Je n'avais jamais vécu là

En résidence pour personnes âgées.


Depuis un mois, j’ai élu domicile à la Résidence Roger Meffreys qui abrite une quarantaine de pensionnaires âgés. Tous sont autonomes, y compris deux centenaires. Nous déjeunons à 12 h 15. À ma table, nos âges respectifs vont de 86 à 95 ans. Il nous arrive de rire souvent d’un bon mot ou d’une blague trouvée dans le journal. Sinon, on mâchonne les mets, on les assaisonne de commentaires plus ou moins acides (comme les sauces).
Les jours d’école, la salle à manger attenante se remplit d’une foule d’écoliers – manière de ne pas couper le lien entre les générations. Une fois le repas terminé, chacun regagne sa chambre pedibus cum jambis ou muni de canne ou de déambulateur. Nos centenaires se contentent de leurs seules cannes. Je vois souvent Jérôme se glisser le long de la rampe d’escalier, presque complètement sourd et malvoyant. Il parvient seul jusqu’au seuil de la salle à manger en se fiant à sa longue habitude de la maison. Je fais de même avec mon compagnon d’oxygène (le réservoir portatif qui permet les déplacements) : par chance, ma chambre de « simple passager » se situe au rez-de-chaussée. Je l’ai abandonnée depuis, pour réintégrer l’appartement rénové et adapté que j’occupe maintenant au centre du bourg avec mon épouse. À l’issue de mon séjour dans le Foyer Logement, j’ai entrepris de rédiger ce texte pour rendre compte de la vie que mènent la plupart des résidents.

Vivre ensemble

On ne s’est pas posés de questions. On a vécu ensemble. On s’est apprivoisés lentement. On s’est cherchés sans curiosité ni intrusion dans un passé obsolète. On s’est parfois ou souvent trouvés, on continue à le faire, s’éprouvant amis. De qui l’on peut dire : je me soucie d’eux, ils me font souci. Dans le respect de nos individualités.

Les récentes élections locales ont amené à la Résidence le Maire actuel, avec une provision de pin’s, et son concurrent, accompagné de chocolats appétissants. Il fallait voir ces dames afficher des pin’s sur leur poitrine comme si c’était une décoration.

On célèbre les anniversaires, joue au Loto, dispute un concours de belote, écoute un concert donné par une troupe itinérante, participe à un atelier, fête Mardi Gras et Noël. Après la distribution de la galette des rois, Gaëlle a proposé de chanter. Aussitôt dit, aussitôt fait. Ginette s’est mise au piano et, de tête, a commencé à nous accompagner. Le rythme a incité Madame G. à danser le pasodoble avec Raymonde (2 nonagénaires) et plus tard à entamer une valse avec la Directrice. Et des applaudissements nourris rythmaient les chansons. Ainsi allons-nous de semaine en semaine…

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Aujourd’hui a eu lieu une réunion avec le personnel de l’ADPA (Aide à Domicile pour la Préservation de l’Autonomie). Après la présentation par la Directrice et les représentantes des buts de l’Association vient le moment des questions.
Ginette prend la parole, elle s’exprime posément : « Je suis ici depuis dix ans (elle en a 91), les sept premières années, tout marchait bien avec mon aide-ménagère. Les choses ont empiré ensuite ; je restais autonome mais il m’était indispensable que les objets dont je dépends pour la conduite de la vie quotidienne restent à une place définie. Je n’y vois que d’un œil, j’ai besoin de repères. Ça s’est gâté quand on a refait ma chambre. Maintenant, quand je vous téléphone, vous m’envoyez n’importe qui, comment voulez-vous qu’elles s’habituent à mon appartement ? »
Carmen, au contraire, loue les services rendus par sa propre aide-ménagère. Elle s’est levée pour les détailler. Mais dans ce milieu où l’on ne se touche que passagèrement – une tape sur l’épaule, une poignée de mains, à la rigueur, une bise rapide sur la joue – voilà que Carmen, debout derrière Lucien, entoure son cou de ses bras et caresse distraitement ses épaules. Elle aurait dû emporter son éventail, lui en donner de petits coups pour le réveiller. Car elle n’aime pas le terne déroulement des jours, elle déteste l’atmosphère empesée de la salle à manger, met quelque fois une fleur dans ses cheveux, en pique une autre dans son verre, organise une dinette avec sa copine Yvette. Lucien, imperturbable comme il peut l’être souvent, garde la pose, tandis que les dames de l’ADPA s’impatientent, d’autres résidentes veulent intervenir, s’agitent à droite, à gauche. La réunion tourne court, elle se termine après deux nouvelles interventions à propos des aide-ménagères, absentes de cette réunion qui pourtant les concerne…
D’ailleurs, on les voit à peine, elles parlent peu ou babillent, lèvent, lavent, essuient les uns, les autres, sans récriminer, apparaissent dès l’ouverture, le matin, ou tard dans la journée, accomplissent leur tâche, s’effacent. On est tellement habitués à leur discrète présence qu’on oublie que l’on ne pourrait rien faire sans elles. On connaît rarement leur passé et comment elles en sont arrivées là.
Z. n’était pas destinée à cette vie. Sa grand-mère, au bled, n’a pas voulu qu’elle aille à l’école où ses frères ainsi qu’une sœur aînée avaient réussi. Arrivée en France à l’âge de 17 ans, il était trop tard. Passée d’un mari autoritaire à un compagnon qu’elle a quitté après avoir connu avec lui des déboires sans fin et élevé deux enfants, elle n’a jamais exercé que des tâches sans qualification. N’empêche : quand elle arrive à la Résidence le matin, c’est à grands pas déterminés qu’elle s’avance et que d’un geste ample, elle retire son voile.

