Je ne sais que dire de lui

Un éducateur en formation.


La M.E.C.S. (Maison d’Enfants à Caractère Social) où j’effectue mon premier stage exerce au titre des établissements destinés à accueillir des mineurs et des jeunes majeurs qui connaissent des difficultés sociales et familiales. Ces jeunes, confiés au service de l’Aide Sociale à l’Enfance (A.S.E.), sont placés sous la responsabilité du Président du Conseil Général, répondant à la mission de protection de l’enfance. Le Conseil Général est également le financeur et le tarificateur de cette action sociale. La M.E.C.S. est habilitée à recevoir des mineurs bénéficiant d’une mesure administrative, Accueil Provisoire (A.P.) ou judiciaire, ordonnance de placement provisoire (O.P.P.)

Je suis bien repéré par les adolescents. J’apporte ma pierre à l’édifice humain, c’est-à-dire, à accompagner à un mieux-être, à un mieux-vivre, des adolescents dont les difficultés rencontrées, les difficultés éducatives ou les situations vécues entraînent un éloignement nécessaire du giron familial. En M.E.C.S., il s’agit de vivre, partager, éduquer, étayer au quotidien. Mille fois répété, le quotidien, ce sont des petits instants suspendus, élastiques, sortes de temps figé-coulant.
Les sommeils difficiles en peine et coups de blues, bleus à l’âme, en mal-à-sa-mère, amertume à l’âme, en larmes amères. Limberley ne manquerait pas un épisode de la série « Famille d’accueil » blottie dans un fauteuil. Y’a les têtes à épouiller dans le rire. La tension du père raide dans son orgueil qui récupère son fils pour le week-end. La mère en visite qui cache son ivresse derrière une attention, une gentillesse coupable. Les conflits liés à la place occupée au dîner, les tâches quotidiennes (oubliées), l’appel du coucher (retardé), l’injonction d’éteindre la télévision (suppliée). La solitude du week-end au foyer quand les autres sont dans leur famille. La réunion-jeune du lundi soir. C’est Marc qui ramasse les petites boules d’excréments qu’il produit dans sa phase d’encoprésie en Petit-Poucet aux mains sales. Les après-repas où je lutte contre la télévision avec mes jeux de société. Le quotidien, de rythmes en rites.

À la M.E.C.S. avant toute chose, avant toute blessure épongée par les photos de famille ou posters, des chambres témoins des douleurs, on en reste pas moins adolescent. Le corps en mutation est en jeu, est un enjeu pour eux. Il bout et pulse, les éruptions sont explosives. Acmé de l’acné. C’est Bryan qui détruit un balai en petites pièces comme un chiot le ferait d’un bâtonnet. C’est Alix, rage éteinte après une crise clastique, avec lequel je remonte, une à une, les lourdes portes qu’il a dégondées. Après-midi d’un fauve. C’est Limberley qui prépare sa fugue, réunissant sa vie dans un mini-sac à main. Pour voyager léger ? Le Loto que j’organise en sollicitant les pharmacies et libraires du coin, les petits lots gagnés-gardés « Pour maman ! » ou « Pour faire des gâteaux quand je serai parti ! ». L’espoir d’un retour fait vivre.
Un lexique s’intègre à un savoir-faire, l’« accomp’ », la « transmission » pour l’accompagnement, la M.E.C.S. est une langue. Messe de la M.E.C.S., prière de dire bonjour, s’il te plaît, au revoir, merci, bonsoir.

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« Claude ! Mon ami ! » Par ces mots, Tonio m’accueille ce matin-là. Je sors d’un froid mordant et d’un vent giflant. Les mots de Tonio font courir un courant sur ma nuque. Il fait doux dans le réfectoire. Ça sent le lait chaud, le chocolat, le pain grillé. Musique du presse-agrume électrique qu’Hugo s’est accaparé. Son large sourire et ses yeux ne me quittent pas avant qu’il m’ait serré la main.
D’où vient l’élan de Tonio ? Comment répondre à ça ? Je reprends Tonio, « Bonjour Tonio ! Je ne suis pas ton ami, Tonio. J’ai entendu ce que tu voulais dire ! Ta joie fait plaisir à voir ! » Je ne confonds pas mon rôle mais cela me trouble. Je sais que j’ai gagné quelque chose de lui et de moi. Je pense avoir suffisamment modulé ma voix pour qu’il entende les deux messages de ma réponse. J’ai gagné sa confiance. Il pourra dire « je » parce qu’il aura aussi trouvé quelqu’un pour l’entendre.

