Une heure ne suffira jamais

Une heure dans la journée d’une aide à domicile.


C’est une histoire à quatre personnages, une histoire que vivent peut-être des milliers de personnes. Une histoire de travail et de mépris. Une histoire banale dans un monde banal.
Les protagonistes ? Un vieil homme dément, son fils dépassé, une aide à domicile fatiguée et une patronne méprisante.
Le scénario ? Sur ordre de la patronne méprisante, l’aide à domicile fatiguée doit intervenir chez le vieil homme dément qui vit avec son fils dépassé. Un scénario classique dans les services d’aide à la personne.
Le vieil homme dément, c’est Monsieur D. Le fils dépassé, c’est Junior. La patronne méprisante, c’est madame Grandchef. L’aide à domicile fatiguée, c’est moi, Babeth.

Un matin, je débarque donc chez Monsieur D. avec mes couettes innocentes et ma petite fiche de liaison sur laquelle il est sobrement écrit « aide à la toilette et entretien du logement. »
Je frappe à la porte. Pas de réponse. Je re-frappe. Grognements divers et variés à l’intérieur. La porte reste close. Je re-re-frappe. Et j’entre. Je ressors aussitôt. L’odeur. Putain, cette odeur ! Pisse et clope. Je sens que ça va être génial. Allez Babeth, courage, vas-y ! Je re-entre. Splitch splotch. Bizarre cette sensation d’humidité sous mes pieds. Une fuite ? Une inondation ? Splitch splotch. Ça colle un peu. Oh mais suis-je bête ? (Oui, je le suis, mais parfois je me pose la question pour vérifier.) Une forte odeur d’urine ET du splitch-splotch… Mais oui mais c’est bien sûr ! Je patauge dans la pisse ! Ô joie, je sens que ça va être encore plus génial que prévu.
Pénombre. Je hasarde un « bonjour ». Pas de réponse. Enfin si, un truc inaudible, comme un grognement venant des entrailles du taudis de la maison. Splitch splotch. Il va falloir que je trouve d’où vient le grognement, j’ai une aide à la toilette à faire. Et un « entretien du logement ». En une heure. Ben ce n’est pas gagné.
Grognements et éructations, je crois que j’ai localisé Monsieur D. J’avance prudemment. Splitch splotch. Ce n’est pas possible, il y en a partout, une inondation de pisse. J’ouvre les volets au fur et à mesure que je passe devant. La clarté remplace la pénombre et je suis désespérée face à ce qui m’attend. Une heure pour la toilette et le ménage. Non mais c’est du foutage de gueule ! Monsieur D. est devant moi. Avachi dans son lit, baignant dans sa pisse et ses excréments, grognant et vociférant.

Je ne suis pas la bienvenue : « Ordure ! Pute ! Salope ! Fous le camp ! » Douces paroles et chaleureux accueil que voilà. Pas grave. Respire. Euh… Non, mauvaise idée. Reste polie. Prends sur toi. Plus que 55 minutes, ça va passer vite. Bon bon bon. Ce monsieur n’a visiblement pas très envie d’une aide à la toilette. Va falloir négocier. Première étape : le sortir du lit. Enfin non. Faire en sorte qu’il accepte de quitter le lit, nuance. Respect de la personne tout ça, tout ça. Manque de pot, Monsieur D. n’a pas l’air enthousiaste à l’idée de quitter sa couche douillette. Pas grave, je vais commencer par la réfection du lit, on verra plus tard pour le reste. Ça tombe bien, il faut que je change les draps.
Trouver du linge propre n’est pas une mince affaire. Mais je suis futée…
Draps et taies d’oreiller propres, c’est bon, j’ai tout, il ne me reste qu’un « petit » détail à régler : virer ce type malpropre de sa couche malpropre !
– Monsieur D., il faut que je refasse votre lit, pourriez-vous vous lever s’il vous plaît ?
– Dégage salope ! »
Je vais bien, tout va bien… Pas grave, je vais faire comme si. Je commence à défaire le lit, sous les vociférations du charmant Monsieur qui l’occupe. Je suis gaie, tout me plaît… Les draps sont imprégnés d’urine et de… Je ne préfère pas savoir. J’ai bien fait de mettre des gants. Monsieur D. grogne encore, je fais la sourde oreille. Je ne vois pas pourquoi, pourquoi ça n’irait pas. Finalement, je finis par obtenir ce que je voulais (une augmentation ?). L’homme grognon quitte son lit et me regarde finir en m’insultant. Étape numéro un : check. Passons à l’étape numéro deux : la douche !

