Dresseur de souffrance

Être coureur cycliste professionnel.


Aujourd’hui, c’est décidé, j’arrête tout.

Et eux, pourquoi ils s’en vont ? Comment ils font ? Pourquoi ils vont plus vite, pourquoi n’ont pas mal ? Pourquoi moi, il faut-il que je me torde de douleur ? Combien de temps encore ? D’ailleurs, qu’est-ce que je fais là ?

Je ne sais plus rien de tout cela, je ne sais plus qu’une chose : que la roue qui me précède, c’est le salut et que le moindre intervalle que je laisserai naître, ce sera la mort. Entre les deux, dans l’espace que je traverse actuellement, il n’est question de rien d’autre que de vie et de mort, et tout ce dont l’existence a survécu à la course se transforme en souffrance. La clameur des spectateurs, le bruit des véhicules, mon propre souffle saccadé, celui des autres, la buée sur mes lunettes, la sueur qui s’écoule sur l’écran du compteur, tout cela dégénère en autant de tortures. Mais c’est aussi la preuve que je survis encore. Pour combien de temps ?

L’ascension ne dure pourtant que quelques minutes, mais lorsqu’on la traverse, elle semble s’étaler sur l’éternité. Comme si l’on pénétrait un lieu où l’espace et le temps s’allongent à l’infini. C’est une forme de transcendance. Il y a, dans ce genre d’instants, quelque chose de supérieur. D’un côté, l’enfer, de l’autre, le paradis, et entre les deux, l’épreuve. Le jugement. Suis-je digne de basculer au sommet avec les autres ou ne le suis-je pas ? Qui va disparaître cette fois-ci ? Combien d’entre nous seront épargnés d’ici à l’épreuve suivante ?

Je suis coureur cycliste. Dresseur de souffrance. Charmeur de douleur. Je connais tout de son comportement. Comme un animal de compagnie qui balancerait la queue et me suivrait partout. Je l’apprivoise six jours sur sept, à l’entraînement, et je la dépasse le septième, en course. Depuis mon plus jeune âge.

Aucun procédé ne sait pourtant abstraire la douleur. Aucun procédé naturel, en tout cas. Moi aussi, je m’entraîne vingt heures par semaine, je suis branché à des tas de capteurs qui mesurent ma puissance, ma fréquence cardiaque, ma cadence de pédalage comme une machine. Je roule un peu plus vite qu’auparavant, mais je souffre toujours autant. Quand j’étais petit, je pensais que si je m’entraînais plus que les autres, je deviendrais meilleur. Mais j’ai bien vite compris que les autres se disaient la même chose, et qu’arrivé à vingt-cinq heures d’entraînement, il devenait plus efficace de se reposer que d’aller s’entraîner davantage.

C’est presque sans m’en rendre compte que le cyclisme est devenu mon métier. Par moments, je me demande soudain « Au fait, pour quelle raison est-ce que je pédale, déjà ? » Mais je ne parviens plus à me souvenir pourquoi. Et après tout, ce n’est pas le plus important. La priorité, c’est que je m’assure que mon cœur se situe bien au-dessus du seuil anaérobie pendant les intervalles, que je me débrouille pour trouver une place assise dans le métro en évitant les vieilles dames et les femmes enceintes, ou que je n’oublie pas d’avoir une bouteille d’eau suffisamment pleine constamment à portée de main. Ce genre de choses jonchent mon curieux quotidien. Les considérations philosophiques passent après.

Aujourd’hui, je n’existe plus qu’en tant qu’athlète. Le garçon que j’étais par le passé a disparu depuis longtemps. Pénétrer l’excellence, c’est un peu comme enfiler une paire de lunettes spéciales. Tout ce qui ne passe pas au filtre de la performance s’efface du champ de vision. Des tas d’objets ont ainsi disparu insidieusement de mon quotidien : les pizzas, les devoirs, les dimanches, les amis. En permanence, je dois surveiller l’état de mon hydratation, mon taux de masse grasse, la qualité de ma circulation sanguine. La course ne s’arrête jamais, elle continue encore une fois la ligne d’arrivée franchie. Je pourrais presque rester sur le vélo. Je ne verrais sans doute pas la différence.

