Je construis vos maisons

La voix d’un charpentier.


Lorsque je pars, la ville est endormie, les rues sont désertes, seuls les oiseaux parfois me saluent de leurs chants. J’ai la chance de goûter tous les jours au réveil du soleil qui me gratifie d’une aquarelle chaque fois différente. 5 h 30, 6 heures, 6 h 30… On se lève tôt dans les métiers du bâtiment. On se déplace loin aussi, on passe beaucoup de temps sur les routes, parfois loin de chez soi en déplacement. On travaille dur, on s’abime le corps, on prend des risques au quotidien. Il existe bien des règles de sécurité, mais les vérifications sont peu nombreuses, souvent non contraignantes, le client n’est pas responsable, et il s’agit plus de la bonne volonté de l’entrepreneur ; comme la concurrence fait rage, les entreprises ont souvent tendance à demander toujours plus et plus vite à leurs employés aux mépris des dangers. Les anciens me disent souvent : « Avant on avait plus de temps pour mieux faire, on n’était pas autant pressés. » La qualité de l’ouvrage aussi s’en ressent, on est souvent obligés d’aller trop vite, de faire les choses à moitié, et dans le pire des cas de « cacher la misère », c’est un cercle vicieux où le client n’a plus confiance, et pour de bonnes raisons, mais où il veut aussi toujours payer moins cher pour toujours « mieux ». Mais la qualité a un prix, et donc la qualité se fait rare…

Il existe bien sûr des gens responsables qui prennent la vie des travailleurs au sérieux, quelques entreprises qui ne vendent pas leur travail au rabais mais savent vendre la qualité de leur travail fait en sérénité. Les ouvriers aussi sont coupables (je suis coupable) de ne pas considérer les risques que je prends à la hauteur du bien précieux qu’est la vie. À 10 mètres, 5 ou même 2, la chute est souvent mortelle, ou au mieux handicapante. Il y a 3 mois un homme est mort dans mon entreprise, cela faisait 27 ans qu’il y travaillait, une seconde d’inattention sur un geste reproduit des milliers de fois, une perte d’équilibre, et la chute, mortelle. Les poids lourds portés quotidiennement abiment doucement le corps et les poussières respirées tous les jours seront aussi la cause probable de maladies futures, mais il sera trop tard, et les coupables seront loin.

Les coupables, ce sont l’ensemble des causes qui ont fait de mon métier et de ceux du bâtiment un monde clos, dévalorisé, machiste, où la femme est tristement absente à part dans les remarques sexistes et salaces qui rythment les dialogues au quotidien, où l’on trouve un mélange incroyable de nationalités en même temps qu’une intolérance et une xénophobie profonde, où beaucoup d’hommes se retrouvent parce qu’ils n’ont pas été « assez bons » à l’école, ou parce qu’ils sont arrivés sur le territoire français légalement ou illégalement, venant de loin, pour construire nos maisons. Je me souviens ainsi d’un chantier parisien classé monument historique, où il y avait plus de 300 ouvriers de tout corps d’état et plus de 20 nationalités représentées ; au milieu de ce chantier, à la croisée des 2 voûtes principales en pierre de taille datant du XVIIe siècle, des affichettes de fortune indiquaient des directions opposées : Bamako, Varsovie, Alger, Bucarest, Lisbonne, etc. Jolie blague qui aurait porté à sourire si seulement à coté il n’y avait pas eu les constantes remarques insultantes et xénophobes entre chaque représentant de ces pays. Les coupables, ce sont aussi la hiérarchisation sociale à l’école, le travail non déclaré, la sous rémunération, le dumping social, la puissance des lobbies et grandes entreprises françaises du bâtiment qui utilisent leur poids pour, dans le plus grand silence, éroder petit à petit les maigres compensations données aux ouvriers pour la pénibilité de leurs conditions de travail, le manque de solidarité entre ouvriers qui tend même parfois à une compétition néfaste, la relation employeur-employé qui ressemble plus souvent à un jeu de force qu’à une collaboration.

