Avec mes apprentis

Enseigner le Français et l’Histoire-Géographie dans un CFA (Centre de Formation pour Apprentis) du bâtiment, en région parisienne. Et décider d’organiser une visite scolaire à Auschwitz.


La découverte

Je ne suis ni juif, ni musulman, ni chrétien. Je suis athée et surtout laïc.
La porte d’une salle de classe est la seule frontière entre mon monde et le leur. Ils vont devenir maçons, électriciens, plombiers, chauffagistes, peintres, carreleurs, menuisiers, couvreurs… Ils ne voient pas l’école comme quelque chose qui peut les faire avancer. Il faut dire que ces jeunes n’ont pas eu beaucoup de chance. Le système du collège les défavorise. Je savais qu’ils seraient différents de moi, qu’ils m’apporteraient autant que je leur apporterai. Je ne savais rien…

Jeune, plein d’espoir, j’ai quitté le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur par ras-le-bol. Je me sentais comme un poisson rouge dans un aquarium de requins. Je voulais aider. Je n’aidais personne. Il fallait donc que je change de voie. J’ai eu des jeunes gens en face de moi qui avaient des idées, des idées que je qualifierai de convenables. Ils étaient bienpensants. Tout était politiquement correct. Il m’a fallu pousser cette fameuse porte pour m’apercevoir que la jeunesse de notre pays était loin d’être celle de l’université ou des écoles d’ingénieurs.
Ma première impression fut catastrophique. Je n’en croyais pas mes oreilles. Comment des jeunes qui sont allés dans des écoles et des collèges républicains pouvaient penser de telles choses ? C’était incroyable, au premier sens du terme.
L’intolérance était permanente : contre les Arabes, les Juifs, les Portugais, les femmes, )les homosexuels, les Noirs – contre Tout. Et pourtant, ils étaient tout cela, individuellement, collectivement, intérieurement. Je ne pouvais laisser dire des absurdités dans mon cours. Je suis enseignant de Français et d’Histoire-Géographie dans un CFA (Centre de Formation pour Apprentis) du bâtiment, en région parisienne. J’ai accepté un poste clé pour mon engagement. Il fallait que j’en fasse quelque chose. Les jours passèrent et je me sentais de moins en moins désœuvré. Je ne laissais rien dire d’inconvenant dans ma salle, j’essayais de rétablir la vérité historique et la tolérance dans ma classe. Je ne fais que cela depuis cinq ans. Mes élèves sont des apprentis, c’est-à-dire qu’ils viennent au CFA une semaine puis ils vont en entreprise deux semaines. Le travail fait dans nos cours est souvent contrebalancé sur le chantier. Je fais régulièrement des visites sur les chantiers, ça fait partie de mon travail, et j’entends toutes sortes de bêtises, d’injures et d’irrespect entre les ouvriers. C’est un vrai problème. Je me bats contre des moulins à vent… Enfin, de moins en moins, heureusement ! Nous n’imaginons pas ce qui peut se dire dans une salle de cours avec des apprentis.

L’intolérance

Certains apprentis aiment provoquer. Cet élément est à prendre en compte. J’ai eu des apprentis qui pouvaient dire des horreurs juste pour voir ma réaction. J’ai appris à ne plus sortir de mes gonds. Cependant, il ne faut pas nier les propos tenus entre eux et même face à moi lorsque l’on aborde des sujets délicats. Ma mémoire se souvient parfaitement des absurdités dites dans mes cours. En voici un petit florilège : « Les Juifs ont des gros nez » (j’ai même eu quelques collègues qui le disaient !). « Les Juifs sont riches, ils contrôlent le monde » (eh oui, les apprentis sont fans du complot). « Tous les profs sont des Juifs, c’est normal qu’on nous parle tout le temps des Juifs » (C’est bien connu, il faut passer à la synagogue pour enseigner !). « Les Juifs, ils vivent qu’entre eux, ils ne veulent pas se mélanger » (ils ne se doutent pas qu’il y a des apprentis juifs parmi eux… Et ces derniers ne le disent pas par peur d’être isolés du groupe). « Les Juifs sont partout, ils contrôlent tous les médias et la télé. » Souvent ces propos sont dus à un manque de culture, à une déscolarisation importante, à de la bêtise que les jeunes trouvent sur Internet, à des discours familiaux… Cette intolérance ne s’arrête pas là. Quelques apprentis sont fans d’un ancien humoriste devenu chef de propagande antisémite, voire négationniste.
« Les Juifs ont inventé les camps pour avoir un territoire » (un petit cours sur les religions permettrait peut-être de leur montrer les liens étroits entre l’islam et le judaïsme). « Les Juifs ont bien cherché ce qui leur est arrivé, ils ont tué notre dieu » (je ne savais pas avant d’enseigner en CFA qu’il existait encore des intégristes catholiques. J’ai des apprentis qui vont même écouter des messes en portugais ou en latin sans parler ces langues, juste pour faire partie d’une communauté).