Monsieur D. se tient maintenant devant moi. Debout, il est moins impressionnant. Faut dire qu’il est vieux, tout tordu et pas très stable sur ses jambes. Mais il est toujours aussi en colère. Les insultes pleuvent. Inutile de répondre, ça ne ferait qu’envenimer la situation. Pourtant ça me démange. J’ai tout à la fois envie de soupirer, l’insulter, rigoler, partir en claquant la porte, gueuler un bon coup, manger un sandwich (oui, j’ai faim). Mais je ne fais rien. Je le regarde et j’attends. Et je le lui dis :
– Je suis payée pour venir vous faire une aide à la toilette, Monsieur D. J’ai tout mon temps, vous êtes le dernier sur mon planning, alors je vais attendre que vous ayez fini de m’insulter mais je ne partirai pas d’ici sans avoir fait mon travail.
Purée, parfois, je m’épate moi-même ! Oui parce qu’en vrai, j’ai plutôt envie de lui dire « Casse-toi pov’con ! », mais ça ne serait pas très professionnel, et puis il est chez lui, c’est plutôt à moi de partir. Silence. Monsieur D. est venu à bout de son stock d’injures. Il avance vers moi, je m’écarte pour le laisser passer tout en lui demandant où se trouve la salle de bains. Pas de réponse. Forcément, après les injures, le mépris. Bien, bien, bien, je vais chercher toute seule alors. Pendant que Monsieur D. se grille une clope dans la cuisine (la douce odeur de tabac/pisse/crasse, un délice qui me fait immédiatement passer ma petite fringale), je trouve la salle de bains. Je prépare des vêtements propres (enfin, je prépare ce que je trouve), règle l’eau de la douche et j’attends. Monsieur D. ne bouge pas. Bon, si le bénéficiaire ne vient pas à toi, tu iras vers le bénéficiaire (proverbe inventé à l’instant).
– Monsieur D., vos affaires sont prêtes, on peut y aller ?
– Non ! Casse-toi salope !
– Monsieur D., vous me l’avez déjà demandé tout à l’heure, et je vous ai déjà répondu que je n’en ferai rien. Je vous attends.
Mon calme m’étonne. C’est le calme avant la tempête. Parce qu’en vrai, je le regarde et il me donne envie de vomir. En vrai, il est sale, il est moche, il pue, d’ailleurs tout est sale et moche et pue chez lui, une heure ne suffira jamais, il faudrait des jours pour venir à bout de la crasse ambiante. En vrai, je suis épuisée, la journée a été longue, la semaine aussi, j’ai hâte de rentrer chez moi, au calme, et surtout, au propre. En vrai, je suis démoralisée, parce que la situation me semble totalement irréelle. Je me tiens debout dans la cuisine d’un type que je ne connais pas et qui me crache sa putain de fumée au visage en m’insultant. Et le pire, c’est que je ne trouve rien d’autre à faire que de rester plantée là à attendre qu’il daigne bouger son séant de cette maudite chaise ! En vrai, j’ai juste envie de l’insulter, de lui hurler dessus, de lui éructer la haine et le dégoût qu’il m’inspire, puis d’appeler Madame Grandchef et de lui dire ce que je pense de sa façon de traiter son équipe. Parce que le pire dans l’histoire, ce n’est pas l’attitude de Monsieur D. Il est odieux, irrévérencieux, dégoûtant, agressif et j’en passe, mais à la limite, on pourrait (presque) s’y habituer. Le pire dans l’histoire, c’est que Madame Grandchef sait tout cela. Elle le sait depuis longtemps, et elle ne fait rien. Elle sait que nous sommes insultées à chaque intervention chez lui. Elle sait que Monsieur D. nous menace. Elle sait aussi qu’il peut se montrer violent. Elle sait surtout que les infirmières, pour toutes ces raisons, n’y mettent plus les pieds. Elle sait tout cela, et nous laisse nous débrouiller avec. Elle nous laisse seules face à monsieur D. Elle nous laisse seules face à son mépris, à sa crasse, à sa maison puante, à sa violence.

