Le lac

L’expropriation d’une famille.


Cauchemar, cette nuit de février 2015. Je suis encore devant la maison de Charla, avec mon père. Il se lève tout à coup, titube puis s’effondre, ventre contre terre, de tout son long ; je note que la treille n’a plus de raisins. Symboliquement, tout est dit.

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Mon histoire se déroule dans le Midi, à Quillan. Pendant 37 ans, dans ce petit chef-lieu de canton, 2 maires, successivement, ont fait miroiter l’espoir dans le scintillement d’un lac aux yeux d’une population désenchantée par le déclin amorcé de son territoire, autrefois prospère. Ils racontèrent un vrai conte de fées : à 2 kilomètres en aval du bourg, au lieu-dit « Charla », ce lac allait attirer de nombreux touristes ; l’économie locale en serait redynamisée. Nous sommes au cœur des randonnées « pleine nature ». Bugarach, notre sommet mythique, n’est pas loin. À son pied naît le Saint-Bertrand, torrent méditerranéen capricieux. Une digue immense de 330 mètres de long et 11 de haut allait le barrer à l’endroit où sa vallée s’évase, à 200 mètres de son confluent avec le fleuve Aude.

Nous nous en sommes indignés. Le fleuve Aude donne son identité à notre département, le traverse, lui apporte la vie et se jette finalement dans la mer Méditerranée dans une paresseuse finitude. Pourquoi troubler l’équilibre millénaire des eaux ? Pourquoi faire un lac à côté d’une zone industrielle alors que le fleuve attire les pêcheurs à la truite, les sportifs des eaux vives et que les touristes recherchent une nature préservée ?
Ce fut pourtant l’idée fixe de ces élus, confortés par les représentants de l’État. Le projet naquit à droite en 1978, reçut la consécration de l’État en la personne du Préfet de l’Aude qui le déclara d’utilité publique en 1995. Farouchement opposée à ce programme destructeur et inutile, la gauche le contrecarra avec conviction pour vaincre la droite.
Arrivés au pouvoir en 1995, les Socialistes le confirmèrent pourtant, accomplirent les expropriations 10 ans après, détruisirent 3 maisons familiales alors que la déclaration d’utilité publique était caduque, aucun début de réalisation amorcé. Le « projet » n’existait plus quand la dernière maison familiale (la nôtre) fut démolie, en mars 2009. Finalement, ce sont les services de l’État, les mêmes qui l’avaient déclaré d’utilité publique qui lui flanquèrent le coup de grâce 14 ans plus tard en lui apportant un avis négatif, en 2009, « Incompatible avec le futur Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux et fragile juridiquement »… Et ils proposèrent « d’étudier la faisabilité »… de « 2 petits lacs » !

L’histoire se prolonge, l’obsession a la peau dure, avec l’adhésion majoritaire des électeurs et la complicité contradictoire surprenante des services de l’État, jusqu’au Conseil constitutionnel (celui des Sages, paraît-il !), en 2013.
Je n’ai pas pu sauver l’essentiel de ma vie. Je devais être la gardienne de notre patrimoine familial, façonné par 3 générations, lieu de bonheur. Ils nous en ont dépossédés.

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En 1942, mon père fit l’acquisition de Charla, propriété longuement repérée alors qu’il était employé de banque à Quillan. Chaque jour, en vélo, en venant d’Alet où ma mère était institutrice, il tournait la tête en passant à sa hauteur, 2 kilomètres avant d’arriver au bourg, et rêvait d’en faire sa terre unique, grande, retirée, cachée de tous les regards par le rideau des peupliers le long de la rivière. L’achat lui permit d’envoyer son col blanc au panier tout en s’extirpant des hiérarchies et des horaires rigides. Il devenait agriculteur ! Sur la première photo dans ce cadre, il est étonnamment jeune, rayonnant de joie.
Définitive enfin fut la fin de la guerre. Ce jour-là, notre petit village rassemblé regarda presque incrédule les longues files de camions bâchés. Les « boches » débarrassaient notre sol ! La paix, enfin.