Je m’arrête là, parce que les énormités qui me reviennent en tête sont franchement inadmissibles. Mes apprentis tiennent ce genre de propos sur tous les sujets. Ils jugent, ils croient qu’on leur ment tout le temps, que ce qu’on leur dit est faux… Tout le monde en prend pour son grade : gays, lesbiennes, Arabes, Musulmans, mais les Juifs demeurent un sujet de prédilection. Il fallait que je fasse quelque chose. Dépasser le simple discours professoral. J’ai pris une décision : je les amènerai à Auschwitz…

Le mémorial

La visite du Mémorial de la Shoah est un moment privilégié pour faire passer un maximum d’information sur la déportation et l’extermination. Le Mémorial est un espace surveillé. Ces protections montrent aux apprentis que les espaces en relation avec la culture juive sont menacés. La visite a lieu quelques semaines avant le voyage d’étude. Elle commence par le mur. Dès notre arrivée, nous tombons nez à nez avec des milliers de noms de tous les Français qui ont été déportés vers les camps de la mort. 76 000 noms gravés à jamais sur ces dalles verticales, ça les marque. Les personnes sont classées par l’année de déportation. Les jeunes sont surtout sensibles au fait qu’il y a des familles entières sur ce mur, adultes et enfants. Ils comprennent que tous ces noms matérialisent en grande partie des morts, des personnes jamais revenues de l’enfer. 2 500 d’entre elles sont revenues de ces camps, ils auront la chance d’en rencontrer. L’émotion est à son comble. Les questions au guide s’orientent surtout sur la commémoration. « Pourquoi avoir fait ce mur des noms ? » demande Dylan. « Pourquoi il y a des cailloux devant les noms ? » poursuit Yoan. « Pourquoi des noms sont effacés ? » s’inquiète Quentin. Le guide et moi-même essayons de répondre le plus précisément possible. « Ce mur est mis en place en 2002, en regroupant les listes des déportés et de celles des camps d’internement. Il y a des noms qui sont effacés car des erreurs soit d’orthographe soit de date peuvent apparaître. Les familles des déportés qui viennent se recueillir sur ce mur nous informent des erreurs qu’elles voient » explique le guide. J’ajoute : « Les cailloux sont des marques d’hommage aux morts que l’on dépose habituellement sur les tombes des morts juifs ». Nous passons, ensuite, dans le couloir où les fichiers de la police française sur les Juifs sont entreposés. Tous ces documents choquent les apprentis. Nous continuons notre visite par la salle consacrée à l’antisémitisme. Les vidéos, les documents officiels et historiques les plongent dans l’Histoire de la haine des sociétés envers les populations juives.

Nous nous déplaçons et arrivons à la salle consacré aux camps, plus particulièrement Auschwitz. Ils appréhendent. Ils découvrent des affaires personnelles de victimes. Ils observent un ensemble de quatre photographies prises par des condamnés avant leur exécution, des documents uniques et objectifs. Ils envisagent enfin d’accepter les faits pour les plus sceptiques. Les autres apprentis, majoritaires, qui n’ont jamais douté de cette extermination, taclent les négationnistes, les antisémites. Le couloir des témoignages les frappe. Enfin la visite se termine par la salle dédiée aux résistants, aux Justes. Ils sont fragiles, à ce moment précis. Ils sont mal à l’aise. Émotionnellement, le pire est à venir.

Le témoignage

Le groupe se dirige vers l’amphithéâtre du Mémorial. Les jeunes étaient prévenus en cours qu’ils allaient rencontrer un déporté, un survivant. L’angoisse se lit sur leur visage. Ils entrent, ils jettent un coup d’œil à la personne qui est assise derrière la table, sur l’estrade. Selon les années, le témoignage peut être fait par deux personnes, un couple. L’année où se fut le cas, mes apprentis étaient impressionnés par la force de caractère qui se dégageait par les deux personnes du couple. Ils pouvaient identifier ces personnes à leurs grands-parents. Mais, le plus souvent, le témoignage est fait par une seule personne. La rencontre est cruciale pour plusieurs points. Tout d’abord, ils s’aperçoivent enfin que les Juifs sont comme tout le monde. Une année, mes apprentis ont rencontré un ébéniste - restaurateur de meubles. Ils se sont dit, enfin, que les Juifs pouvaient être des gens comme eux. Ils écoutent attentivement. Ils sentent le stress du survivant raconter sa déportation.

