J'ai peu d'espoir

Fuir le Congo pour la France.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Je suis né à Goma, au Congo, en 1979. J’ai six frères et sœurs. J’ai grandi à Kinshasa, la capitale. Mon père était fonctionnaire de l’État. J’ai arrêté l’école au lycée (j’étais en 5e humanité). Mes parents n’avaient pas tant de moyens, ils ne pouvaient pas me payer l’université. J’aurais aimé continuer mes études et devenir pilote. Ou journaliste. C’est bien, ça, journaliste. Au lieu de ça, j’ai commencé à bricoler la mécanique et l’esthétique. J’ai été coiffeur masculin/féminin, et je faisais aussi la manucure et pédicure. Aujourd’hui encore, je tresse ma femme et ma fille.

En 2003, j’ai rencontré ma femme, Nadine, par l’intermédiaire de ma cousine. Je me souviens de sa robe verte. Et d’avoir été impressionné qu’elle vende du pétrole. Je lui ai parlé, elle a souri. Je crois qu’il y a des beautés différentes : intérieure et extérieure. J’ai rencontré beaucoup de femmes très belles et j’ai toujours été déçu. Là, c’est comme si quand je la regardais dans les yeux, je voyais son cœur. On s’est mariés en 2005.
J’ai aussi été chauffeur-routier, je transportais des marchandises (du manioc, du pétrole) dans les provinces du Congo. Je voyageais beaucoup, en fonction des besoins des clients. Je pouvais rester un mois sur la route. Souvent, le camion tombait en panne, c’était l’horreur, j’étais bloqué au milieu de nulle part en attendant qu’un mécanicien m’apporte les pièces dont j’avais besoin pour continuer le voyage. Et c’est ce qui s’est passé le jour de mon mariage… On avait déjà tout payé pour la cérémonie, c’était impossible de décaler la date. Alors mon frère y a été à ma place. Je sais, ça a l’air bizarre mais sinon je n’aurais pas pu me marier avec Nadine. Quand je revois les photos de « mon » mariage, où je ne suis pas, ça me fait rire. Je n’ai pu arriver sur place qu’une semaine après.
Pour que les parents de Nadine acceptent que je l’épouse, j’ai dû leur donner l’équivalent de 1300 euros (à débattre), trente casiers de bière, trente de soda, une panne pour sa mère (un tissu africain et il fallait acheter le plus cher, à 120 euros) et deux chèvres. Heureusement, j’avais économisé pas mal. Si tu es un homme, et que tu es pauvre, tu ne peux pas te marier au Congo. Là, on avait mis notre argent ensemble avec Nadine. On s’était soutenus. Sinon ça n’aurait pas pu être possible.

*

Il y a quelque chose de très important pour moi, c’est la politique. J’étais combattant pour la démocratie. J’étais membre d’un parti, l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social), je n’ai pas fait la guerre car nous n’avions pas d’armes. Nous étions contre le gouvernement en place – une dictature – qui pense rester au pouvoir éternellement, sauf que ce n’est pas un royaume… La corruption était partout, les civils étaient assassinés. Il n’y avait que de la misère et de la souffrance, plus d’école, de courant, ni d’eau. Comment voulez-vous vivre comme ça ? On n’est pas des animaux. À la maternité, quand les femmes accouchent et qu’elles ne peuvent pas payer la facture, elles vont en prison et y restent jusqu’à ce que leur famille paye pour elles. Vous trouvez que c’est normal ? On a essayé de les aider.

En 2011 sont tombés les résultats de l’élection présidentielle – truqués, évidemment. J’ai manifesté dans la rue, les soldats m’ont arrêté pour me jeter dans un cachot. Les membres de mon parti ont réussi à m’en faire sortir. Au Congo, quand tu manifestes, on te tue. C’est comme ça.
Deux ans plus tard, alors que j’étais en route avec d’autres membres du parti vers l’aéroport pour aller chercher notre président (on était une trentaine), des soldats nous ont barré la route. On a essayé de négocier. Ils ont commencé à tirer en l’air, puis dans les roues de mon camion. Tout le monde s’est dispersé ; avec trois autres, on est restés. On a essayé de leur expliquer que ce qu’on était en train de faire, c’était pour eux aussi, pour la liberté du Congo. Sauf qu’ils ont commencé à nous tabasser. Ils nous ont balancé dans leur jeep de soldats, allongés par terre, comme des rats. Et là, ça a été le cachot. Pendant trois mois. On m’y a fait du mal. Ce n’était pas un cachot officiel. On nous a dit qu’on allait nous couper en morceaux. On nous a fait des choses trop bizarres. Dans le cachot, on était 4 du parti, avec 3 autres bandits. Une nuit, où les pluies étaient très fortes, les bandits savaient que les soldats ne viendraient pas nous voir. Alors on a réussi à déchausser les gonds de la porte et on a fui.