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J’ai fait la connaissance de Rosa quelques jours après mon arrivée. Quelqu’un toussait dans l’ombre, non loin de ma chambre. Une toux convulsive. J’ai offert d’aller chercher de l’eau, une chaise. De la main, elle m’a indiqué de n’en rien faire. Quand elle a repris son souffle, elle m’a dit que son cancer la laissait rarement tranquille. L’aveu m’a surpris, je savais déjà qu’ici, on consulte, on se soigne. Cela reste du domaine de la confidence. Mais peut-être l’information était-elle connue de tous.
Le lendemain, Rosa était l’une des joueuses de cartes, elle riait avec ses partenaires malgré les quintes de toux qui la secouaient. Un peu plus tard, j’ai été appelé à remplacer l’une d’elles et j’ai pu constater que Rosa jouait très bien. Comme si de rien n’était. N’est-ce pas ce que nous essayons tous de faire : donner le change. Avec plus ou moins de bonheur.
Quelques jours après, alors que je me trouvais près de la sortie, j’ai pu voir Rosa monter dans une ambulance avec Louis, son compagnon, ils se rendaient à Grenoble pour une séance de soins. Elle y a encore eu recours récemment, son état s’étant aggravé.

J’avais du mal, moi aussi, à trouver un taxi, Simone F. m’a crié : « Demandez et vous recevrez », comme si c’était parole d’Evangile. Le fait est que Simone donne beaucoup de son temps à la paroisse. Mais elle en donne tout autant à ses amies de la Résidence, car elle est sensiblement plus jeune qu’elles. Elle fait des courses pour les plus âgées, porte le courrier de la Résidence à la Poste ou va à la Bibliothèque municipale pour les lectrices avides, au premier rang desquelles Ginette A., son amie. Elles ont le goût pour notre belle langue et le souci d’utiliser le terme approprié à chaque circonstance.
Puis il y a Ginette. Sèche comme un sarment, un feu intérieur l’anime : loin de la brûler, il fourbit la cuirasse qui la protège. Très cultivée, musicienne, elle donnerait toute sa mesure dans un environnement différent. Mais elle joue vaillamment le jeu de la solidarité institutionnelle et y réussit parfaitement.
J’aurais scrupule à ne pas inclure dans cette galerie Raymonde, personnalité complexe qui échappe à toute réduction. Volontiers moqueuse, elle se révèle généreuse et soucieuse du bien public. Lors du dernier Conseil de maison, elle a pris fait et cause pour la Direction qui instituait des heures de permanence pour éviter d’être constamment sollicitée. On peut la surprendre s’affairant dans la salle à manger une bonne demi-heure avant le service à mettre la table…à toutes les tables. Son autoritarisme a probablement à faire avec un sens certain des responsabilités. Secrète, fière, très attachante, elle manque peut-être de vraie amitié au sein du Foyer pour s’ouvrir davantage et montrer toute sa sensibilité.
Mais d’autres mènent un combat silencieux pour la collectivité. J’en veux pour preuve Justine dont j’ai découvert a posteriori qu’elle était la voix jeune au Loto qui énumérait les numéros gagnants, pour le concours de belote aussi (le côté administratif, la recherche des lots, des partenaires, la collecte des dons, etc.). Occupation qu’elle remplit depuis de nombreuses années. Le tout dit avec une extrême modestie et le plus grand naturel. Je regarde cette petite femme aux cheveux blancs, toute menue, elle aussi prenant sa part de solidarité qui fait marcher cette maison depuis des années. Je m’incline.