Le témoin ne fait que décrire ce qui s’est passé, événement après événement. Il a vécu les choses, là est toute sa force. Mes jeunes ne veulent pas se montrer faillibles. Ils ne pleureront pas. Ils ne montreront à aucun de leur camarade que le témoignage les bouleverse. Ils sont respectueux. Ils mettent les mots en image, ils comprennent que la Shoah était une volonté de destruction totale. Les anecdotes, les descriptions du témoin enrichissent le discours que j’ai tenu en cours et accompagnent la visite du Mémorial. La parole est violente et pourtant elle sort doucement de ce survivant. Il ne parle pas fort et pourtant les mots vous déchirent le ventre. Mes apprentis n’arrivent pas à exprimer ce qui se passe dans leur tête en entendant ces rescapés. Je les vois rongés de l’intérieur, mais ils ne disent rien. Pour moi, c’est compliqué. J’écoute le récit historique et je dois en permanence observer mes apprentis. Je ne peux pas me permettre de laisser un seul acte inadéquat de la part de mes apprentis : ni un téléphone sorti pour regarder l’heure, ni un seul sourire même si celui-ci évoque un malaise. En général, ils le savent et ils respectent à 100 % le témoin.

Des maladresses peuvent avoir lieu, mais ils ne le font pas exprès. Une fois, un survivant expliquait qu’un officier allemand lui avait donné deux tranches de saucisson en plus de son « repas ». Un de mes apprentis, ni raciste, ni antisémite, juste maladroit l’interroge : « Mais je croyais que les Juifs ne mangeaient pas de porc ? ». Le survivant répondit le plus honnêtement possible. Il lui avoua que lorsque l’on a faim, on mange de tout. Il continua sur le fait que sa croyance avait disparu dans ce lieu. Le tatouage. L’élément le plus significatif pour eux. Il représente la preuve absolue d’avoir été à Auschwitz. Ils demandent à chaque fois à le voir. C’est troublant et violent. Ils ne s’en remettent pas. Selon les groupes, ils peuvent demander à être pris en photographie avec le témoin. C’est inconfortable pour moi, mais je sais que l’image est importante pour eux.

La Judenramp

Il fait froid. Il est environ 10 heures du matin. Mes apprentis mettent leurs gants, revêtent leur bonnet et leur capuche. Ils écoutent les instructions données par le guide du Mémorial et la guide du camp. Nous marchons doucement vers un endroit que peu de « visiteurs » voient. C’est la Judenramp. Elle est au milieu de nulle part. Des rails apparaissent. Ils se finissent au milieu de nulle part, également. Dessus, deux wagons sont posés. Ce sont des wagons authentiques, ceux-là même qui ont contenu des centaines de Juifs déportés, enfants, hommes, femmes, vieillards. Un témoin leur avait raconté que l’arrivée à Auschwitz était traumatisante. Les SS criaient dans tous les sens. 80 % des prisonniers allaient directement au crématoire, sans le savoir. Les plus robustes, les plus utiles se dirigeaient vers des baraquements de fortune. Un autre témoin avait raconté l’horreur de la sélection. Une maman tenait son bébé dans ses bras, il n’avait même pas six mois. L’officier SS le prit puis lui fracassa la tête contre le rail. Les cris n’étaient rien en comparaison du déchirement de ceux qui voyaient la scène. Les apprentis ne savent pas comment réagir devant ces deux wagons, témoins de l’Histoire, témoins de la bassesse humaine. Bien sûr, ils font le tour, ils observent, le plus souvent en silence. Ils demandent le nombre de personnes qui étaient mises dedans. Ils se rappellent des images de Nuit et Brouillard, des chiffres donnés au Mémorial, le nombre de morts lors du voyage. Ils se souviennent du manque d’eau, de la chaleur insoutenable qu’a évoqué un témoin. Ils détournent le regard et ils tombent sur des maisons neuves, tout autour de ses wagons. Ils sont choqués. Ils demandent au guide le pourquoi de ces maisons. L’intervenant est mal à l’aise lui-même pour en parler : les terrains pas chers, les Polonais pauvres, l’Etat qui autorise les constructions… rien de bien convaincant pour expliquer qu’une baie vitrée donne sur l’un des pires endroits de ce monde. Le groupe se remet en marche. Il emprunte le même chemin que des milliers de Juifs ont pris 72 ans plus tôt. Ils ne s’en rendent pas compte tout de suite. Je le leur dis… Ils se taisent. Le silence se fait. Ils se rappellent. Silence. Le silence les étouffe. Ils se mettent à parler en tous sens, et pourtant j’aimerais qu’ils continuent à se taire. Ils ont besoin d’expulser leur démon. Ils extériorisent. Je les ramène à leur mission de passeur d’Histoire. Ils se rendent compte qu’ils sont là, qu’ils ne peuvent plus faire marche arrière. Ils vont passer sous le porche mondialement connu. Les miradors pointent leur nez. Les barbelés vont les encercler. Ce n’est plus une image. Ils sont là.