« Il va geler cette nuit ! » Papa tapotait le baromètre matin et soir, toujours dans l’inquiétude pour les récoltes à venir. Lorsqu’il se fit « néo-rural », la routine sans surprise laissa la place aux fins de mois aléatoires et à l’intranquillité des nuits de mai quand le ciel glacé trop pur laisse à découvert, sans défense, la promesse des fleurs de pêchers et d’abricotiers, grillées en quelques heures au petit matin, au moment où le soleil réchauffe brutalement la température passée la nuit en dessous de 0.
Heureusement, maman avait obtenu un poste d’institutrice dans la bourgade et nous avions emménagé dans un appartement au confort sommaire. Mais peu importe : nous avions Charla, notre maison pour l’été. Tous viendraient nous y voir, nous n’irions plus ailleurs. Françoise, notre petite sœur, naquit en 1947.

Rien des nouvelles du monde extérieur ne parvenait jusqu’à nous. Nous laissions la lecture du Monde à papa. Debout à 4 heures, il commençait sa journée devant la grosse cuisinière à charbon en dégustant son café, le journal déployé sur la table.
Chaque matin sur le tableau noir la maîtresse calligraphiait la phrase morale du jour qui débutait ainsi, droit dans nos cœurs. Je m’en imprégnais si bien que je n’avais pas besoin de leçons de catéchisme. L’église, c’était « en face » ; monsieur le curé en longue robe noire, chapeau sur la tête les grands jours, saluait maman avec componction ; notre père en riait avec dérision, autant que lorsque le Président de Gaulle nous fit une visite et qu’il s’approcha de maman, rouge de confusion à la tête de ses ouailles, pour lui serrer la main en lui demandant : « Et dans votre école, ça va ? » La photo parut dans la presse.
Nous étions de « la laïque », sans complexe et même avec fierté. Les soirs de mai, j’accompagnais les copines au seuil de l’église jonché de pétales de roses, parfums mêlés d’encens. Rien ne m’était interdit : la liberté que me donnait mon statut d’athée valait tous leurs rites et leurs prosternations. Nous n’en faisions pas partie, différence assumée.

Mis à part les livres, les sollicitations culturelles étaient assez pauvres. Le cinéma déclenchait nos plus fortes émotions, ouvrait nos perspectives. Chaque dimanche, nous allions d’abord au stade où les garçons jouaient au rugby. Championne de France en 1929, la ville était encore auréolée de sa victoire. Puis nous nous calions avec ferveur dans les fauteuils cabossés de nos salles obscures. À la Cigale et au Familia, nous avons tout avalé. Nulle censure. Personne ne s’inquiétait de ce que nous voyions ; il est vrai que les scènes les plus torrides se limitaient à un baiser fougueux. Tous les mercredis soir, à leur tour, les parents s’installaient devant l’écran, au balcon. Les notables lustrés, eux, gardaient pignon sur le bas peuple de leur loge en avancée au-dessus du parterre. Les sentences tombaient au repas du lendemain, discussions acharnées contre les verdicts du père, foin du banal, du mélo, du médiocre. Toute ma vie je continuerai à considérer le septième art comme source vitale.
L’été arrivait à son heure. Les journées chaudes s’étiraient. Nous étions autorisées à sortir après le repas du soir dans la nuit étoilée.
La distribution des prix, le matin du 14 juillet, marquait solennellement l’entrée dans les grandes vacances. La cérémonie achevée, papa accrochait la remorque au tracteur, y jetait matelas, casseroles et autres ustensiles. Nous mettions la clef sous la porte et, juchés sur notre char, nous partions ! À 2 kilomètres de là, à Charla, nous attendaient nos quartiers d’été. Nous ne rentrerions que le 30 septembre.
À l’évidence, nous formions avec cette maison un tout indissociable. Mon père en avait si bien ressenti mon attachement viscéral qu’en 1971, il me la transmit. Cette terre, il avait voulu qu’elle soit notre ancrage, l’assurance de notre proximité, de notre partage.
Puis nos vies se sont déroulées.
Nos études, nos mariages, nos métiers, nous ont dispersées ; Claudine avec sa famille a choisi de vivre aux antipodes, Françoise à Paris. Néanmoins, tous les étés nous réunissaient à Charla avec nos enfants. Plus qu’une maison, Charla fut le lieu de l’affection partagée, de la transmission. Mon aptitude au bonheur, ancrée en moi par l’évidente certitude d’être aimée de mes parents, c’est par Charla qu’elle s’est perpétuée à nos enfants. Gardienne du passé, elle me donnait au présent le bonheur d’être au cœur de mes liens affectifs, amicaux. Pôle attractif.
Ceux qui ont décidé de m’en déposséder ont peut-être mesuré la fragilité d’un trop grand attachement. Elle abattue, je le serais aussi.