Elle nous laisse seules et nous acceptons cela. Nous acceptons d’être insultées et méprisées. Nous acceptons de patauger dans l’urine et de travailler dans une atmosphère enfumée. Nous acceptons ce que les infirmières ont fini par refuser. Nous acceptons tout ça pour un salaire de misère. Nous acceptons et nous faisons notre boulot (presque) comme si de rien n’était. Finalement, qui est le pire ? Monsieur D. qui nous insulte ? Madame Grandchef qui ferme les yeux ? Ou nous qui nous résignons ? Je suis donc là, face à ce type qui ne bouge pas. Lui assis, moi debout. Lui, avec le calme arrogant de celui qui a tout son temps, et moi avec la colère sourde de celle qui n’en peut plus. Lui, vieux, malade. Moi, moins vieille, enceinte. Oui, enceinte. Parce que c’est tellement plus drôle d’envoyer les femmes enceintes chez les fumeurs alcooliques violents. Parce que Madame Grandchef, ce n’est pas trop son problème tout ça. Parce qu’on ne fait pas le ménage avec notre utérus après tout ! La journée a été longue et j’ai hâte de rentrer chez moi. J’accélère le mouvement. Il ne veut pas bouger ? Pas grave. C’est moi qui vais bouger. Je m’approche. Il lève les yeux. Je me rapproche. Il me regarde. Je suis près de lui. Il ouvre la bouche. Je suis tout près. Il gueule.
– Qu’est-ce tu veux encore ? Dégage !
– Je vais vous aider à enlever vos vêtements, Monsieur D.

Je commence par le haut. Sans lui demander son avis, je passe derrière lui et commence à retirer son tee-shirt. Il résiste un peu, j’insiste un peu. Finalement, il capitule. Si on m’avait dit qu’un jour j’obligerais un homme à se déshabiller ! Je continue. Pantalon, slip, chaussettes. Je vous épargne la description des vêtements imprégnés d’urine et de selles, je mettrai les nausées sur le compte de la grossesse ! Monsieur D. est nu, face à moi. (Je sens comme une tension sexuelle dans cette phrase, non ?) Cet homme qui nous insulte, qui nous méprise, qui a fait fuir les infirmières libérales et pleurer certaines de mes collègues, se tient là, face à moi, dans son simple appareil et, à ce moment précis, n’a plus rien de redoutable. Ce n’est qu’un amas de chair et de peau et, au creux de cette chair, quelques organes, en plus ou moins bon état. Ce n’est qu’un homme. La tâche me semble soudain d’une simplicité foudroyante. Je dois laver cet homme et cette maison, rien de plus. Je dois finir mon heure, remplir le cahier de liaison et faire signer ma feuille de présence. Quand j’aurai fini, je rentrerai chez moi, je retrouverai ma maison propre et ma famille normale. Lui restera ici, au milieu de sa crasse et de sa haine. Demain, tout recommencera. Une auxiliaire viendra frapper à sa porte, il l’insultera, elle fera quand même son boulot. Qu’importent ses insultes, sa crasse et son mépris. Qu’importent notre fatigue, notre colère et notre peur. On a un boulot, on le fait, et si ça ne nous plaît pas, libre à nous de postuler ailleurs.

Aujourd’hui, c’est moi, Babeth, 34 ans, enceinte. Hier, c’était Amandine, 19 ans et jolie comme un cœur. Avant-hier, c’était Martine, 50 ans et pas très envie de jouer. Et demain ? Peut-être Julie, 25 ans, enceinte elle aussi ? Peut-être Sonia, 42 ans, débutante ? En tout cas, certainement pas Madame Grandchef ! Pas elle, non, avec son joli petit tailleur et ses talons aiguilles. Pas elle, avec son brushing impeccable et sa voiture de fonction. Pas elle, avec son regard froid et sa voix trop posée. Et d’ailleurs, que ferait-elle, elle, la grande dame, face à ce corps nu ? Comment s’y prendrait-elle pour le faire aller de la cuisine à la douche ? Comment supporterait-elle la fumée et l’odeur ? Comment garderait-elle son calme dans cette situation ? Il faudra que je lui demande un jour. Mais pas maintenant. D’abord, il faut que je lave Monsieur D. Ce dernier, justement, ne semble toujours pas disposé à quitter sa chaise. Je couvre ses épaules avec une serviette (j’ai beau être passablement énervée, je n’en oublie pas la pudeur, bien qu’il ne semble pas en faire cas) et, m’armant de courage, je lui propose à nouveau une douche :
– Monsieur D., on peut y aller ?
Ma voix est presque amicale. Je dis bien « presque ». Parce qu’en vrai, non. La douceur de ma voix est trompeuse, et elle a le mérite de convaincre Monsieur D. de me suivre.