Les Activités Physiques Adaptées

Durant 6 semaines, une jeune stagiaire de 1e année d’une section des activités physiques et sportives de l’Université Joseph Fourier de Grenoble, Marion, a pris en charge les Activités Physiques Adaptées et les a animées à un rythme accéléré, dans le but de montrer quel type d’activité chaque résident devrait pratiquer régulièrement pour rester en forme.
L’absence d’activité physique raisonnable est préjudiciable à tout un chacun, nous dit-on, particulièrement quand on avance en âge. Notre équilibre, l’état de notre cœur et de nos artères, celui de notre mental en dépendent. Tous les Centres de convalescence en organisent, et les Foyers Logement, le plus souvent par manque de ressources, n’y recourent qu’occasionnellement. C’est aussi ce que préconise l’Organisation mondiale de la santé (O.M.S). C’est dire l’engouement provoqué par le stage de Marion.
Très jeune de corps et d’esprit, dynamique, d’humeur badine, elle a eu à cœur de nous entraîner de plusieurs façons, réparties tout au long de la semaine, faisant succéder gym douce, relaxation, marche et exercices plus élaborés de maintien et d’équilibre à l’intérieur ou dans le parc. Ainsi se sont succédé franchissement d’obstacles horizontaux en plastique de faible hauteur, enjambements successifs de cercles, toujours en plastique, sans poser le pied en dehors, exercices d’équilibre avec recours minimal à la rampe. Chacun y est passé à son tour, sous le regard plein d’empathie des camarades qui observaient, commentaient, tremblaient aussi quand celle-ci avait une canne et celle-là éprouvait des difficultés à marcher. Marion veillait, ses bras en berceau autour des intéressés. Ses invitations, formulées personnellement – toctoc à la porte, « Gym douce dans la salle à manger, équilibre au premier » et elle filait chez le voisin ou la voisine. Ainsi de suite jusqu’à ce que nous soyons sur les lieux à l’heure.
Pour les séances de relaxation, Marion commençait une sorte de méditation laïque. Sa voix, devenue très douce, adoptait un débit de parole soutenu mais assez lent. Son texte reprenait en boucle les termes « chaleur », « lumière », « détente », pendant qu’elle sollicitait de nous l’évocation d’un cadre paisible, forêt ou bord de rivière, pour relâcher les blocages. À mesure, elle laissait traîner sa voix de plus en plus comme pour nous endormir. Persuasion si efficace qu’elle devait nous laisser quelques instants pour émerger de notre état de contentement béat, reprendre nos esprits et pouvoir enfin descendre dans la salle à manger.

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Ici semble se montrer en action un autre visage de la vieillesse. Par autre, disons plus actif, apaisé, donc moins dramatique qu’on pourrait le penser quand il s’agit du grand âge. Nullement exempt pour autant des maux de la vieillesse où, le plus souvent, arthrose rime avec scoliose et ostéoporose, quand ce n’est pas diabète ou affection cardio-vasculaire. Tout cela existe ici aussi, même si n’apparaissent pas à table les capsules, tablettes ou comprimés, dans un souci de discrétion qui est l’une des caractéristiques de ce que j’appellerais, avec les réserves d’usage et faute de mieux pour l’instant, une culture de la Résidence. Une volonté de faire face, de faire front. Héroïquement est un mot trop fort, mais courageusement, oui.

Dans cette culture, on a déjà renoncé au superflu, on s’est replié sur l’essentiel – meubles, habits, bibelots. Pour chacun, chacune, un appartement de 34 m² environ, qu’on a meublé soi-même, avec quelques souvenirs, photos ou tableaux. 2 résidentes ont un chat. Une vie en raccourci, en solitaire, pour la plupart, en couple, pour quelques-uns. Mais solidaire, autre caractéristique majeure. En harmonie aussi, autant que faire se peut : les ébauches de querelles paraissent s’éteindre aussitôt. La compétition n’est plus de règle, le pouvoir de faible importance quand il ne débouche sur rien. Sortir du lot, pourquoi ? Se hausser du col, pour qui ? Se mettre en évidence : à quoi bon ? Mais le souci des autres, oui, car dans la collectivité créée, bien vivante, chacun, chacune est amené à rendre service ou à obtenir une aide. À être tolérant, compréhensif, à faire des concessions, la vie en collectivité l’exige. Encore faudrait-il interroger les limites de cette tolérance. Car malgré le slogan de « vivre ensemble avec les différences », ne figure parmi les résidents aucune personne issue de l’immigration, alors qu’elles abondent parmi le personnel de service…