« Je n’habite pas ici ! » Tonio ne veut pas être là. Ce n’est pas sa chambre, pas sa place. Tonio ne décore pas la petite chambre qu’il occupe depuis plusieurs mois. Sur la table, sur le lavabo rien ne traîne, sur les murs, les placards, rien. Blanc de blanc. Tonio, quatorze ans bientôt. Une houppette à la mode, une allure de grand ado, un fin duvet sous le nez. Il semble ailleurs et par moment sur une pente dépressive. « Je suis nul ! » ou « Je ne sais pas ! Je ne sais plus ! » Tonio exprime peu ses émotions, parle peu. Après les devoirs du soir, il plonge dans les applications de son téléphone portable ou de sa tablette tactile, explorant fonctions et gadgets. Ses doigts glissent sur la surface et lui aussi reste à la surface des choses, fuyant-glissant. Il est une telle énigme de silence, que la déficience a été un moment évoquée, hypothèse infirmée par le psychologue du Centre d’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel (C.A.T.T.P.), un service ambulatoire qui accueille des jeunes troublés psychiquement et que visite quotidiennement Tonio. Il ne s’agira pas de çà donc.
« Établir la confiance », « Il ne formule aucun avis et aucun intérêt pour la scolarité », c’est ce que je lis dans le cahier de liaison placé dans la chambre de veille au moment du coucher. Il résiste. Ni le sport, l’actualité, la lecture ne semblent l’intéresser, à peine la musique ou les péripéties des vedettes du petit écran. Comment le relier ? Ce soir, ma main restera suspendue à côté de son prénom et des guillemets que j’ai ouverts pour « la transmission ». Je ne sais que dire de lui.

Il est arrivé à la M.E.C.S. quelques semaines avant mon début de stage. Nous sommes arrivés presqu’en même temps. Tandis que je cherchais à trouver ma place dans l’équipe de la M.E.C.S., il refusait la sienne. Je consulte son dossier administratif et son projet personnalisé. Un Accueil Provisoire (A.P.) qui résulte des nombreux soucis qu’il a pu causer par son agitation dans sa relation avec ses pairs collégiens et les conflits familiaux. Tonio est le cadet de la famille. Il compte une sœur qui vit encore au domicile familial et qu’il peut voir seul le mercredi après-midi en ville. Sa mère est morte en couche. Un mois après le décès de sa femme, son père est devenu hémiplégique à cause d’un accident de voiture. Actuellement, son père a refait sa vie. Il s’est mis en couple avec une femme ayant déjà deux grands adolescents. Petit à petit, Tonio a perdu sa chambre, attribuée à un des enfants de Madame, un peu de dignité avec des interventions de celle-ci dans son intimité au moment de la douche et sans doute une certaine place auprès de son père. Il perdra pied à l’école, par des bagarres régulières l’ayant conduit à l’exclusion du collège et finalement, sa place au sein de la maison familiale par la volonté de son père à bout de ses frasques et insultes. N’en pouvant plus , excédé, à cours de solutions, une Aide Éducative à Domicile a permis à ce que le père envisage un accueil provisoire en M.E.C.S. en passant par les services de l’A.S.E. Les vacances scolaires et les week-ends, Tonio les passe au foyer paternel, lieu où les conflits entre Tonio et le reste de la famille recomposée restent récurrents.
Un feuilleton d’énurésie quotidien complète partiellement cette vignette. Caméo de Tonio, nu pied, se dirigeant vers la lingerie, passant chaque jour « gérer son affaire », les bras chargés de ses draps souillés. Le bas du corps de Tonio ne répond plus, comme un sourd écho à celui de sa mère, à celui de son père ?