Cahin-caha, il se lève, grogne, avance, grogne, se rend dans la salle de bains, grogne. Cahin-caha, je le suis. La toilette est un véritable périple. Monsieur D. titube, manque de tomber, se rattrape à mon bras, je titube, manque de tomber, me rattrape au lavabo. Pénétrer dans la douche lui est difficile. Il est instable, manque de tomber. Pas de tapis de douche antidérapant, pas de poignée à laquelle se raccrocher. Je l’aide comme je peux, c’est-à-dire mal. Parce que c’est tout aussi casse-gueule pour moi, avec mon gros ventre et mes petits bras pas musclés. La douche est, comment dire : pittoresque. Pendant que je savonne son dos, Monsieur s’astique la nouille, manquant de glisser. Se masturber ou rester debout, il faut choisir camarade ! Monsieur D., joueur, tente les deux… S’il tombe, tant pis, je serai incapable de le retenir au vol, il doit bien faire deux fois mon poids. Je l’en avertis, mais il s’en fout (sans mauvais jeu de mots). Fin de la branlette et fin de la douche. La sortie est tout aussi épique que l’entrée. Je ne sais si je dois mettre le frissonnement de Monsieur D. sur une réaction post-branlette ou post-douche. Dans le doute, je l’enveloppe au plus vite d’une grande serviette et m’empresse de rincer le bac. Rapide coup d’œil à la pendule. Je suis censée faire la toilette ET le ménage en une heure, et ça fait déjà une demi-heure que je suis ici. Mais comment font mes collègues ? En une demi-heure, j’ai à peine fait la réfection du lit et la douche. Il me reste tant à faire. Soupir de découragement. La tâche me semble démesurée. Allez Babeth, ce n’est pas en t’apitoyant sur ton sort que tu avanceras, respire un coup et continue ! Non, pas par le nez… Trop tard !

C’est la demi-heure suivante que tout se joue. Jusqu’ici, je n’avais d’yeux que pour la crasse et la violence de la situation. Mais un « détail » a changé la donne. Monsieur D. est assis sur une chaise de la cuisine. Une serviette sur les épaules, une autre sous les pieds. Machinalement, il s’allume une cigarette. Machinalement, je m’écarte. Il ne grogne plus, ne m’insulte plus. Je profite du répit. Je dirais même que je le savoure. Je laisse Monsieur D. finir sa cigarette et m’accroupis pour lui essuyer les pieds. Jusqu’ici, je n’avais pas prêté attention à cette partie de son anatomie, trop occupée à prier pour qu’il ne se casse pas lamentablement la figure dans la douche. Maintenant, je vois. Et je regarde. Et je suis stupéfaite. Ses pieds sont tordus. Ses orteils sont tordus. Ses ongles ne sont plus des ongles mais des griffes. Je reprends une paire de gants et vais remplir une bassine d’eau chaude. Ça n’est pas du goût de Monsieur D. qui se remet à grogner :
– Qu’est-ce que tu fais encore ? Fous-moi la paix !
– Je voudrais laver vos pieds. Je n’en ai pas pour longtemps, promis.
– Aïe ! Fais attention bordel ! J’ai mal !
Monsieur D. souffre. Monsieur D. exprime qu’il souffre. Et moi, pauvre cruche aveuglée par l’incongruité de cette situation, je découvre que Monsieur D. est un homme, et qu’il a mal. À ce moment précis, j’ai honte de moi. Honte parce que je n’ai pas vu ce « détail » avant. Honte parce que je n’ai vu que le reste. Honte parce que je n’ai pas été professionnelle. Il est temps de remédier à ça. Doucement, très doucement, j’essaie de laver les pieds de Monsieur D. Sans vraiment y parvenir. Parce qu’il a mal, parce qu’il est excédé, parce qu’il y a trop à faire et que je me sens démunie. Il faudrait lui couper les ongles. Mais vu l’état de ceux-ci, et sans rien savoir d’un éventuel problème de santé, je ne m’y risquerais pas. Coup de bol, c’est exactement le moment que choisit Junior, le fils de Monsieur D., pour faire une apparition aussi fortuite que surprenante. Mais où était-il donc caché celui-là ?