Comment cette microsociété tient-elle ? Elle vit, certes, dans un cadre à maints égards très agréable : une architecture modeste mais visionnaire au départ, dans la mesure où la construction en un quadrangle de chambres sur un seul étage permet un brassage constant, et pas seulement au moment des repas dans la vaste salle à manger. Où la vie de la cité et celle à la Résidence s’interpénètrent de multiples façons tout au long de l’année.
Les chambres s’ouvrent sur un parc qui, savamment arrangé au fil des années, a maintenant l’apparence d’avoir toujours été là, avec ses arbres, ses buissons, ses fleurs, sa piste de pétanque et les terrasses empierrées pour diverses activités. Suprême commodité : la Résidence est à un quart d’heure à pied du centre du bourg. Les va et vient sont donc fréquents entre ces lieux, et les contacts sont facilités par les services qui mettent à la disposition des résidents tout ce qu’il faut pour l’usage du corps (coiffeuse, pédicure) et de l’esprit (bibliothèque municipale en visite deux fois par mois, école municipale de musique).
Si les journées s’écoulent dans les échanges indispensables, elles comportent un certain nombre d’activités collectives auxquelles tous les résidents sont conviés mais non obligés de participer. Quel rôle jouent-elles exactement ? Celui d’un corset, destiné à garder l’ossature de la collectivité, voire à la renforcer ? Celui d’un poumon, qui insuffle l’énergie nécessaire à sa continuation ? En tout état de cause, elles découpent la journée en portions mesurables, convenables, si l’on a fait de l’écoulement agréable du temps un objectif de vie.
Mais de quel temps est-il question ? Temps sociétal, temps partagé ? Temps privatif, temps égoïste ? J’ai entendu, plus d’une fois, dans la bouche d’un certain nombre de personnes, l’expression « ça passe le temps », commune aussi à maint habitant du bourg.
Le temps vers quoi ? Vers quoi se dirige-t-on, à notre âge qui est le grand âge ? Tel semble le « non-dit » pour une majorité de personnes ici. Un non-dit qu’il faut énoncer : la perte de l’autonomie, la nécessité d’entrer dans une structure médicalisée, la mort. Pas la mort d’une autre personne : la nôtre.
En d’autres termes, si nous sommes tous ici de passage, comme nous l’avons été précédemment dans la vie active, nous ne faisons jamais allusion à « l’après ». Le sachant tout de même, dans notre for intérieur, en en ayant pleinement conscience, nous voulons peut-être que cette communauté dernière dont nous faisons partie « tourne bien », de même qu’un système de poulies dans une grande horloge doit être en permanence huilé pour bien fonctionner, tâche qui incombe à chacun de nous. D’où découle un esprit de corps qui se manifeste dans chacun des actes de la vie quotidienne, dans les réunions, les activités, dans les Conseils de Maison, dans la célébration des anniversaires. Peut-on dire alors que nous construisons une sorte d’arbre de vie d’un style nouveau ?

La soif de lire

Au programme du jour : lecture à voix haute par Muriel, l’une des bibliothécaires de Gières. Nous sommes sept pour commencer. Elle a choisi un petit récit très enlevé. Tout au long de la lecture, Suzanne, plongée dans un recueillement total, ne bouge pas, c’est tout juste si elle respire. Elle aime la poésie, connaît par cœur plusieurs fables de La Fontaine, et la lecture à voix haute la passionne, d’autant plus que c’est un exercice dans lequel Muriel excelle. Celle-ci module à bon escient sa voix, joue de l’ensemble du corps, du visage, des yeux et des mains pour souligner les effets. Car le récit, fait de courts dialogues, est comme une pièce de théâtre miniature. Ce besoin vital de croire en une personne de papier, quand elle est incarnée avec tant de justesse, c’est l’apanage du théâtre, celui qu’a « joué » Muriel pour les spectateurs que nous sommes. Suzanne, assise à côté de la lectrice, a fermé les yeux. On dirait un gros bébé durant la tétée. Même les petits cris poussés à intervalles par Yvette et Eliza ne la troublent pas. Elle émergera très lentement à la fin de la lecture.
C’est le moment où Muriel, après avoir laissé passer un silence, se lève et va chercher près de l’accueil le caddy porte livres qu’elle y a laissé. C’est avec lui qu’elle a descendu le chemin de la Résidence, avec lui et les livres rendus par les lectrices qu’elle remontera en fin de séance.
L’arrivée du caddy provoque un afflux de personnes qui attendaient dans le hall d’entrée la fin de la lecture. En tête figure la silencieuse, la filiforme Madame G. prise d’une activité débordante. À toute allure, elle déballe les paquets les uns après les autres sans d’ailleurs regarder les titres, à la recherche, semble-t-il d’un livre, peut-être Le Livre, objet de sa quête éperdue. Muriel enregistre les emprunts, note les nouvelles demandes, répond aux questions, tend à Joséphine le livre en italien sur Florence qu’elle lui avait demandé et donne à Ginette A. un gros livre qu’elle a fait venir exprès pour elle. Elle laissera à l’accueil ou fera passer directement à Lucien et à Maurice, autres accros à la lecture, les livres apportés pour eux. La séance s’achève.