Quand en 1978, le Conseil municipal de Quillan approuva « à l’unanimité le projet de réalisation sur son territoire d’une opération d’aménagement touristique qui comprendrait un plan d’eau de 15 hectares », je ne l’ai pas pris au sérieux. Accaparée par ma vie familiale et professionnelle à Toulouse, je considérais ces échos qui me parvenaient de loin comme une galéjade (nous disions une « quillanade »). J’étais désormais rassurée par ma carte du Parti Socialiste, avec tout l’espoir que nous mettions en lui, qui me fera hurler de joie avec mes petits camarades de section quand nous verrons apparaître le visage de Mitterrand, notre nouveau président, en 1981.
En novembre 1980 papa m’avait montré avec fierté une pétition écrite de sa main, signée par tous nos voisins ; ils « décidaient, en commun accord, de s’opposer par tous les moyens légaux à toute modification du plan d’occupation des sols des lieux actuels » et entendaient « disposer de leurs biens en toute liberté ».
Le jour où il m’a confié son secret, nous étions assis sous le platane. La première fois de sa vie qu’il avait accepté de consulter un médecin après un éblouissement déstabilisant, ce fut pour s’entendre dire qu’il ne s’en remettrait pas. Il avait 68 ans ! Il en était revenu hébété, répétant « Le Pink est foutu ! » avec rage contre ce neurologue qui l’avait considéré comme un vieux en âge de mourir, lui qui ne s’était jamais vu vieillir, qui se considérait comme indestructible. Il a tenu 5 ans.
« Pink », ainsi fut-il baptisé à notre adolescence par nos amoureux, toujours épiés par le père jaloux de la vertu de ses filles. Pinkerton, le détective privé, donna « Pink » qui peut se traduire par « rose » et lui évita « pépé » à la naissance de ses petits-enfants. Puisqu’il en était ainsi, atteint de ce mal irréversible, il refusa tout médicament et avança inexorablement vers la mort dans une progression du mal traumatisante pour tous. Ce corps sainement entretenu le lâchait prématurément. Seuls ses gestes impatients et vigoureux parvenaient à nous faire comprendre ses souhaits : aller voir et revoir les petites routes de montagne le long de la rivière.
Oui, nous étions menacés par le lac ; oui, c’est une connerie qui ne se fera jamais. La construction à venir nous dépossèderait de tout, pas de quartier, le périmètre de nos 8 hectares traçait les contours de « l’espace de loisirs du Saint-Bertrand » au centre duquel trônerait le lac. L’expropriation toucherait aussi nos voisins séparés de nous par le Saint-Bertrand ; nous devions tous nous préparer à quitter nos maisons.
À mon tour, je fus assommée. Lui continuait d’affirmer en grognant sa certitude que cette imbécillité ne se réaliserait jamais, au vu de l’impureté des motivations d’abord. D’ailleurs, depuis que l’idée avait germé, rien n’avait bougé, malgré les financements généreusement déversés pour sa réalisation au titre des aides accordées à l’époque aux contrées « dévitalisées ». Ne faites rien, la baudruche se dégonflera d’elle-même.

Pink mourut en 1987. Claudine est revenue de son île assister à son incinération. Maman et ses 3 filles, seules dans la salle du crématorium immense. Nous aurions pu au moins, une dernière fois, écouter avec lui un peu de musique qui toujours lui fut essentielle. Comme il le faisait pour nous réveiller à l’aube pour la cueillette des pêches, nous aurions pu lui « envoyer » Summertime par Armstrong. Nous n’y avons pas pensé. Nous sommes restées dans le silence. Maman, sans nous en avertir, réalisa ses dernières volontés : aux sources du Saint-Bertrand, elle alla jeter ses cendres.

