Je connais toutes leurs (...)

Diriger des résidences sociales dans le 93.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]

Je louais un appartement à Saint-Denis, dans le privé, et mon compagnon m’a rejoint. Il est dans le transport de matières dangereuses, il était chauffeur à l’époque. On s’est rencontrés au bac de français, à 17 ans, en Martinique. Et depuis on ne s’est plus quittés.


Je suis née en Martinique, dans une petite commune du centre : le Lamentin. En 1993, j’ai débarqué en métropole pour mes études. Je devais y rester 2 ans pour un DEUG action culturelle à Metz et en fait j’ai préféré poursuivre jusqu’en Master en communication et médiation culturelle. J’ai cherché du travail dans la communication, en vain. À la fac, j’avais rencontré des étudiants qui vivaient dans des foyers de jeunes travailleurs Sonacotra (ancien nom d’Adoma). Ils m’ont parlé des actions sociales mises en place, ça m’a interpellé. J’y ai passé pas mal de temps, la population était mixte ; je me demandais comment tous ces gens vivaient ensemble dans des parties communes. À dire vrai, ça m’a impressionnée. C’est comme ça que j’ai côtoyé le social pour la première fois. Par hasard et amitié, en fait.

À 24 ans, j’ai eu un emploi jeune de médiation sociale à Metz chez Adoma. Je montais tous les projets : activités ludiques, questionnaires santé et parcours de vie pour comprendre ce qu’on pouvait mettre en place dans et hors les murs, avec d’autres partenaires.
À 25 ans, j’ai candidaté à un poste de responsable de résidence. C’est la région parisienne qui a bien voulu de moi. Moi qui sortais de ma campagne des Antilles, puis celle de Metz, je me suis retrouvée à Paris. J’ai laissé derrière moi ma maison et mon compagnon et ai été hébergée chez ma sœur. Au départ, ce n’était pas une histoire d’amour avec cette ville. Je voyais tout le monde courir, c’était entêtant. Puis j’ai pris la gestion de 2 petits établissements, à Drancy et Sevran. Mon travail, c’était de la gestion pure (encaissement des redevances, etc.) ; je me suis aussi appliquée à créer un climat au sein de la résidence, un réseau de partenariats. J’ai collaboré avec toutes les institutions autour : la mairie, le CCAS (Centre d’Actions Sociales), les associations et centres de santé. Sur Sevran, on a monté un forum, des médecins et infirmiers venaient faire des dépistages ; et à Drancy, on a fait intervenir une autre association médicale pour mettre en place une permanence sur le site.

Je louais un appartement à Saint-Denis, dans le privé, et mon compagnon m’a rejointe. Il est dans le transport de matières dangereuses, il était chauffeur à l’époque. On s’est rencontrés au bac de français, à 17 ans, en Martinique. Et depuis on ne s’est plus quittés.

Après Drancy et Sevran (où je ne suis pas restée longtemps), j’ai pris il y a 15 ans la gestion d’un foyer à Bobigny, de 432 chambres de 4,5m². Là, c’était impressionnant, je me suis retrouvée seule face à 432 hommes. J’étais toute jeune, j’arrivais avec toute ma folie ; ils me regardaient avec de grands yeux. Je n’arrêtais pas de leur poser des questions, ils ont dû avoir peur – mais c’était plus fort que moi, j’avais envie de tous les connaître. Puis nous étions voisins, j’ai eu tout de suite un logement de fonction au foyer. Et c’était bien pratique, quand j’oubliais mes clés sur la serrure de ma voiture, on me les rendait, etc. Seulement, l’inconvénient était que je n’avais plus de vie privée : ils frappaient à la porte et venaient me voir à n’importe quelle heure. Si je recevais des amis, ils voulaient savoir comment ça c’était passé le lendemain.
Au cours de ma 3ème semaine de présence, un résident est venu me voir :
– Vous êtes là pour quoi ?
– Pour travailler mais j’ai besoin de vous, je dois vous connaître, je ne peux pas bosser toute seule.
– Vous venez d’une autre planète ?
– Pas d’une autre planète, mais des DOM-TOM.
– Vous avez pris le soleil avec vous, jusqu’à Bobigny.
Bobigny, c’est ma richesse, j’ai vu du 4,5 m² passer à des logements autonomes. J’ai vécu 15 ans avec eux et notamment la mutation du lieu et sa réhabilitation.

Ma première fille a 11 ans, elle est née ici. À chaque grossesse, certains résidents sont venus me voir à l’hôpital. Ils savaient que j’aimais La Vache qui rit, ils m’en couvraient, j’aurais pu me spécialiser dans la revente de produits laitiers… Quand je suis rentrée au foyer, ils sont devenus mes gardiens. Ils empêchaient que je sois dérangée pendant ma sieste. Et j’ai bien vu que mon statut avait changé à leurs yeux, ils sont beaucoup moins venus chez moi.