Il est sensiblement marqué par les tragédies qui ont jalonné sa jeune histoire et les conflits internes engendrés par son placement en M.E.C.S., la perte de sa place au domicile. Ces allez- retours basés sur le croisement des regards au sein de l’équipe, la relecture du projet personnalisé de Tonio, les écrits des divers acteurs de son parcours institutionnel vont m’aider à cerner les problématiques de son placement. Assez tôt, intuitivement, j’ai senti que je devais l’apprivoiser. L’amenant à régler ses pas sur les miens. Restant disponible, dans les parages, à la marge féconde, à la frontière dans un apprivoisement de proche en proche comme l’enseigne le renard au Petit Prince de Saint-Exupéry. En effet, j’ai pu constater à quel point Tonio n’aime pas la frontalité des questions, la directivité des interrogations. J’ai observé ses haussements d’épaules à la première question posée, son regard fuyant lorsqu’on l’interroge sur sa journée au collège, ses réponses rares. Les livres, la télé, les racontars se dévident dans ses paroles rares sans que percent sa personnalité, son authenticité. Faux self, en maladie du siècle.

Le repas de ce soir comme d’habitude est marqué par des temps faibles et des temps forts, des silences et des rires. Tonio s’assoit à côté de moi. Comme souvent, ce soir, il n’y a pas de place imposée par l’équipe. Trouver sa place oui, mais ailleurs ? N’est-ce pas un impératif que son père lui impose ? Ne vivrait-il pas le sentiment d’être le responsable de la mort de sa mère, du handicap de son père ? Un choix entre la vie, sa femme et la vie de son fils ne s’est-il pas posé un moment au père ? Actuellement, n’est-il pas dans un autre choix ? Ce père diminué a-t-il cette fois, choisi sa vie personnelle, confronté à nouveau à un choix cornélien en choisissant sa nouvelle compagne à la vie de son fils à ses côtés ?

Depuis mon début de stage, j’accompagne Tonio régulièrement à son collège non loin de la M.E.C.S. Respectueux de ses silences, pas avare de l’entretenir. Que je le veuille ou non et réciproquement : la relation s’instaure. Chaque parole échangée était un tour de clé donné dans le cadenas de silence ou de déni qu’il imposait. N’y a-t-il pas chez l’éducateur partageant le quotidien de jeunes, l’exercice d’une fonction parentale de suppléance ? Je me trouve là en sorte de papa-mentor de Tonio au risque du transfert.
Aujourd’hui, mardi, il court vers la M.E.C.S. J’arrive sur la petite place, au portail de l’institution. Essoufflé, il me demande si l’atelier d’arts plastiques que j’ai mis en place reprend aujourd’hui. Le jour est bien repéré, l’entrain fait plaisir. C’est bien aujourd’hui. Il confectionne maintenant avec moi des créations à partir de bouchons récupérés au réfectoire. Il s’est pris d’intérêt pour ce que je lui propose, c’est-à-dire créer avec ce qu’on a sous la main, papiers kraft, bouchons et chutes de papiers plastifiés, adhésifs récupérés chez un publiciste du centre-ville. Il a fabriqué un tableau de bouchon à mon effigie. Je l’aide à décorer sa chambre, acteur de son changement.

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Le S.E.S.S.A.D. (Service d’Éducation Spécialisée et de Soins A Domicile) d’I.T.E.P. (Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique), lieu où j’effectue mon stage long de 28 semaines, offre un accompagnement global à ces adolescents de onze à dix-huit ans qui présentent des difficultés, dont les manifestations impactent la socialisation ainsi que l’accès aux apprentissages. Les jeunes que je découvre me semblent dans un premier temps ne pas aller si mal, des adolescents perturbateurs au collège, turbulents en famille, certains un peu bizarre, un peu maniaque. Peu à peu, je découvre au travers des rendez-vous, des réunions, des Projets Personnalisés de Scolarisation, l’ampleur et la problématique du handicap psychique traité au S.E.S.S.A.D., des jeunes confrontés à des difficultés liées à l’exacerbation de diverses troubles de l’adolescence. Ces manifestations, agitations, phobies, bizarreries, perturbations des cours et absences de travail scolaire, conflits récurrents avec l’entourage ou la famille ont souvent des origines précoces