C’est après la mort de père que j’ai osé enfreindre ses recommandations : « Ne pas se faire voir ! Ne rien dire ! Attendre ! » Investie de la légitimité que donne la connaissance, contre le projet farfelu, j’ai suscité la création de notre association en 1988. Avant les élections municipales à venir, nous devions nous unir, créer un rapport de forces en notre faveur pour que les élus en place ne puissent pas reprendre l’idée absurde qu’ils avaient présentée comme l’œuvre majeure à accomplir. L’élément essentiel de notre opposition s’appuyait sur le manque de financements puisque les fonds européens généreusement dispensés avaient dû être restitués au motif que pas une ombre de tractopelle n’avait entamé la moindre petite digue… Pendant 34 ans, cet état immobile se perpétuera, le miroir aux alouettes sera agité aux yeux des électeurs pendant que, dans les faits, rien ne bougera, pas la moindre levée de terre ne sera dressée pour contenir les eaux du Saint-Bertrand.
Réunion fondatrice de l’association baptisée « Charla-Brantalou », « Pour la défense du site de Charla », « Pour le développement du Pays quillanais ». Je fus élue présidente, mon ami et voisin André, vice-président. Début de la grande aventure, à ce jour elle n’est pas terminée. Les journaux locaux, toujours à l’affût des événements, firent le lendemain un compte-rendu précis des nombreuses propositions de projets alternatifs élaborés par notre nombreuse assemblée productive. Nous aimions tellement notre territoire encore intact que nous étions persuadés qu’il pourrait devenir exemplaire, désirable pour les touristes et ceux qui viendraient s’y installer, grâce à des réalisations intégrées à son évolution, respectueuses de l’environnement et des hommes, porteuses d’emploi. Tous les programmes que j’ai ensuite soigneusement élaborés pour les élections auxquelles je me suis présentée se sont inspirés de ces bases réalistes et ambitieuses.

Dans ce fond de vallée exsangue où l’entreprise Formica connaissait à son tour les prémices du déclin malgré les soins de son directeur-maire, nous avons créé un événement. Intéressée par la singulière contestation surgie sur l’électrocardiogramme plat du fin fond du département, fief de la droite depuis 30 ans, les Socialistes n’ont pas tardé à se manifester. André et moi fûmes pressentis pour être candidats aux élections municipales de 1989, sur la liste socialiste. Notre engagement d’ailleurs était clair. Appartenant à la génération flouée par le communisme et toutes les horreurs révélées, je ne m’étais jamais associée aux fidélités de mon père qui continuait à mettre dans l’urne le bulletin de notre honorable communiste local. Aussi, je m’engageai. Sans ambigüité, pour que les alliances et les projets soient clairs, la photo des candidats fut prise à Charla, devant la maison, sur le petit mur où chaque année nous photographiions les enfants. Il s’agissait évidemment de se démarquer du programme affiché par monsieur Mullot, à nouveau candidat, en tête duquel figurait la réalisation du lac ! Nous formions une belle équipe, tous issus de vieilles familles quillanaise, des vieux militants aux très jeunes. Pierre Bastié, notre tête de liste, avait tenu à me placer en quatrième position. Hélas nous n’avons pas gagné. Il nous a manqué 14 voix pour être aux manettes de la ville. Je fus élue. De me voir à la table des élus allumait chaque fois la mèche de la haine du despote. La séance du Conseil municipal étant préparée en amont, le maire est le maître absolu, il règne sur ses conseillers qui le suivent en bloc dans chacun des votes. Aucune analyse, aucune discussion, tous font allégeance. L’opposition (6 contre 21, malgré notre score brillant) est anéantie à chaque étape de l’ordre du jour. Quand la gauche socialo-communiste a pris le pouvoir, en 1995, le maire socialiste a singé ce fonctionnement.