Le grand coupable c’est aussi la non valorisation de l’intelligence manuelle. Cette intelligence manuelle, qui lorsque je dis ma profession fait pourtant réagir les gens de la sorte : « Oh c’est un beau métier ! » Cette intelligence manuelle qui fascine lorsqu’il s’agit d’un chirurgien, d’un sportif, d’un musicien ou d’un artiste de renom, et qui peut être rémunérée par des millions, mais qui au jour le jour, pour le petit travailleur laborieux, cette intelligence n’est plus que son petit gagne-pain qui lui permet, s’il est habile et bon gestionnaire au mieux, ou sournois et voleur au pire, de bien vivre, et qui permet à plein d’autres de vivoter au milieu de leurs souffrances. Cette intelligence manuelle qui est mal connue, car peu considérée, peu étudiée, peu valorisée.

Et pourtant si j’ai quitté une vocation de professeur des écoles pour me reconvertir il y a 7 ans, c’est qu’après avoir lu Piaget et Freinet, mon intellect me disait que l’expérience manuelle était un merveilleux chemin de découvertes, de compétences et de connaissances, et que mes mains rabougries sous la seule tenue d’un stylo depuis tant d’années aspiraient à plus d’envergure et d’épanouissement : quelque chose qui satisfasse mon corps et mon intellect.
Et depuis 7 ans je suis comblé. Chaque jour est une découverte, un apprentissage. Mon corps a trouvé son utilité, tous les jours stimulé par l’exercice physique ; mes sens sont perpétuellement en éveil au contact du vent, du soleil, de la pluie, de la matière. Mon intellect est inlassablement défié par des solutions techniques à trouver, par les particularités de chaque chantier, par la coordination avec les autres corps de métier, par l’organisation constante et quotidienne. Jour après jour je construis des ouvrages durables, je le vois et je le vis de mes efforts. Chaque jour est gratifiant, et pour ceci comme beaucoup d’autres de mes collègues, j’aime profondément mon métier.

Avant mes 25 ans je n’avais jamais touché un marteau. Élevé par ma mère, avec ma grande sœur, nous étions 3 à la maison. Famille modeste. Seul homme avec 2 femmes extraordinaires, j’eu plus eu tendance à les copier qu’à m’en démarquer. Ma mère était formatrice d’assistantes sociales, ma sœur deviendra conseillère en économie sociale et familiale, et moi du coup, je voulais être instit’ ! Mais l’institution scolaire aura raison de ma passion pour l’éducation ; alors que je m’épanouissais dans l’animation, un an et demi d’emploi-jeune dans une école primaire me donneront un avant goût de l’Education Nationale vue de l’intérieur. Je comprendrai pourquoi on l’appelle le Mammouth : il écrase les enfants et les adultes. Je réalise que je ne suis pas de taille, alors je préfère changer de voie. Je passe par la mission locale, et je trouve un boulot de manœuvre dans une entreprise de charpente, exactement ce que je cherchais.

Pendant un an j’apprendrai les bases : démolir, casser, nettoyer, balayer, ranger. Un chantier bien organisé est un chantier à moitié bien mené. Pendant un an, je jouerai du marteau piqueur dans les méandres des immeubles parisiens, à casser de la tomette, à perforer du plâtre, parfois jusqu’à m’ensevelir sous des tonnes de gravats que je devrais ensuite descendre à la force des bras, sac après sac, par les escaliers tortueux, et les étages que je ne compte plus. Mon métier à cette époque : chercheur de bois. Je creuse tel un minier pour faire apparaître l’ossature cachée des vieux bâtiments parisiens, les pans de bois de chêne massif. Je regarde ensuite les charpentiers que j’accompagne faire leur travaille : tracer, tailler, lever. Réparer pour redonner une seconde vie à l’ouvrage, tout en sous-œuvre, dans des conditions parfois incroyables, où ils arrivent à faire passer une poutre de 5 mètres de chêne pesant plus de 100 kilos à travers 2 cours intérieures, 4 portes et un œil d’escalier, pour la poser à sa place où elle restera pour les cent prochaines années.

