mai, ma maman s’est réveillée avec des contractions. La légende raconte depuis que je serais descendue en trombe de ma chambre et, prenant les choses en mains, aurais fourni à Maman les indications à suivre : « Respire Maman, respire ! » avant de me sauver dans la salle de bain pour lui préparer une petite valise remplie du parfait nécessaire de survie de la maternité (des vêtements propres, des cosmétiques et, surtout, un pot de Nutella). Il faut dire que Maman avait eu la bonne idée de m’amener à ses cours de préparations à l’accouchement, et que j’avais eu tout le loisir d’apprendre à muscler mon périnée. Quelques heures plus tard, je tenais une poupée flasque et chaude dans mes bras. J’avais donc une petite sœur, et non pas une demi-petite-sœur, puisque cela aurait signifié que je n’étais pas une grande sœur mais une demi-grande-sœur, c’est à dire une moyenne-sœur etc. Plus sérieusement, qu’est-ce qu’une « demi-sœur » ? Une moitié de sœur, ça n’existe pas. Être sœur, et à plus forte raison être grande sœur, n’est pas un rôle qu’on peut bâcler. À qui aurait appartenu l’autre moitié de ma demi-sœur, de toute façon ? Qui, à part moi, accepterait la moitié de la créature maigrelette, rougeaude et criarde que je tenais dans les bras ? Je m’étonnais déjà bien assez que mes parents acceptent de la ramener à la maison, et acceptais, en même temps qu’exigeais, le statut plein et entier de sœur à temps complet. Je le concède, je ne savais pas encore à quoi je m’engageais...

Bien plus difficiles à traiter pour mon cerveau en construction : les remarques anodines échappées de la bouche biaisée des humanoïdes étrangers au corps familial. Ma nounou, par exemple, un jour où elle nous promenait ma petite sœur et moi-même, fut interrogée sur la provenance de la progéniture qu’elle baladait. « C’est la fille de M. M. », répondit-elle en désignant la crevette rose qui se trouvait au fond de la poussette. Et moi ? murmurai-je alors au fond de mon cœur d’enfant.
Dans un registre plus joyeux, dans la mesure où il ne s’agissait là que d’un jeu parodiant la vie des familles recomposées, les dialogues de mes parents :
Papa, à Maman : « Tu diras à ta fille d’arrêter de me piquer mes stylos ! »
Maman, à Papa : « Essaye donc de dire à la tienne d’arrêter de se faire les dents sur les meubles, tu verras si elle t’écoute ! » Et, plus tard, mes échanges avec ma sœur : « T’as qu’à demander à ta mère ! », toujours lancé sur le ton de la rigolade. Paradoxalement, ce genre de détails fait partie de mes meilleurs souvenirs. Le fait de pouvoir rire en famille de cette farce patronymique burlesque prouvait notre unité et notre force.

Alors bien sûr, en bons sceptiques bien pensants, beaucoup se disent et me demandent : « Mais tout de même, tu n’as jamais eu envie de savoir qui est ton père ? » Je sais qui est mon père. Mon père, c’est l’homme qui a changé mes couches, même s’il me les a souvent mises à l’envers. Mon père, c’est l’homme qui m’a emmenée avec lui à son travail, et qui me laissait jouer avec la photocopieuse, ou m’auto-hypnotiser en fixant trop longtemps les écrans de veilles animés des ordinateurs dans le bureau de la comptable. Mon père, c’est l’homme qui courait avec moi sur les terrains de baskets pendant les mi-temps et qui a fait de moi la mascotte à titre honorifique de son équipe. Mon papa, c’est celui qui, dès mon arrivée dans son foyer, s’est aperçu que ma petite main blanche préférait le feutre noir à tous les autres, et s’inquiétait de ne me voir dessiner que des spirales et autres sacs-de-nœuds. Mon papa, c’est celui qui a accroché ces horribles gribouillis dans son bureau, et qui s’est senti soulagé lorsque j’ai commencé à utiliser le feutre bleu ciel (avec un peu trop d’enthousiasme au goût de la table du salon, d’ailleurs). Mon papa, c’est celui qui me ramenait un tee-shirt de chacun de ses déplacements professionnels, et ce même lorsqu’il ne sortait pas des frontières de la France puisqu’à mes oreilles d’enfant Paris et Marseille sonnaient comme des noms de pays lointains. Mon papa, c’est celui qui faisait du catch avec moi sur le canapé le soir, même lorsqu’il était fatigué. Mon papa, c’est ce condensé de jolis souvenirs et de petites attentions. Alors lorsqu’on me demande si j’ai envie de connaître mon géniteur, je réponds qu’il est la moitié des génomes de mes chromosomes, et que je n’ai pas l’esprit assez scientifique pour tenter d’en savoir plus.

Le plus drôle, quand j’y repense, ce sont finalement les personnes qui disaient « Qu’est-ce qu’elle ressemble à son père ! » en parlant de papa (M. M.). « Oui c’est vrai, elle a les mêmes mimiques, et les mêmes tournures de phrases aussi ! » Ah, si on leur avait dit, comme ça, de but en blanc, ils n’auraient pas compris, et ils n’auraient pas su où se mettre. Aujourd’hui, les questions de l’identité et de la parité homme/femme font beaucoup parler. Dans un éditorial pour The Guardian, le 7 Mars 2013, Jill Filipovic écrivait : « Your name is your identity. The term for you is what situates you in the world. ». La journaliste faisait ici référence au fait que les femmes prennent généralement le nom de leur époux lorsqu’elles se marient même lorsque la loi leur laisse le choix. Aussi différente que puisse être ma situation, je ne crois pas qu’un individu, quel qu’il soit, puisse résumer son identité à un patronyme. Mon identité ne se résume pas à un patronyme, ni à un code génétique. Ne suis-je pas avant tout le fruit d’une culture et d’une éducation ? Je porte en moi les valeurs et les enseignements croisés, et parfois contradictoires, de mes deux parents, de mes grands-parents, et de mes professeurs. Après tout, comme dirait Shakespeare : « What’s in a name ? ».