J'ai choisi de la sauver

Devoir fuir son pays.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Mon pays, c’est l’Algérie. J’y suis née en 1985. J’ai 30 ans, maintenant. Avec mes parents et mes frères, on habitait un appartement, dans une cité, au dernier étage. Mon père avait un poste important, c’est quelqu’un de très cultivé. Quand on est devenus grands, ma mère a repris ses études. Elle est devenue coiffeuse et esthéticienne. Elle a un salon.

Trois de mes frères sont partis en Europe, deux vivent encore en Algérie. Il y en a un qui fait de l’import-export, l’autre est agent immobilier, un autre encore bijoutier. Moi, je vis à Eymoutiers, dans le Limousin, dans un CADA (Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile) Adoma depuis deux mois. Avant d’en arriver là, j’ai fait des études de marketing et de commerce international. Je ne sais pas si c’est valable, ici. En Algérie, c’est hyper valable. Après, j’ai choisi le mariage. J’ai rencontré un garçon, on s’aimait. J’ai acheté du matériel de pâtisserie, une maison et une voiture et loué un local. J’ai créé une petite entreprise. Quand j’ai voulu me marier avec mon copain, les problèmes ont commencé. Sa famille était pénible, j’ai eu l’impression qu’ils voulaient me voler mon argent. J’ai divorcé. Et chez nous, c’est la honte. J’ai dû revenir chez mes parents. C’était horrible. Ils m’ont forcée à épouser un cousin qui bossait à la préfecture, je le connaissais à peine. Il a demandé ma main à mon père, qui a dit oui. J’ai préféré partir avec lui plutôt que d’être la honte de la famille.
Dès le début, il me laissait seule des nuits entières ; il a fini par avouer qu’il était déjà marié, qu’il avait des enfants et qu’il couchait encore avec sa femme ! J’ai voulu redivorcer. Sauf que 2 divorces en un an, c’était vraiment trop… Mes parents m’ont dit de partir de chez eux pour toujours ; alors que c’est lui qui m’avait trahie. Je l’ai supplié d’accepter le divorce, les coups étaient sa seule réponse. Il sort, il me tape ; il rentre, il me tape. J’étais soumise, comme un objet entre ses mains. Il m’obligeait à me déshabiller et à faire l’amour avec lui. Il me voulait comme une maîtresse, le salaud. Je porte le foulard, mais à ma manière. Il voulait que ma tenue soit beaucoup plus stricte. Il ne me donnait rien à manger et je n’avais pas le droit de sortir. Il me battait, il me battait, il me battait. J’ai perdu beaucoup de poids, j’ai essayé de me réfugier chez des copines – il finissait toujours par me retrouver.

Puis je suis tombée enceinte. J’ai avorté. La seconde fois, j’ai voulu garder l’enfant. Je me disais qu’en devenant mère, il allait enfin me respecter. Je voyais un gynéco et un psy, sans que mon mari sache. Ma fille est née. Il ne l’a même pas prise dans les bras. Il était super froid. Il continuait à me maltraiter. Ça devenait de pire en pire. Il hurlait contre moi, je pleurais – devant ma fille. Il l’a frappée, elle avait un an. En la poussant contre un mur, il lui a ouvert l’arrière du crâne. Ça n’arrêtait pas de saigner. Ils ont recousu à l’hôpital, elle a eu 2 points de suture. Là, je n’ai pas pu. C’était trop grave. Je suis repartie chez mes parents, leur ai demandé une dernière fois si cette fois ils acceptaient que je divorce. C’était non. Alors, j’ai demandé un visa pour la France, car je parle très bien la langue. 2 semaines après, j’ai appris que mon visa pour 6 mois avait été accepté. Je suis allée voir un avocat, il a compris ma situation. Je lui ai fait une procuration, il a envoyé à mon mari une lettre de divorce. J’ai appris qu’il a fait un scandale chez mes parents.
J’ai rempli 2 cabas (un pour ma fille, l’autre pour moi), j’ai pris une poussette et toutes les preuves de mon passé (les photos de ma fille après les coups de son père, mes diplômes, mon argent, les papiers qui prouvent qu’il est polygame, mes papiers, l’acte de naissance de ma fille et son carnet de santé) et j’ai acheté des billets d’avion pour Charles-de-Gaulle.

À Paris, j’avais quelques amis. Ils m’ont dit que c’était mieux d’aller à Limoges. J’ai acheté des billets de train. Je suis allée à l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration), j’ai été hébergée dans un hôtel pendant 2 mois. Puis j’ai été dans un hôtel social, pendant 20 jours. Et après je suis arrivée ici, à Eymoutiers, il y a 2 mois. J’ai pleuré, j’ai pleuré, j’ai pleuré. Tout d’un coup, tout est retombé. Avant, j’avais mon magasin, ma maison, dans une grande ville. Et là je me retrouve en pleine campagne, dans un bungalow. Il est bleu, c’est hyper confortable, le personnel du CADA d’Adoma est adorable. Mais j’ai été élevée en ville, on faisait plein de trucs. Là, il n’y a rien à faire. En parlant un peu avec les autres, il y a des gens de partout, je comprends que tous, d’une manière différente, on a dit non.
Au début, ma fille avait peur de tout et de tout le monde. Elle était sauvage. Elle a grandi dans la violence. Elle ne faisait que taper, les autres enfants ne voulaient plus jouer avec elle. Maintenant, elle s’habitue. Elle commence à parler, elle rentre à la maternelle en septembre. Elle est traumatisée et elle se guérit. Doucement. J’apprends à lui faire faire des bisous, des câlins.

J’aimerais que l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) m’appelle et me donne une réponse. Attendre, c’est insupportable. Je voudrais vivre dans un endroit où il y a du travail. À Marseille, il paraît qu’il y a la mer et beaucoup d’Algériens – un peu comme mon pays. Je ferai n’importe quoi, serveuse, ce que tu veux. Mais pas le ménage, là c’est trop pour moi. Je déteste ça. J’aimerais ouvrir un salon, j’adore faire des masques moi-même, avec du miel et de la cannelle.

Je ne suis plus du tout en contact avec ma famille. Ils ne m’ont pas soutenue, pas aidée. Je suis en colère contre eux. En plus, je sais qu’ils ne vont pas me pardonner.
En Algérie, il n’y a pas la loi. Sinon j’aurais pu rester dans mon pays, avec mes diplômes et mon travail. Je ne veux pas dire que la France n’est pas belle, mais j’aurais préféré ne jamais devoir y vivre. Pas comme ça.
J’ai été mariée 6 ans avec un barbare. S’il me retrouve, il me tue. Et avec son réseau, il n’ira même pas en prison. Et ma fille ? Il va la mettre en morceaux. Je lui dis qu’il est mort. Je veux qu’elle ait une belle vie, pas comme moi. J’ai tout fait, tout quitté pour elle. J’ai choisi de la sauver. Je ne regrette pas.