Pendant que j’aide Monsieur D. à s’habiller, je fais donc la connaissance du fiston. Junior, célibataire, chômeur, la trentaine bien tassée, vit également ici. Il est ce qu’on appelle un aidant. En l’occurrence, un aidant épuisé et dépassé tant la situation de son père est catastrophique. Madame B. est morte il y a longtemps, laissant les deux hommes en tête-à-tête dans cette maison isolée du bourg. Monsieur D. buvait, il a bu encore plus. Très vite, il n’a plus été en mesure de conduire. Junior, au chômage, n’a jamais passé le permis. Il s’est donc retrouvé coincé loin de tout, seul avec son père que la folie gagnait. Il est gentil Junior, il fait ce qu’il peut, mais la gentillesse ne suffit pas. Il a essayé de s’occuper de son père et de la maison comme il a pu. Puis il a baissé les bras. Parce que c’était trop. Parce que personne ne l’aidait. Parce qu’il ne savait plus comment faire. Parce qu’il ne parvenait plus à voir plus loin que demain. Alors il a appelé le docteur, qui a appelé les infirmières, qui ont appelé le CCAS. Et aujourd’hui, nous sommes les seules à venir ici. Nous sommes la dernière solution. Parce que plus personne ne veut venir. Parce que Monsieur D. a fait fuir tous les autres. Parce qu’après nous, le déluge.

Pendant que Junior raconte, j’écoute. Je regarde cette maison, ce père et son fils, et me demande comment ces deux hommes font pour tenir encore debout. Et plus je les regarde, plus j’ai honte de moi. Parce que je n’ai vu que le moment présent. Monsieur D. a été jeune. Et peut-être beau, qui sait ? Il a aimé une femme, l’a épousée, lui a fait un enfant. Il a tenu un bébé dans ses bras. Puis l’a vu grandir. Il s’est mis à boire. Quand ? Pourquoi ? Je n’en sais rien. Sa femme est morte. Quand ? Comment ? Je n’en sais rien non plus. Et aujourd’hui, il est là, devant moi. Sale, fou, et douloureux. Mais que pouvons-nous faire, nous, contre cette saleté, cette folie et cette douleur ? Que peuvent faire ces femmes en tablier, épuisées et craintives, dans cette maison ? Laver la maison. Laver Monsieur D. Et recommencer le lendemain. Tous les jours. Inlassablement. S’épuiser à la tâche, comme Junior.
Mais envoyer une femme enceinte même pas diplômée chez ce Monsieur relève d’une sérieuse incompétence professionnelle. Madame Grandchef, malgré nos rapports circonstanciés sur la situation, se moque pas mal de ses employées. Parce que Monsieur D. est un client. Il paye. Et le CCAS a besoin de clients, parce que son budget est déficitaire. Mais qui a dit qu’il fallait faire du profit sur le dos des personnes dépendantes ? A-t-on jamais vu un service social gagner de l’argent ?
Monsieur D. est maintenant habillé. Il me reste un peu de temps pour le ménage, mais ce sera succinct, je ne crois pas aux miracles. Pendant que je tente vaillamment de laver le sol, je suggère à Junior d’appeler un pédicure au plus vite pour son père. Je ne peux pas faire mieux. Pas aujourd’hui en tout cas.

Fin de la mission, fin de la journée. Je quitte enfin la maison de monsieur D. Assise dans ma voiture, je ne démarre pas tout de suite. J’ai envie de pleurer. Parce que je suis fatiguée. Parce que je me sens humiliée. Parce que je vais devoir jeter mes chaussures aussi. Parce qu’à ce moment précis, je ne crois plus en rien. Je croyais faire un travail utile et je me suis trompée. Ce que je fais ne sert à rien ni à personne. Ce que je fais sert tout juste à gonfler les statistiques de l’emploi et des bénéficiaires pris en charge par le CCAS. Ce que je fais ne sert qu’à faire mousser Madame Grandchef auprès des élus.
Finalement, je ne sais pas laquelle des deux je déteste le plus : ma patronne méprisante ou ma personne méprisée.