Les baraquements

Bois et briques. Nous ne voyons que cela à perte de vue. Les ruines des baraquements s’étalent sur des kilomètres carrés. Birkenau est le camp de la mort. Une fois le porche passé, les apprentis découvrent une rangée de baraquements en bois. La guide nous signale immédiatement que ce sont des restaurations, des lieux reconstruits en partie car la plupart des baraquements en bois ont brulé. Les nazis ont voulu tout faire disparaitre quand ils se sont rendu compte qu’ils perdaient la guerre. Il reste alors des squelettes de briques, anciennement des cheminées pour un chauffage qui n’a jamais existé. Les apprentis sont horrifiés. Les sentiments apparaissent avant le raisonnement. Ils doivent ressentir Auschwitz pour le comprendre, même si ce n’est pas suffisant. Le guide du Mémorial explique comment les baraquements en briques ont été construits, sans fondation, à partir des briquettes de maisons des alentours. Les nazis voulaient dépenser le moins possible pour l’extermination. La visite se poursuit. Je leur rappelle qu’il y a eu des ingénieurs qui ont travaillé sur la rationalisation des moyens pour mettre en œuvre le programme Reinhardt. Des architectes fonctionnels ont travaillé aussi sur ce projet. C’est inimaginable. J’ai lu en préparant mes visites que le camp était même assuré, que des agents d’assurance sont venus l’explorer pour connaître précisément les risques encourus. Quelle banalité dans l’horreur. Les apprentis pénètrent dans un baraquement en bois où se trouvaient les latrines. Des lignes de trous en béton.

Ils imaginent les milliers de travailleurs forcés, attendant la mort, venir déféquer ici, sous les yeux des autres et des tortionnaires. Les excréments s’entassaient dans le coffrage sous les trous. Les jeunes se rappellent d’un témoignage audio étudié en cours sur le « commando de la merde », ces prisonniers qui devaient vider tous les jours les kilos de déchets humains, à l’aide de grandes louches, dans des seaux puis de brouettes avant de les éloigner du lieu. Nous sortons pour marcher. Le groupe est gêné. Que dire après cela ? Rien. Et puis les questions fusent. « Monsieur, il n’y a pas assez de trous pour tout le monde ? », « Monsieur, combien de temps avaient-ils pour faire leurs besoins ? » etc. Répondre, voilà mon devoir même si moi, en tant qu’être humain j’aimerais garder ce moment pour moi, j’aimerais garder le silence pour graver à tout jamais ces images sans paroles. Je suis leur professeur, je me dois de leur répondre. Quelques centaines de mètres plus loin, nous entrons dans un baraquement en brique, dans le quartier des femmes. Les châlits sont intacts, les apprentis visualisent la largeur de ces lits, entre 3 et 5 juives pouvaient être accumulées par étage. Des gravures sur les murs laissent entrevoir les instincts d’humanité que les prisonniers ont eus avant de mourir. Les baraquements sont en très mauvais états, ils sont tenus par des contreforts de bois. Les apprentis ont peur que ces traces disparaissent.