Quand les plus anciens résidents m’évoquent, ils disent encore « notre Rita ». Ils m’appellent « Madame Rita », mais me tutoient. En tant que responsable de résidence, j’avais une proximité avec eux. J’ai fait venir des conteurs et tout. Mais à côté de ça, quand il y avait un problème, qu’un résident pétait un câble, les 432 hommes venaient me voir, plus ou moins en même temps… Le fait de vivre ici, c’est sécurisant, j’étais devenue la fille de tout le monde. Il suffisait qu’ils entendent le ton monter dans mon bureau, ils venaient à 3 ou 4 pour vérifier que je n’étais pas en danger.
En plein hiver, un homme dormait dans une épave sur le parking de la résidence. Je l’ai fait venir dans mon bureau, on a monté un dossier avec les assistantes sociales pour retrouver tous ses papiers. Il n’avait plus de droits. Il y a eu une rupture et s’est retrouvé à la rue. Quand il s’est installé à la résidence, les résidents l’ont reconnu et trouvaient qu’il sentait mauvais. Il a réappris à vivre ici, en fait.
Ce qui est éprouvant, c’est de les voir mourir dans leur chambre. Quand je découvre un corps inanimé, c’est terrible. Je ne m’y habituerai jamais. Ceux qui décèdent au pays, ça me fait de la peine aussi, évidemment, mais elle est différente.
Je vois un peu les résidents comme des livres. Je connais toutes leurs histoires. Je les appelle tous par leur nom, pas par leur numéro de chambre. J’ai une bonne mémoire et je ne voulais en aucun cas que mes 432 résidents soient des numéros.

Une fois seulement, j’ai eu peur.
Le locataire de la chambre 127 avait une dette, il ne payait pas son loyer depuis plusieurs mois. Je l’ai convoqué 3 fois, il n’est jamais venu – la dette ne faisait qu’augmenter. Il était réfugié politique, parlait peu français et n’avait pas de papiers. Je monte dans les étages, lui mets un mot sur la serrure de la porte et redescends au bureau. Il sonne, j’ouvre et je me suis instantanément sentie en danger. Il avait beaucoup trop bu et empestait l’alcool. Je me suis dit que j’allais prendre la raclée de ma vie si je montais d’un ton. Il répétait « pas de papiers », « je veux dormir ». Il a tapé du poing sur le bureau, très fort et me menaçait. J’ai pris mon téléphone, j’ai appelé un collègue, j’ai fait comme si j’appelais la direction et heureusement il a compris que j’appelais à l’aide. Pendant 15 minutes, j’ai essayé de le calmer, il respirait fort. Les policiers sont arrivés très rapidement et l’ont fait sortir. Quand ils l’ont fouillé, ils ont découvert un couteau dans sa poche. Il faut analyser tout de suite la situation et déterminer quand l’interlocuteur n’a plus rien à perdre – c’était le cas.

En 2006, je suis devenue directrice d’agence du 93 et je vis toujours au foyer de Bobigny. La même année, mon mari est devenu formateur-moniteur. On a évolué ensemble. Je pense à la suite. Si je monte dans la hiérarchie, ce sera plus de la gestion que de l’humain. Je me sens bien ici, il y a du mouvement. Je n’ai pas quitté l’univers de la communication pour rester dans un bureau sans voir personne. Maintenant, j’ai 3 filles, elles grandissent toutes au même endroit. Et je m’inquiète pour elles quand elles sont à l’extérieur, mais pas à la résidence. Les résidents me demandent « À quand un garçon ? » mais c’est non. Je suis comme le Big Mac, c’est complet. Je ne me prends pas pour Jeanne d’Arc ni pour la statue de la Liberté mais j’ai envie que ces gens-là existent en tant que Balbignien, que citoyen et pas seulement en tant que résident Adoma. La clientèle a évolué, a rajeuni ; puis on n’a pas vécu la même chose, ils me vouvoient, c’est normal car j’étais déjà directrice à leur arrivée. Aujourd’hui, je suis celle qu’on voit quand on a des soucis. Le rapport n’est pas du tout le même avec les 259 résidents. C’est cordial mais il y a plus de retenue.

Sinon, je chante du gospel et fais partie d’une chorale. Quand j’ai perdu ma mère, j’ai cherché un sens à ma vie et c’est là que je l’ai trouvé. C’est plus qu’une passion quand je chante, j’ai l’impression d’être ailleurs. Ça me permet de faire jaillir mes émotions alors que je dois les contenir, usuellement. Mon travail m’oblige à être carrée et rigoureuse alors que je suis quelqu’un de très empathique et avec le gospel, ça peut se déployer. Je répète 3 fois par semaine. Ma fille aînée en fait aussi, elle s’accompagne au piano. Elle veut être vétérinaire ou Miss France. Celle qui a 6 ans, elle a davantage une fibre sociale. Ça me ferait plaisir, j’avoue.
Puis j’ai une autre passion : l’organisation de mariage. J’aime faire des verrines et des tartelettes à la chaîne. Pour le mariage d’une amie, j’ai réalisé 4500 pièces, avec des copines. Je me suis occupée du vin d’honneur de A à Z, j’ai commandé les dragées et plié les serviettes, etc. À la fin de l’année, je partirai aux États-Unis pour comprendre comment ils fonctionnent, là-bas. J’ai pris contact avec des wedding-planner via des blogs spécialisés, je les suivrai dans leurs pérégrinations. Pour voir.

Je travaille avec des humains, je ne peux pas être complètement neutre. Je ressens les émotions de mon interlocuteur. Je me mets à leur place car sinon je passe à côté de leurs préoccupations. Je me sens utile mais parfois j’en ai marre. J’avais des rêves que je n’ai pas pu réaliser. Il n’y a pas que des bonnes situations. Heureusement, les rapports humains effacent toutes ces frustrations. J’ai tendance à m’oublier et j’ai envie de penser à moi ; je m’autocensure dans mes rêves, sinon. Quand je flanche, mon mari est toujours là pour me dire : « Je te tire mon chapeau. Ton boulot, je ne pourrais pas le faire, tu ne t’en rends pas compte. »

Non, je ne m’en rends vraiment pas compte.