Au S.E.S.S.A.D. d’I.T.E.P., Kamel rejette ma présence et me renvoie un sentiment de mal-être. Cet adolescent chétif de quinze ans, qui en parait cinq de moins, m’envoie sur les roses et les orties à chacune de mes questions, de mes tentatives de créer un lien, un espace de parole. J’en souffre. Avec lui, je participe au temps de repas, médiations mises en place le mercredi midi en compagnie d’autres jeunes. Cette médiation vise la socialisation au travers le partage du repas. Parmi les autres jeunes, Kamel s’y trouve, maladroit, immature, il crée un malaise qui perturbe les autres adolescents, « celui-là, il est fou ! Je ne suis pas comme lui ! » me glisse Assane. On peut donc le voir tel un enfant imiter la moto et vrombir à tue-tête ! Des petits événements jalonnent cette coûteuse relation, elle me pèse, elle me coûte, à lui aussi ? La lecture de son anamnèse est terrible comme beaucoup d’enfants que nous accueillons mais l’empathie ne bat pas le rappel. Sans m’indifférer, Kamel me met mal à l’aise, ça ne colle pas. Lors des réunions d’équipe, ce sentiment que je transmets n’est pas retenu. Je bois la lie sans le calice. D’un autre adolescent, dont le comportement pervers m’avait perturbé, le médecin avait su me dire « la perversité, c’est ce que vous ressentez ! C’est ce qu’il provoque comme réaction chez vous. » Ce simple constat du médecin en guise de diagnostic réussira à tiercer cette relation. D’un autre adolescent , si menaçant physiquement et par la parole qu’il nécessitait la mise en place d’un dispositif d’accueil aménagé et bordé, j’ai su trouver dans la petite taille des épaules et les attitudes de petits garçons envers une éducatrice, le moyen d’apaiser le sentiment de sidération ou d’effroi qu’il provoquait chez moi. Je n’ai su trouver chez Kamel une planche de salut pour que la relation ne soit ni menaçante pour lui et moins attaquante pour moi. Kamel me dira au moment de le raccompagner à son collège, « vous croyez quoi ? Que je vais vous serrer la main et vous dire au revoir ? Même pas en rêve ! » Il quittera la voiture et ne se retournera pas, respectant son annonce initiale.
L’accompagnement de Kamel est une relation où je me risque. Je me mets à distance de cet adolescent qui m’intrigue par son attitude. Il se révèle agité par la maladie de sa mère atteinte de trouble psychique grave et son père, débordé par les demandes institutionnelles. Toutefois, je n’ai jamais souhaité fuir ce qui me tenaillait dans cette relation même si j’ai dû la partager sept mois, la mâchoire serrée. Une éducatrice me dit avoir passé un an dans le silence d’un rendez-vous éducatif. J’y vais tout droit !

Notre binôme d’éducateurs fonctionne bien avec Christèle, l’éducatrice. Kamel lui a raconté ses vacances formidables au Maroc, les visites chez le cousin, les étapes d’un voyage en famille à travers l’Espagne en voiture. À moi, c’est plutôt « ça ne vous regarde pas Monsieur ! » ou « je ne sais pas ! » Aujourd’hui, Christèle est occupée ailleurs. La médiation éducative individuelle prévue est un temps de préparation de repas. Je suis seul avec Kamel. Je me dis qu’il faut tenter quelque chose. Il est là, assis. Je le laisse mettre un peu de sa musique rap. Je lave la salade, je lui parle en lui tournant le dos. Nous partageons les tâches. Je prépare les steaks, lui, les assaisonnements. Il me parle, la parole s’installe, il livre ses angoisses du Maroc, je lui parle du mariage de ma sœur dans ce même pays et de la présence de ma belle-famille à Casablanca, opérant là un rapprochement de nos identités. Il ne s’arrête pas, parlant de l’insécurité, des secours qu’on appelle et qui ne viennent pas, de la solitude, de l’absence de plaisirs, des moqueries en raison de sa petite taille. Il me parle de l’épidémie Ebola qui ravage les populations d’Afrique de l’Ouest. Il me livre un self angoissé, timoré, fragilisé par le contexte local. Sa parole se libère et ainsi me libère. Nous cuisinons ensemble, il assaisonne l’intérieur de nos pains de ketchup, de moutarde et de mayonnaise comme s’il s’agissait de décorer une pièce montée avec une poche à douille. Je peux le rassurer sur ses compétences, l’assurer de mon écoute et de ma disponibilité.