Le Kanada

Nous marchons des kilomètres, nous allons à l’autre bout du camp de Birkenau. Chaque année, les apprentis se souviennent des survivants qu’ils ont écoutés attentivement. Ils se les imaginent ici, à moitié nus, dans le froid mordant ou la chaleur accablante, en train de travailler sans répit, sans nourriture digne de ce nom. Ils pensent à eux… Nous nous dirigeons vers le Kanada, ce lieu où les nazis gardaient les affaires des exterminés. Des préposés devaient vider les valises dans des cabanes, et ils triaient ce qui pouvait être récupéré. Les Allemands avaient appelé cet endroit le Kanada car ils pensaient que ce lieu d’accumulation devait porter le nom d’un pays riche. Toutes les affaires étaient revendues ou redistribuées à des Allemands, pure souche comme disaient les nazis. Juste avant d’abandonner le camp et d’organiser les marches de la mort, les nazis du camp ont mis le feu au Kanada. Il ne reste donc que le contour des baraquements dédiés au tri. Des ruines émergent laissant apparaitre des dizaines d’emplacements. Au milieu, une sorte de serre interpelle mes apprentis. Le groupe s’approche comme hypnotisé par ce toit de verre. Nous sommes à quelques mètres et nous découvrons des couverts (fourchettes, couteaux et cuillères) calcinés, gisant sous cette protection. La guide nous explique que ce sont les restes d’ustensiles qui n’ont pas brulé étant donné qu’ils étaient en métal. Un apprenti me glisse doucement à l’oreille que ces « cadavres » d’objets lui donnent la chair de poule. C’est vrai que c’est très étrange de voir cela, au milieu d’une immensité de ruines. Le groupe est prêt à affronter le sanatorium, cet endroit où les déportés entrent en humain et ressortent en individu déshumanisé. Les Juifs seront tondus, tatoués à cet endroit même. Leurs affaires passeront par les bains de vapeur pour les désinfecter. Tout ce qui appartient à des Juifs est malsain pour les nazis. Il faut donc tout purifier. En se rendant à cet endroit, nous traversons les ruines du Kanada. L’année passée, un incident, pour ne pas dire plus, s’est produit. Mes apprentis ont été scandalisés par le comportement d’un professeur accompagnant. Il faut savoir que pour permettre à plus de monde de profiter de ce moment de visite, les classes sont regroupées, deux établissements sont réunis. Les jeunes et les professeurs ne se connaissent pas. Ce professeur, qui manquait apparemment de conscience citoyenne et même humaine, s’amuse à marcher sur les ruines de baraquements. Les bras en ailes d’avion, il tient l’équilibre sur les pierres qui sortent de nulle part, tel un équilibriste sur un fil. Bien sûr, quelques-uns de ses jeunes, trois exactement, l’imitent. Mes apprentis décident à ce moment-même, qu’ils ne veulent pas être identifiés à ce groupe, ils prennent de la distance et une scission sera visible tout le long de la journée. Une question me vient alors à l’esprit : « Monsieur le
professeur, pourquoi venir à Auschwitz avec vos élèves si c’est pour faire cela ? ».

Les krematoriums

Les krematoriums sont au nombre de cinq à Birkenau. Ils sont composés d’une salle de déshabillage, d’une salle de douche puis d’un espace de crémation (au début et à la fin des camps, des bûchers humains avoisines ces krematoriums). L’idéologie du parti d’Hitler se base sur la purification biologique de la race aryenne. Les êtres humains sont donc classés par rapport à leur origine. Le Juif, car les nazis considèrent qu’il n’y a qu’une façon d’être juif, doit donc être séparé des autres européens. Au départ, il est envisagé d’expulser les Juifs en Afrique pour agrandir un espace appelé espace vital au cœur de l’Europe. Ce projet va vite être abandonné. Les camps d’extermination vont donc prendre le relai. Auschwitz est un camp particulier. Il est à la fois un camp de mise à mort, d’assassinat et un camp d’emprisonnement. Il va même être un camp de travail forcé. Les autres camps de la mort sont dédiés uniquement à l’extermination de masse. Les convois s’arrêtent devant une gare, les victimes descendent, se déshabillent puis entrent dans la douche à gaz. Auschwitz ne fonctionne pas tout à fait de la même façon. Un tri est effectué à la descente du train. Les plus faibles et les enfants partent directement au krematorium. Bien évidemment pour éviter toute rébellion, rien ne doit les affoler, ils ne sont donc pas au courant qu’ils partent vers ces fours. La logique est bel et bien économique : il faut détruire les Juifs le plus rapidement possible et en masse. Tout cela ne doit pas coûter trop cher. La solution finale se fait avec du Zyklon B à Auschwitz, seul camp où cet engrais est choisi comme gaz de mort. Juste avant de quitter Birkenau, les nazis ont dynamité les fours crématoires. Il reste donc des ruines de ces chambres à gaz. Les apprentis connaissent tout cela, je leur ai expliqué en cours. Ils savent donc qu’ils vont voir des bâtiments détruits. Toutefois, ils sont quand même mal à l’aise avec l’idée de voir ces bâtiments de production mortelle.

