Ma loge

Le récit d’un initié à la franc-maçonnerie.


Vite ! La réunion de mon association commence dans 45 minutes. Juste le temps d’y aller à moto, en espérant que Paris ne sera pas complètement bloqué. Mauvais jour pour circuler, il pleut.

5 ans que j’ai été initié, que je fais partie de la grande famille des Maçons. 5 ans et toujours le même plaisir à me rendre à une tenue, celle de mon atelier, de ma loge. C’est comme ça qu’on appelle nos réunions et nos groupes de travail. Nous sommes une cinquantaine à travailler ensemble entre une et 2 fois par mois. Le groupe s’est formé au fil du temps. Les plus anciens en font partie depuis 20 ans. Ils en sont les fondateurs. Beaucoup ne sont plus là, de nouveaux sont arrivés. C’est la vie d’un atelier.
Pour s’extraire du quotidien, on pratique un rituel basé sur des symboles et des règles. Les symboles permettent de hiérarchiser et de guider la réflexion. Les règles sont là pour rythmer le travail. Elles ont très peu changé depuis que la maçonnerie existe. En les appliquant, on entre dans un temps propre à la loge.

Coincé place de l’opéra, je me projette dans le temple. C’est le nom donné au lieu dans lequel nous nous rassemblons. Par avance, j’en goûte le calme et la sérénité. Je sais qu’aujourd’hui, un de nos Frères – nous sommes tous Frères au sein de la Maçonnerie – va plancher sur le temps. Pas le temps qu’il fait (il y aurait pourtant beaucoup à dire), mais celui qui passe, qui use et fait grandir. Vaste sujet qui nécessiterait des heures et des heures d’exposé, qui devront tenir en 15 à 20 minutes, c’est la règle. Après, nous pourrons prendre la parole, en respectant des principes strictement codifiés. Une question, une réponse. La réponse n’appelle pas de nouvelle question de la part de celui qui l’a initialement posée. Les débats politiques gagneraient en clarté si les débatteurs adoptaient les mêmes règles. Bloqué depuis trois minutes entre deux files de voitures, je pense à la planche du mois dernier. Le sujet était le journalisme face aux défis du XXIe siècle. Un sujet déjà en rapport avec le temps. Qu’est ce qui n’est pas en rapport avec le temps ?

Arrivé à destination, je m’octroie un café au bar du coin de la rue avant de rejoindre mes compagnons d’atelier. À la une du quotidien posé sur le zinc, toujours les mêmes titres et les mêmes articles. Guerres incompréhensibles pour les occidentaux, dettes abyssales, climat perturbé, pollution, montée des extrêmes, partis politiques exsangues, promesses non tenues, corruption massive à tous les étages, conflits armés aux quatre coins de la planète… En refermant le journal, je repense à Fukushima dont on n’entend plus parler. Je regarde la pendule fixée sur le mur. 11 h 50. Il va falloir que j’y aille. Je touille mon café. Je ne mets jamais de sucre, même s’il m’arrive parfois de me surprendre à tourner machinalement la cuillère dans la tasse. C’est généralement le signe que je suis ailleurs, en train de réfléchir, de rêver, à autre chose, à un monde plus apaisé avec lui-même peut-être.
Midi. J’ai retrouvé mes compagnons. Les portes du temple vont se refermer pendant 2 heures, nous isolant du monde dit profane. 2 heures pendant lesquelles le rituel va nous emmener ailleurs et apporter une vision différente des petits et grands problèmes, qu’ils soient quotidiens ou éternels. Nous écouterons, regarderons, rêverons, réfléchirons, nous nous laisserons porter par le rythme de la tenue. 2 heures volées au quotidien, en dehors du temps. Chacun y participera à sa façon. Il y a ceux qui parleront, dirigeront les travaux et ceux qui se contenteront d’écouter. Les portes resteront fermées. Personne ne pourra entrer. Elles ne s’ouvriront que lorsque l’ordre du jour et les travaux seront terminés. Pour le moment, l’important est d’être là, ensemble, de participer, parfois simplement de faire acte de présence. Nous ne partageons pas tous les mêmes idées, et c’est heureux, mais nos valeurs sont communes. Elles sont le ciment qui nous lie et ce pour quoi nous nous retrouvons tous les mois. Lorsqu’il s’écoule plus d’un mois sans que nous nous réunissions, je sens comme un manque. Le temps n’est plus cadencé de la même façon. Il manque quelque chose, un repère, un jalon, une étape.