En janvier 1993, le maire lança un premier référendum d’initiative locale, « Êtes-vous pour ou contre le lac, OUI ou NON ? » : NON répondirent 66,35 % des suffrages exprimés. Il faut dire qu’une violente crue avait frappé notre département de plein fouet. Quand le déversoir de la digue s’est déchiré, libérant les eaux accumulées dans le petit lac au pied du Bugarach, la vague meurtrière n’a rien épargné sur son passage. Les amis de l’association se mobilisèrent pour convaincre les habitants d’aller voter (ce fut un record de votants), et de dire NON au barrage de Quillan. Nous avons joyeusement fêté la victoire.
Quant à la victoire, elle nous fut promptement et cyniquement confisquée : « Ils n’ont pas compris la question ! Nous ferons le lac ! » déclara le maire lors du Conseil municipal qui s’ensuivit. Et en 1995, quelques mois avant les élections municipales et cantonales, le préfet de l’Aude Bellion déclara le projet d’utilité publique. Puis le premier juge au Tribunal de Grande Instance de Carcassonne prononça l’ordonnance d’expropriation : « Déclarons expropriés immédiatement les immeubles dont l’acquisition est nécessaire pour parvenir à l’acte déclaratif […] » Comment ces hauts fonctionnaires ont-ils pu décider de facto, doctement, depuis leurs bureaux dorés de Carcassonne, que le barrage d’une petite rivière, à 200 mètres de son confluent avec le fleuve serait utile pour tous ? Ne leur avait-on pas dit que cette retenue d’eau resterait à sec l’été mais que par contre elle mettrait tout le département aux risques de crues d’automne et de printemps ? N’avaient-ils pas entendu les craintes des maires des villages situés en aval ? Ne savaient-il pas que notre Saint-Bertrand était un biotope unique qu’il fallait préserver ? (Ce sont LEURS mêmes services d’ailleurs qui le déclareront 14 ans plus tard.)
À partir de ce moment et jusqu’au bout de toutes nos procédures devant le Conseil constitutionnel, nous avons été laminés par les collusions triomphantes entre nos politiciens locaux et départementaux, et les services de l’État.
Comme nous étions à nouveau en campagne électorale, nous avons concentré tous nos efforts vers une probable réussite. Le score remarquable atteint par « Charla-Brantalou » au référendum nous avait acquis la confiance des responsables départementaux du parti. Notre section, sans accepter ma candidature, avait choisi sa tête de liste. Rien d’un leader charismatique, mais un instituteur appliqué qui s’était souvent glissé avec discrétion dans nos réunions associatives.
C’est alors que surgit la catapulte ravageuse. Le facteur a mis dans notre boîte-aux-lettres une lettre anonyme bourrée de fautes d’orthographe dont trois graphologues confirmés, ont désigné l’auteur avec 90% de certitude : la tête de liste. Il a dû jubiler quand nous avons été 6 à quitter sa liste, sans en expliquer les raisons, refusant de nous vautrer dans la même fange que le corbeau… Mais en continuant cependant à soutenir le PS. Nous avons gagné… Ils ont gagné ! Tous nous ont fait payer notre orgueilleuse désertion. Le parti, sans comprendre que nous dénoncions seulement les agissements d’un homme (mais le pouvait-il ? Nous n’avons rien dit), y a vu un désaveu de sa politique ; à partir de ce jour, nous fûmes considérés comme des opposants à battre par tous les moyens. Il leur a fallu à peine 5 mois pour que nos 21 camarades plus un de droite, après quelques pas de chachacha, avant-arrière, approuvent à nouveau le projet de lac.

Avant même que le passage à l’an 2000 nous déconcerte par sa banalité non événementielle, nous reçûmes l’inestimable reconnaissance du Tribunal administratif de Montpellier auprès duquel un brillant avocat toulousain avait présenté notre recours contre l’utilité publique : « Considérant le coût estimatif du projet […] Le taux d’endettement de la ville […] que la création du lac n’engendrera aucun emploi nouveau […] Le tribunal décide : article premier : l’Arrêté du préfet de l’Aude est annulé. » Une autre vie était donc possible ! Sereine, je m’installai à Charla.
Évidemment, la commune a fait appel, et la justice a cogné, en contredisant point par point, fait unique, le jugement de Montpellier qui fut annulé en 2002 par la Cour d’Appel de Marseille.
Notre période de rémission avait été de courte durée, le temps pour nous d’encaisser 2 défaites, aux élections municipales de 2001 et, pour moi seule, aux cantonales où je fus battue honorablement avec 38,6 % des voix, soutenue par notre nouvelle association AIRE (Aide à l’initiative dans le respect de l’environnement) au sein de laquelle, à partir de là, je conduisis toutes mes actions citoyennes, en dehors des dogmes et dictats des partis politiques. L’appareil du parti actionna efficacement sa mécanique contre moi en soutenant le maire. Sa victoire fut indéniable, sa satisfaction de vainqueur moins évidente que la jubilation d’avoir obtenu la caution de tout un canton pour sa position de leader pour le « OUI » dans la guerre du lac. En 2008, je perdrai à nouveau avec 46,7 % des suffrages.
Avec l’annulation du jugement de Montpellier, l’expropriation reprenait force et vigueur puisque la Cour de Cassation avait rejeté notre demande de cassation du jugement d’expropriation de Marseille. De mai à novembre 2004, les notifications individuelles étaient parvenues, signées du sous-préfet : « Déclarons expropriés immédiatement… »
En 2004, soit près de 12 ans après la DUP, nous avions demandé la rétrocession de nos biens qui nous était due. « La déclaration d’utilité publique a une durée de vie limitée. Si les travaux n’ont pas reçu de commencement d’exécution dans un délai de 5 ans à compter de la publication de la déclaration du projet, la déclaration devient caduque ». Celle-ci nous fut refusée, arguant un calcul fallacieux qui soustrayait les 1019 jours pendant laquelle la DUP avait été invalidée… Mais, même acceptant leur calcul, notre droit à rétrocession était acquis puisqu’il restait quand même 2258 jours, qui justifiaient nos droits. Le délai quinquennal donnant droit à rétrocessions était même dépassé. Leurs calculs grossièrement faux n’ont eu d’autre but que d’aboutir à nous faire partir ; notre avocat n’a pas su réagir.