J’ai réussi à retrouver le chemin jusqu’à la maison du père de Nadine. J’ai frappé pendant 30 minutes à sa porte, pieds nus. Il a fini par ouvrir, il croyait que j’étais mort. Ça faisait trois mois qu’ils me cherchaient dans toutes les prisons de Kinshasa. Je lui ai demandé s’il avait pu veiller sur mes économies. Il les portait toujours sur lui, dans un petit sac caché en dessous de ses habits.
Pendant ce temps-là, les soldats sont venus là où j’habitais avant (avec mon neveu et la petite sœur de Nadine), ils ont torturé mon neveu pour qu’il leur dise où je me cachais. Heureusement, il n’en savait rien, et ma fille et ma femme s’étaient réfugiées à l’église.

Je suis allé chez un ami en province, au Bas-Congo. Il avait une ferme, c’était bien pour se cacher. Nadine m’y a rejoint avec ma fille, accompagnée par un frère de l’église. On est restés 6 mois, sans sortir. Je ne pouvais pas retourner à Kinshasa, on allait m’arrêter. Je n’avais plus de papiers, les policiers avaient tout gardé. Où partir ? Mon ami connaissait « Monsieur Jacques » qui pouvait nous aider. Il est venu à la ferme, j’ai expliqué notre problème. « Je vais faire tout pour vous. Chaque personne doit payer 6500 dollars. » Je n’avais que 12 500 dollars. On a dû attendre encore trois mois. Puis Monsieur Jacques nous a dit : « Préparez-vous, on part demain. » J’ai demandé où on allait, il a juste répondu : « Ce sera calme, là-bas. » Il est venu avec des passeports. Ce n’était pas nous, mais les photos nous ressemblaient. On est allés en pirogue au Congo-Brazzaville. On y a changé de coiffure et d’habits avant d’aller à l’aéroport. J’ai enfin su qu’on allait à Paris. À Charles-de-Gaulle, Monsieur Jacques nous a dit : « Vous êtes arrivés. Donnez-moi les passeports. »

Je ne savais pas où aller, on ne connaissait personne. Il fallait juste que je sois un homme. J’avais 180 dollars en poche. J’ai rencontré un compatriote et mis ma fierté de côté pour lui demander de l’aide. Il nous a proposé de monter avec lui dans sa voiture, il rentrait chez lui, à Guéret. Je ne savais même pas où c’était. À l’arrivée, sur un papier, il a écrit « 115 ». C’était en mars 2014, il faisait encore froid. J’ai commencé à errer dans rues de Guéret, il n’y avait personne. J’ai trouvé un téléphone public, j’ai appelé le 115. On m’a dit qu’il n’y avait plus de place. On a cherché l’hôpital, où on a passé la nuit dans la salle d’attente des urgences. Un infirmier est venu nous demander qui était malade, je lui ai dit la vérité, il nous a dit d’aller à la préfecture. On a tout raconté, encore une fois.
Une personne du CADA de Guéret est venue nous chercher, mais il n’y avait pas de place pour nous et les procédures de demande d’asile devaient se faire à Limoges. On nous a payé l’hôtel, la nourriture et des billets de train pour Limoges. À la gare, on a rencontré un passager qui nous a accompagné jusqu’à l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration) et m’a donné 20 euros.

Là-bas, on nous a enregistrés. Sauf qu’il n’y avait pas de place non plus. On a tourné dans les rues de Limoges, on a rencontré des gens qui nous ont conseillé d’appeler la Croix Rouge. Ils nous ont donné du dentifrice, du café chaud et des brosses à dents. On s’est réfugiés près de la bibliothèque, où il faisait moins froid. Ma femme et ma fille ont dormi, moi je suis resté debout, j’avais trop peur.
Puis on est retournés à l’OFII. On a pu rester deux mois à l’hôtel Les Baladins. Après, on nous a accueilli au CADA d’Eymoutiers en juillet 2014. On y a passé l’hiver. C’est la première fois que j’ai vu la neige. J’adore. Ces petits trucs blancs qui te tombent sur la peau puis qui disparaissent quelques secondes après. Le froid ne me dérange pas, au contraire.
On ne peut pas travailler puisqu’on n’a pas de papiers, on reste tout le temps au CADA. Je n’arrive pas à dormir, je prends des somnifères, je suis inquiet pour l’avenir. Je tourne en rond alors j’ai demandé à être bénévole, dans n’importe quelle association (il y en a 40, pour 2000 habitants !). C’est en cours.
Je ne peux pas me permettre d’avoir des rêves. J’irai là où on m’envoie. J’aurai une réponse pour ma demande d’asile le 13 juillet. Si c’est positif, je peux travailler, Gloire à Dieu. Si c’est négatif, je retourne dans la rue. Seules 10 % des demandes sont acceptées. J’ai peu d’espoir. Je comprends, la France a déjà donné beaucoup de papiers. Je sais, tout ça. Mais si je retourne dans mon pays, je vais me faire tuer. Ça aura servi à quoi ?