À l’approche du Krematorium 2, nous distinguons les différents espaces : la salle où les victimes abandonnent leurs vêtements, l’espace des douches et les fours. A côté de ce lieu, des photographies grand format ont été placées, de véritables clichés pris par de futures victimes. L’émotion est à son comble, la colère aussi et le malaise ne nous abandonne pas. Un jeune ne sait pas réagir face à ces situations. Ils observent, ils ne comprennent pas pourquoi des hommes ont laissé faire cela et pourtant ils ont longuement travaillé ce voyage et la logique assassine des nazis. Les ruines dépassent la raison Certains gardent le silence, d’autres choisissent de se renfermer dans leur for intérieur. Plus problématique, certains jeunes cachent leur déchirement par un rire, léger mais gênant. Très souvent, et à juste titre, les guides les réprimandent. Aucun des miens ne l’a fait. Heureusement. Mais cela aurait tout à fait pu arriver. Je ne sais pas comment je réagirais. Je comprends leur gaucherie, mais peut-on accepter un seul rire, même de malaise, devant ces krematoriums ? Je ne peux pas répondre à cette interrogation.

L’entrée

Nous ressortons du bus et nous nous dirigeons vers le « musée » d’Auschwitz I. C’est un lieu un peu particulier. Il évoque les camps tout en restant un lieu de mémoire. Nous passons les portiques de sécurité. Les hôtesses nous accueillent en nous donnant des casques audio et un audioguide. Nous sortons et nous attendons notre guide. Elle nous fait signe de la main. Elle nous demande de se mettre sur la fréquence 4 de l’appareil. Elle parle dans un micro et nous l’entendons. Quelques jeunes ne veulent pas mettre des casques que d’autres ont porté alors ils nous demandent s’ils peuvent utiliser leurs écouteurs. Nous leur accordons, bien volontiers. La visite est donc un peu déstabilisante. Les apprentis pensaient que la suite allait se dérouler comme le matin. Quelques-uns ont le sentiment que c’est un peu Disneyland. Mais le lieu va vite leur rappeler où l’on est. Ils l’attendaient tous : l’entrée. Le portail de fer, surmonté de barbelés trône devant nous. Les photographies, que les jeunes avaient cessé de prendre, reprennent. Ils veulent tous avoir la phrase « Arbeit Macht Frei » (le travail rend libre). « Franchement Monsieur, ils n’ont honte d’avoir mis ça à l’entrée ? Ils ne réfléchissaient pas ! ». « Jusqu’au bout, Kévin, les nazis feront de la propagande et n’avoueront leur atrocité. Ils avaient un programme politique qui se basait sur la haine, ne l’oubliez pas Kévin » lui dis-je.

Ils écoutent attentivement la guide qui passe devant le block où un orchestre s’entrainait pour faire plaisir aux SS et pour donner le la du pas du torturé. Nous continuons en entrant dans un bâtiment, une ancienne caserne militaire du XIXe siècle, qui nous attend pour nous livrer ses preuves historiques du massacre. Le rez-de-chaussée est réservé aux cartes européennes de la déportation. Puis la salle suivante présente une urne remplie de cendres des exterminés d’Auschwitz. Mes jeunes la mettent tout de suite en parallèle avec les marécages qui entourent Birkenau et où l’on trouve des cendres dans les étangs. Nous quittons ce lieu maudit pour arriver dans un autre lieu, pire, celui qui bouleversera à jamais mes apprentis. Les cheveux qui se répandent dans cette salle, à l’étage, appartenaient à des enfants, à des femmes, à des hommes exterminés juste pour le délire des nazis, simplement pour le fait d’avoir une religion. Arrivent ensuite les prothèses d’handicapés, les chaussures d’enfants et d’adultes, les habits de bébés, les valises, les blaireaux, les lunettes… les couvertures faites en cheveux humains… On étouffe, sortons. Vite, vite, de l’air.

Les barbelés

Ce qui est impressionnant à Auschwitz I, c’est l’entassement des bâtiments. Birkenau, c’est tellement grand, tellement détruit que les yeux se posent aussi sur l’immensité. Là, à Auschwitz I, ce n’est pas possible. Tous les espaces sont confinés. Les murs délimitent le lieu. Entre les murs, les barbelés. Ils sont en double rangées. Les jeunes les aperçoivent dans la pénombre. Il fait nuit tôt en Pologne fin novembre ou début décembre. Le système est toujours efficace : impossible de s’échapper. Si un prisonnier arrivait à passer un barbelé, il tombait sur un autre. Au fur et à mesure, les barbelés vont être électrifiés. Les miradors parsèment l’espace. Le jeu des gardes était de fusiller les dissidents, ceux qui préféraient mourir électrifiés plutôt que de subir le joug des nazis du camp. Seulement, les miliciens et soldats tiraient sur les personnes s’approchant un peu trop près des barbelés. Les poteaux alignés nous indiquent le chemin. Nous trainons des pieds mais nous ne nous plaignons pas. D’autres sont morts ici, dans des conditions inhumaines. La guide nous indique le pavillon destiné aux déportés français. Nous franchissons les pièces les unes après les autres, des visages, des visages, des visages, des noms, des noms, des noms…
Les apprentis se passionnent pour les panneaux, ils lisent, ils regardent, ils tapent sur les ordinateurs pour trouver des noms… peut-être leurs aïeuls. Je ne peux pas rester, je veux un moment à moi. Je sors, je m’assois sur les marches à l’extérieur. Les apprentis me rejoignent par petits groupes. 20 minutes plus tard, nous nous levons, et nous allons affronter l’extermination, encore et à jamais… Je ne cesse de penser à tous ces barbelés…