Je passerai ensuite par les compagnons du devoir, où je recevrai mes classes. En 10 mois, j’obtiendrai mon Certificat d’Aptitude Professionnel, le CAP, sésame qui ouvre droit à l’exercice du métier, diplôme que je n’imaginais pas obtenir un jour alors que j’avais d’abords suivi la voix universitaire dans les sciences dures.
On ignore trop souvent qu’un compagnon du devoir, qui dans mon métier se surnomme les « bois debout » car ils lèvent du bois toute la journée, commence sa formation par un CAP puis la poursuit par 5 à 10 ans de tour de France où il parcourt les régions du territoire, changeant tous les 6 mois d’entreprise, pour découvrir les multiples façons de travailler, élargir son champ de connaissance, et devenir un maître accompli. À la fin de son parcours, il est aussi bien acteur compétent dans son domaine, potentiellement créateur de nouvelles techniques, mais aussi héritier des traditions anciennes et de l’art du trait, savoir culturel et historique, art du dessin et des techniques qui ont permis l’édification de nos cités, de nos monuments et de nos cathédrales !

Je ne suis pas Compagnon. J’ai commencé à un âge trop avancé la formation pour me soumettre aux règles contraignantes qu’elle implique. Mais je fais mon propre tour de France. Depuis 7 ans je change régulièrement de lieu, d’entreprise, et j’apprends petit à petit à devenir un maître-ouvrier. Monuments historiques, charpentes traditionnelles ou ossature bois, techniques nouvelles et anciennes, maisons individuelles ou grands chantiers architecturaux, bois de brins, bois contrecollés ou matériaux composites fabriqués sous ingénierie, les expériences sont innombrables et toutes riches d’apprentissages. Ces 10 ans n’auront pas la reconnaissance sociale que l’on donne aux 10 ans d’étude d’un médecin, d’un énarque, d’un avocat, d’un ingénieur. Mais j’en suis fier, c’est déjà ça.

Travailler la matière c’est travailler avec soi, l’ouvrage n’est que le miroir de nos erreurs et de nos réussites, de nos compétences et de nos carences, il ne juge pas, n’interprète pas. Mais le gros-œuvre est toujours un travail d’équipe, une alchimie étrange qui force les corps à travailler ensemble, un rapport de force des hommes à la matière qui se transforme trop souvent en un rapport de force d’homme à homme. Le patois du chantier est celui de l’efficacité, au risque de parfois flirter avec la rudesse, c’est une langue qui a oublié la politesse qui a ses codes et ses rites et qui laisse la part belle à la violence : on se maltraite, on opprime, on se domine… On fait avec le moule d’une société et d’une industrie de la hiérarchie. On s’insulte : « Connard », « Abruti », « C’est de la merde », « C’est de ta faute », « Je te l’avais dit », « C’est ton problème », « Débrouille-toi ». On incrimine plus qu’on ne complimente, on pressurise plus qu’on ne stimule. C’est un travail d’équipe où chacun travaille pour soi…
7 ans que je navigue dans cette industrie et 7 ans que je m’attriste de ce constat. Au milieu de ce chaos, heureusement que l’on trouve parfois des âmes assez fortes pour renverser les codes à bon escient, pour imposer par leur autorité, la collaboration, le respect, la bienveillance. Autour de la matière se joue aussi la quête d’un homme nouveau.

Le dos se courbe, les bras se crispent, les mains se serrent. Je trace, je taille, je lève. 3 simples mots qui condensent une multiplicité de cas complexes. Je suis artisan, ouvrier, coterie, « bois-debout ». Chêne, Pins, Epicéa, Douglas… Les essences de bois m’accompagnent de leurs effluves, leur texture, leur couleur, leur dureté. Panne faîtière, noues, arbalétriers, arêtiers… Dégauchir, délarder, mortaiser… Darracq, sauterelle, herminette, les mots sont aussi mes outils, grâce à ce vocabulaire ancestral je parle la langue de mon métier, une langue riche et vivante, qui me fait vibrer, qui chante et fait s’élever le bois : tel le charmeur de serpent, je charme les poutres pour les faire tenir en l’air. Le plus souvent dehors, sauf lorsque mon ouvrage se termine et que je peux éventuellement m’y abriter, je suis fils du soleil qui me réchauffe le cœur et le corps dés qu’il m’embrasse de ses rayons chauds, frère des oiseaux que je côtoie benoitement accroché à mes toits alors qu’eux me narguent de leurs voltiges superbes, sous-fifre des nuages qui déversent sur moi leurs complaintes sans que je puisse broncher, petit ouvrier qui construit des maisons, des immeubles, des étaiements ; maître ouvrier qui construit sa vie de sa tête et de ses mains.

Je suis charpentier.