Nous produisons des textes, nous les appelons des planches, ils sont destinés à la réflexion interne à notre atelier. Lorsqu’ils ou elles en sortent, c’est pour être retravaillés, ailleurs, et par d’autres. Peu importe que nous ayons été savants ou pas, ce qui compte c’est de réfléchir et de construire quelque chose ensemble. Certains écrivent mieux que d’autres, certains sont de meilleurs orateurs. Le propos n’est pas là. Il tient dans le partage, c’est lui qui fait sens.
La règle oblige chacun à écouter l’autre lorsque la parole lui a été donnée. Que nous soyons en accord ou en désaccord avec ce qui est dit, nous devrons écouter jusqu’au bout. Ce peut être un plaisir mais aussi une épreuve. Il peut arriver que celui qui s’exprime se perde en route, que son propos s’enlise, tourne en rond, qu’il s’en aperçoive, que la gêne devienne alors partagée. Quels moments terribles alors ! Et lorsque, portés par le sujet, nous aimerions parler, débattre, argumenter, contre argumenter, polémiquer, alors que cela est impossible. Combien d’énergie, de tension emplissent alors l’espace ? Nous sortirons d’ici plus riches. Nous aurons appris des autres, mais peut-être encore plus de nous-mêmes.

Nous n’avons rien vendu, rien décidé, rien comploté, rien manigancé, nous n’avons trompé ni dupé personne. Nous avons été Nous, seulement et simplement Nous, pendant 2 heures. Un Nous débarrassé des contraintes professionnelles ou familiales, de tous les carcans de la société qui peuvent peser et contraindre. Nous avons partagé une aventure commune avec les mêmes règles qui s’appliquent à chacun.

Qu’est ce qui nous pousse à répondre tous les mois à l’appel au travail qui nous est signifié ? Sans aucun doute, la volonté de construire, mais aussi la prétention de croire que chacun de nous est un contributeur, que toute participation, même modeste, est importante. Quelques heures par mois, je me rassure en constatant qu’au-delà du lieu et du rituel qui nous rassemblent, quelque chose de plus fort et de plus grand nous assemble.
Dans le monde profane, les Maçons aguerris se reconnaissent. Ce ne sont ni les poignées de main, ni les mots utilisés, même s’ils ont leur importance, qui les font se reconnaître. Leurs attitudes, leur façon de raisonner, de se comporter dans le collectif sont autant de signes lancés vers les autres. Les initiés les remarquent et savent qu’à côté d’eux, ils ont un Frère ou une Sœur.

Pourquoi vouloir devenir Maçon ? Le chemin n’est pas forcément simple, et peut être long. Il n’est ni difficile, ni périlleux, il comporte des étapes qui sont autant d’aventures. À le parcourir, on comprend qu’une fois le voyage entamé, il sera difficile de l’arrêter. Les voyages forment la jeunesse a-t-on coutume de dire. Ils sont autant de portes qui ouvrent de nouveaux horizons, des plus lointains aux plus proches. Ils sont les médicaments de l’humanité. À chaque ordonnance dressée par un médecin devrait être associée une prescription de voyage. Peu importe la destination, l’important n’est pas d’arriver. Arrive-t-on jamais quelque part et où ? Pour peu qu’il ait été un peu préparé, le voyage nourrit l’âme et l’esprit.

J’aime à penser que lorsque la tenue s’achève et que les portes s’ouvrent sur le monde profane, j’ai gagné en sagesse, que les 2 heures passées à voyager m’ont été profitables, que j’en sors, pas nécessairement meilleur ni grandi, mais assuré et rassuré sur le monde.

L’ordre du jour épuisé et notre tenue achevée, nous enchaînerons sur les agapes, nom savant donné pour le déjeuner ou le dîner qui clôture la tenue. Comme tout est travail, les agapes portent également le nom de travaux de table. Quoi de mieux et de plus efficace que la mise en scène d’un repas comme support à la réflexion ? Entrées, plats et desserts seront autant d’introductions, de développements et de conclusions à d’interminables et toujours inachevées discussions. Là encore, et peut-être là surtout, avec force bouteilles, nous referons le monde.