La chambre à gaz

Le moment est donc venu : nous devons l’affronter si nous voulons comprendre entièrement Auschwitz. Les jeunes sont exténués, ils ne râlent pourtant pas. Ils avancent. L’atmosphère est de plus en plus lourde depuis que la guide nous a annoncé que nous nous dirigions vers la première chambre à gaz. Nous remontons l’allée principale du camp. Une cheminée, de type industriel, domine le paysage. Un blockhaus de béton armé attend au même endroit. Il nous défie de ses épaules, tel un titan meurtrier. Les photographies sont interdites, heureusement. Et pourtant, certains de mes jeunes voulaient le prendre en photo même s’ils pensaient quelques heures plus tôt que le lieu n’était pas photographiable. La nature humaine est curieuse. L’ignominie attire toujours. Avoir un « souvenir » en image, montrer aux copains le four, la chambre à gaz… aurait été une sorte de fierté. Je leur rappelle que c’est un lieu où des milliers de personnes ont été tuées. L’endroit est saturé. Les groupes qui attendent devant sont nombreux. Des jeunes lycéens ne souhaitent pas y entrer. Les miens veulent tous voir. Je ressens en moi quelque chose de malsain. Pourquoi visitons-nous un lieu de la mort ? Nous entrons dans une première salle. Elle est minuscule. Ce Krematorium a été construit avant la volonté de destruction de masse. Il était prévu pour quelques milliers. Il n’est pas de la taille de ceux de Birkenau. La salle suivante est l’antre de l’enfer. Les douches sortent du plafond et des murs, nous regardons instinctivement si la porte derrière nous reste ouverte. Mes apprentis plombiers-chauffagistes, très pragmatiques, commentent l’installation. D’autres se taisent. Ils scrutent le béton lacéré par des ongles, ceux qui espéraient une issue de secours. Rien.

La file s’amincit. Nous passons dans la pièce suivante. Les fours avec les chariots restent debout devant nous. Des jeunes les comparent à des fours géants à pizza. Ils s’aperçoivent de leur bêtise. Ils baissent les yeux en guise d’excuses. Ils attendent quelques minutes devant ces fours, comme un recueillement. Ils ne savent pas quoi penser, ils savent qu’ils sont en face de la matérialisation de la haine. En sortant, le silence hante nos esprits. Nous oublions même qu’il fait froid. La guide se met en route, sans rien dire, comme si nous étions tous convenus de ce silence. Deux cents mètres plus loin, elle reprend la parole. Elle nous informe que nous sortons du camp, que nous allons regagner les bus. Elle nous rappelle qu’il faut laisser les casques à la sortie. Mes apprentis grillent une cigarette sur le parking avant de monter dans le car. Ils ont vécu ce que rien ne peut remplacer. Ils sont devenus des adultes. Je leur ai volé leur adolescence. Ils vont pouvoir devenir des citoyens, s’ils le souhaitent.

Le retour

Mon collègue s’assoit à côté de moi dans le bus. Chaque année, mes camarades d’atelier vivent pleinement l’expérience. Ils découvrent l’Histoire, la barbarie et tiennent à me remercier de les avoir emmenés. Je ne peux accepter leurs remerciements. Je ne le fais pas pour cela. Je le fais pour eux, pour nous, pour les citoyens de ce monde, pour comprendre tout simplement. Mes apprentis sont calmes. Ils somnolent les premières minutes puis s’effondrent rapidement. Ils dorment pour la plupart. Ils ronflent même. L’heure pour regagner l’aéroport de Cracovie passe vite. Je regarde les campagnes polonaises brouillées par le noir. Je me demande comment elles étaient quand les nazis les avaient salies. Et tous ces gens, ici et là, comment ont-ils vécu la présence de ces camps ? Une année, un collègue avait besoin de parler, il voulait expulser ses sentiments en dehors de lui, partager ses ressentis. Une autre, mon ami n’a pas ouvert la bouche pendant la première demi-heure. Il a peur de l’avenir pour son fils. Et moi. La première année, je m’étais juré de ne pas revenir avant dix ans. Je n’ai pu tenir. J’ai recommencé l’année suivante. Je vis avec cela, maintenant.