C’est une cinquantaine d’ouvrages qui fait ainsi le voyage tous les 15 jours. La Résidence a sa propre bibliothèque, constituée majoritairement de dons. Mais il faut actualiser les collections.

Nos centenaires

Il est difficile de parler avec Jérôme W., presque complètement aveugle et sourd. Louis est l’un des rares à le faire, en s’inclinant jusqu’à son oreille et en lui parlant littéralement dans le pavillon.
Jérôme est un ancien ouvrier fraiseur, grand, élégant le dimanche et les jours fériés. Il n’y a pas si longtemps, il aimait aller déjeuner au restaurant, le dimanche, avec son épouse. Le couple devait déménager dans un studio, mais la veille du déménagement, son épouse, déjà malade, est décédée à l’hôpital et l’on n’a plus vu Jérôme à table pendant quelques jours.
Marcelle G., elle, plus âgée d’un an, entend et voit très bien. Sa mémoire et son élocution sont excellentes. C’est une ancienne institutrice de Gières dont le mari était directeur d’une école de la ville. Elle est très aimée. Et valide, comme Jérôme.

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Vivre en collectivité mais pouvoir s’isoler dans son studio ou son appartement quand on le désire. Être au contact direct de la nature mais non loin d’une bourgade où l’on trouve tout le nécessaire. Participer si on le souhaite à l’une ou l’autre des activités proposées chaque semaine. Se frotter aux autres résidents au détour des couloirs ceinturant le quadrilatère des chambres ou sur les chemins menant à la ville. Apprendre à se connaître mieux, nouer peut-être des amitiés. Entretenir son corps par la marche et par l’exercice physique, son esprit par le commerce des livres, sa curiosité grâce à la radio, ses rêveries grâce aux séries de la télévision. Contribuer à enrichir le terreau humain de la Résidence en contribuant à l’épanouissement général. N’est-ce pas l’esprit de la Résidence que j’esquisse ici, au soir d’une nouvelle visite à mes anciennes camarades ?

C’est l’heure du goûter dominical, un entracte entre 2 semaines. Temps circonscrit, de 15 à 17 heures, temps « gratuit », en somme. Rien n’est programmé ce jour-là, à cette heure. C’est le temps d’une intimité réduite à un petit groupe de volontaires et de désœuvrés. Un temps ouvert, libre de contraintes (ceux intéressés par une retransmission sportive ont déjà quitté la salle). La conversation se déroule sur le ton de la confidence, nul besoin d’élever la voix comme dans la salle à manger. Ici, l’écoute est maximale. C’est l’heure exquise où le temps – les moments séparés constituant le temps – est goûté pour sa valeur réelle, pour ce qu’il apporte d’inattendu, du fait du vagabondage de la conversation qui saute d’un sujet à l’autre et se mêle parfois à une chansonnette proposée par celle-ci ou celle-là. Cependant, Gwenoline, la jeune étudiante en médecine, de garde aujourd’hui, distribue café, thé ou sirop et détache de ses doigts effilés le papier argenté autour des petits gâteaux au chocolat qu’elle tend à tour de rôle à chacune des dames. Le cérémonial se répète, un brin solennel, moment rare. La dégustation se fait en silence, on entendrait une mouche voler.

Avant de nous séparer

J’ignorais ce lieu. Plus exactement, bien que passant souvent le long de la grille du parc, j’ignorais qu’il recélait tant de chaleur humaine. Je n’avais jamais vécu là. Or, la chaleur humaine vient par bouffées quand on se frotte longtemps aux autres.
Je dis souvent « je ». Mais ce n’est pas un « je » narcissique. J’ai fait partie d’un groupe avec lequel j’ai vécu 5 mois entiers, du matin jusqu’au soir. Je n’y suis plus, plus tout à fait. Mais j’y retourne, aussi souvent que je le peux, de préférence pour le goûter dominical. Les sentiments…