Tout est une histoire d’arithmétique. Puissance égale force fois vitesse. Performance égale puissance par poids. Mes bourreaux sont ceux qui résolvent cette équation avec la plus grosse variable. Au milieu de ces calculs, nous ne sommes que la donnée de base. Nous ne sommes que le point d’équilibre entre travail et fatigue, entre maigreur et énergie, entre volonté et résignation. Résister à la souffrance est juste le postulat de cette théorie. J’aurai beau repousser davantage la douleur, si je suis trop lourd ou pas assez puissant, mon éviction n’est qu’une question de temps. Finalement, tout est écrit dès la naissance, et la plupart d’entre nous s’acharnent vainement à repousser les bornes d’un destin déjà fixé depuis belle lurette. C’est une fatalité à la fois infiniment cruelle et profondément juste.

Alors, peut-être que de tout plaquer, ici, maintenant, reste encore la meilleure solution. Il suffirait que je laisse filer la roue qui me précède et, dans l’instant, je serais libéré du poids de mon destin. Que nous soyons cinquante ou deux cents au départ, il n’y a qu’un vainqueur, et cent-quatre-vingt-dix-neuf perdants. Tant d’efforts pour si peu de réconfort, ce n’est pas raisonnable.

Mais pourquoi je m’accroche ? Pourquoi je ne cède pas ? Pourquoi, malgré la douleur, mes jambes poursuivent-elles leur rengaine ? Serais-je devenu une machine pour de bon ?

Si j’étais véritablement une machine, je ne souffrirais plus. Je pourrais poursuivre, comme un métronome, sans me soucier de la roue qui me précède ni de celle qui me suit. Je serais libre comme l’air, et ce serait agréable de pouvoir disposer des autres selon mon bon vouloir. Je serais devenu le bourreau, et eux seraient devenus moi-même. Ils éprouveraient ma souffrance de tout leur être.

C’est le choix de certains d’entre nous. Las de s’entraîner, fatigués de souffrir, impatients de gagner, quelques-uns décident de renier leurs propres limites et de ne plus devenir que le prolongement de leur véhicule. Peut-être même qu’il s’en trouve parmi les roues qui me précèdent en ce moment même et que je leur dois une partie de mon effort. Comment le savoir ? Ils ressemblent à s’y méprendre à l’organisme qu’ils étaient autrefois et qu’ils ne seront jamais plus.

Mais, moi, mon corps me rappelle constamment à quel point il est en vie. À chaque tour de pédale, la douleur incrémente, mais ses raisons restent toujours aussi dérisoires. « La douleur n’est qu’un signal », je ne cesse de me répéter.. « La douleur véritable, c’est la défaite ». Et le seul et unique moyen de repousser la défaite, c’est de s’accrocher, de toutes ses forces, à la roue précédente. Mais ces forces ne sont pas inépuisables et, l’immense majorité du temps, elles tarissent bien avant d’entrevoir la victoire.

Pourtant, la vérité, c’est que le cyclisme n’est pas une science tout à fait exacte. Au fond, nous ne sommes qu’un bon gros tas de sentiments, tous autant que nous sommes. Par un procédé quasi miraculeux, une fois la ligne franchie, la souffrance s’efface aussi rapidement qu’elle est arrivée, et l’espoir reprend. Je pense que Dieu a inventé l’espoir par nécessité, après avoir constaté qu’aucune de ses créatures ne se relevait de la souffrance. Il a trouvé ce subterfuge, et je me fais prendre au piège à chaque fois.

En réalité, perdre ne tue pas, et gagner n’autorise pas davantage l’accès au paradis. Lâcher cette fois-ci ne serait pas catastrophique, mais s’accrocher non plus. Et à force de s’accrocher, le sommet finira par apparaître, comme par accident. Et alors, tout fera sens à nouveau. La sueur de la montée fera place à l’ivresse de la descente.

Et demain, tout recommencera, encore.