Adolescent, je ne voulais pas regarder ni film, ni documentaire sur le sujet. Je vomissais à chaque fois. Je suis un éternel optimiste et la déchéance humaine me torture. Quand je fais les visites à Auschwitz, je ne suis pas moi. Je suis leur professeur. Je suis leur éducateur à la vie civique. Je suis leur agitateur de neurones. Moi, je suis moi-même chez moi. Nous arrivons enfin à l’aéroport. Les apprentis courent aux toilettes. Nous refaisons la queue devant les guichets d’enregistrement. Nous passons les douanes avant l’embarquement. Ce sont des militaires peu délicats qui nous fouillent. Mes jeunes n’aiment pas trop se faire palper par des militaires ! Ils rouspètent un peu.

Dans la salle d’attente, des lycéens et des lycéennes envahissent l’espace. Mes jeunes achètent avec frénésie des cartouches de cigarettes et certainement quelques bouteilles de vodka pour leurs futures soirées. Seuls les majeurs peuvent le faire. Ils me retrouvent sur les sièges devant le pupitre d’embarquement. Je ne leur demande rien. Ils me parlent très vite de leur impression. Et puis, enfin, un apprenti sort une blague sur la fouille qu’il vient de subir. Les autres le charrient. Les fous-rires s’emballent. Nous évacuons notre stress. Quelques collègues ne comprennent pas nos éclats de rire. Tant pis. Nous montons dans l’avion. Les jeunes stressent de nouveau mais ils pensent au futur repas qu’ils vont avoir. Dans le ciel, ils mangent et dorment. Ils ne se réveilleront qu’une fois à Paris, non loin de Drancy, cette ville où des milliers de Juifs français sont partis pour Auschwitz, pour n’en pas revenir.

La télévision

2015 est une année marquante pour le projet « voyage d’étude à Auschwitz ». En effet, pour parler des 70 ans de la libération de ce camp de la mort, une journaliste d’un journal local a interrogé les apprentis. Puis une autre de Libération, Véronique Soulé, est venue interviewer mes jeunes. A partir de ce papier, Europe 1 et Canal + ont demandé de venir raconter l’expérience de ce voyage. Sur Europe 1, Wendy Bouchard m’a reçu, seul. Ce fut mon premier direct. Quelques heures plus tard, je rejoignais avec quelques-uns de mes apprentis les studios du Grand Journal. Toute l’équipe nous a reçus avec bienveillance. Antoine De Caunes, Jean-Michel Apathie, Natacha Polony, Augustin Trapenard et Karim Rissouli nous ont déroulé le tapis rouge. Ils ont mis en confiance Quentin, Mickaël, Tristan, Thomas et moi-même afin que l’émission se déroule le mieux possible. L’équipe éditoriale que l’on ne voit pas fait un travail très professionnel, interrogeant individuellement, par téléphone, mes quatre apprentis. J’ai longuement échangé avec les rédactrices, également.

Je suis vraiment ravi que mes jeunes aient pu vivre une telle aventure. Mais, ce qui est le plus important dans tout cela, c’est qu’ils aient pu parler de leur expérience à Auschwitz devant plus d’un million de téléspectateurs. Ils l’ont fait brillamment. Comme quoi, des jeunes en formation professionnelle sont autant capables que des jeunes en filières générales. La violence reste toujours présente dans notre société. Suite à l’émission, des anonymes, cachés derrière des pseudonymes, ont bavé sur leur prestation, sur la mienne aussi, sur les réseaux sociaux. Et ça les a profondément heurtés (alors qu’ils font surement la même chose sur d’autres sujets). Tout le monde a le droit à la parole. Toutefois, ces réseaux sociaux incontrôlés me posent quelques questions. Beaucoup de discours sont issus de l’extrême-droite, d’autres d’homophobes, d’autres de personnes aigries tout simplement. Qu’apportent-ils réellement à notre voyage ? Mes jeunes ont trouvé cela dommage que les échanges sur la toile ne s’intéressent pas à l’Histoire, à leur histoire à Auschwitz, au sujet, au fond, tout simplement.

Je suis fier d’être enseignant auprès des jeunes du bâtiment. Je suis fier de mes jeunes apprentis… Merci aux Lumières.