Je vécus ces derniers mois à Charla dans la tristesse insondable de l’attente de la fin de notre maison chérie. La rage m’habitait aussi, tant d’absurde nous était infligé par tous, par la justice d’abord qui nous avait condamnés à subir le couperet. Ses représentants étaient venus estimer la maison et les terres avec la délicatesse des marchands qui soupesaient les esclaves et retroussaient leurs lèvres pour estimer la solidité de leurs dents.
En 2005, effondrée, je m’efforçais de garder une dignité raide devant les déménageurs apitoyés ; hagarde, je suivais le mouvement des cartons empilés dans le camion trop grand pour mes maigres biens. Nous avions incrusté le plus beau dans les murs de la maison pour le protéger des inévitables cambrioleurs : l’aménagement du grenier, la délicate salle de bains aux couleurs des cognassiers au printemps, la superbe cuisine, le chauffage central sophistiqué. Tout abandonné. Ma vie rêvée succombait au bout de 4 ans. Dans la petite voiture, nous avons suivi le camion qui trimbalait ma vie.

« NON ! NON ! NON ! » « Le lac se fera pas ! Ripoux ! » Dans son porte-voix, Nadine hurlait nos slogans que nous reprenions en chœur, premiers des indignés qui se manifestent souvent maintenant. Nous brandissions les pancartes réalisées la veille à la va-vite dans mes vieux draps blancs sur le carrelage de ma maison vidée où dans la nuit, en douce, nous étions revenus.
Il neigeait. Les rues cabossées luisaient de flaques noires. La ville était comme ma souffrance, sinistrée, lézardée. Notre ville m’apparaissait dans sa réalité désolée : plus aucun magasin ; quasiment tous ont cédé devant le supermarché qui s’étale et s’exhibe dans la zone industrielle voisine. Les clameurs de notre colère se sont heurtées au ciel plombé.
Après que tout le monde fut parti, je fermai toutes les portes avec les clefs dorées de mon fils, et je la quittai. Dans ses décombres, 4 ans plus tard, je ne retrouverai rien.
Tous les jours après avoir été chassée de ma maison, je passais sur la route à sa hauteur ; sans trop le vouloir, je tournais la tête vers les arbres pour distinguer son toit qui dépassait à peine. Ses couleurs de soleil me rassuraient, elle était bien là, nous saurions le reconquérir.
Ce jour-là, quand j’ai regardé vers elle, je ne l’ai plus vue. Elle n’y était plus. En 2009, leurs tractopelles ont sauvagement traversé le Saint-Bertrand en défonçant ses rives puis monté notre chemin en mission commandée. Arrivés à la maison, ils l’ont attrapée de leurs longs bras griffus, enserrée, désossée, démembrée, fouaillée. Ils se sont acharnés sur elle dans leurs impitoyables allées et venues de bruit et de fureur. Elle n’était plus que fracas, horreur impuissante. Alors, ivres d’exaltation sadique, leurs grosses dents encore pleines de terre et de gravats, ils ont dévalé le chemin à toute allure afin qu’on ne les repère pas. Crime parfait, aucun témoin. Les hommes des basses œuvres ne diront rien. Son isolement dont on était si fiers la laissa mourir sans qu’aucun de ses râles ne puisse être perçu.

J’ai fini par quitter mon petit pays. Les injustices, les désaveux électoraux ont eu raison de mon obstination et de l’enthousiasme avec lequel pendant toutes ces années j’ai créé et conduit des actions pour le développement local et le lien social. L’association AIRE poursuit ses combats grâce à ses militants toujours actifs qui préparent maintenant les élections départementales. Les procédures sont toujours en cours. J’ai renoncé à me battre.