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Mon dernier stage je l’effectue dans un Centre d’Accueil d’Urgence possédant un accueil de jour et des places Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (C.H.R.S.). Les missions de ce service vise la mise à l’abri, l’accès aux droits fondamentaux, l’évaluation de la situation et l’orientation de personnes en errance, à la rue, vivant dans des abris de fortune, sans logement en raison des nombreux aléas qui émaillent la vie (sortie d’institution, problèmes conjugaux ou familiaux, demande d’asile ou des motifs plus divers).

Devant mes yeux vivent des personnes, des jeunes adultes, des retraités, des femmes, des hommes, des migrants, des jeunes errants, des anciens détenus, des exclus, des travestis, des travailleurs saisonniers, des chômeurs, des chiens, des chiots. L’arabe, l’espagnol, l’anglais, le français s’échangent. Babel de l’exclusion. Il y a là pour moi un moment de fascination, j’ose de plaisirs. Le « tout monde » d’Edouard Glissant, pas le quart monde, ni le tiers monde s’anime devant moi. Je ne trouve pas l’aboutissement d’un cheminement personnel et initiatique, mais une part de vérité de ce monde qui se partage tandis qu’il se divise.. Le soir, parfois, çà marine un peu. Oui, ils ont besoin d’être occupé. D’échapper à la « prise de tête », aux questions, aux jugements. Ça bouillonne dans les têtes entre les relents du mauvais ou bon week-end et l’écume des jours. Vents mauvais et mauvais sangs parfois soufflent et gonflent les veines. Ces adultes n’en n’ont pas de veine et moi, cette veine est d’or.

Camilo est arrivé il y a deux jours au Centre d’Accueil d’Urgence. Il est cubain. Peter est installé non pas devant la télé mais « dans » la télé tant il est proche. Sa vie a pris un tournant il y a un peu plus d’un an. Un accident vasculaire cérébral (A.V.C.), la perte d’autonomie, d’une partie de sa vue. Sa voix, sa parole est un grognement « Rarara ! » Parole de l’accompagné, ici, un râle rauque ! Parole d’éducateur « en comprendre quelque chose à minima ! » Femme partie, famille aux abonnés absents, le ciel pour toit. Il jubile devant l’écran quand il trouve un mot, se tourne vers moi et échange pour partager sa joie. Cette joie l’anime et je partage sa joie.

Abdé est arrivé il y a deux mois, il parle avec un humour teinté de gravité à moins du contraire. Je me pose dans la salle avec mes papiers et mon ordinateur. En effet, pourquoi faire cela au bureau. Ce temps de 16 à 17 heures est un temps intermédiaire. Le Foyer ferme pour rouvrir une heure plus tard. Une césure dans ces deux temps distincts. Seuls les résidents vulnérables peuvent rester. Camilo âgé de 70 ans le ventre couvert de pansements, Peter atteint d’une paralysie et Abdé le pied dans le plâtre. Camilo me parle de Cuba, de la répression, de l’embargo, du barrio, des médecins qui conduisent des taxis et des policiers qui rackettent, mon espagnol tient une conversation hachée. Je demande à Abdé que j’ai entendu parler espagnol « Cocinero ? Ça veut dire quoi ? » Cuisinier, me répond le jeune marocain. Peter continue à rigoler seul devant ses trouvailles devant l’écran vert et rose. Camilo me raconte le racket de ses trois langoustes par la police ou comment il s’est fait voler ses papiers après un séjour chez sa fille en Italie. Camilo a la prestance d’un salsero. « Buena vista social club » rencontre « Lost in translation ». Il ne joue pas les scènes qu’il décrit, il nous les danse. « Entonces … » Je m’attable près de Peter. Je lui demande s’il a des enfants, il me répond avec trois doigts tendus. Il me mime son accident cardio vasculaire, son accident de camion. Je vais chercher une feuille, un stylo. Autour de nous, on raconte son histoire mais moi, ce sont ses « mots » que je veux entendre. Sa parole que je veux entendre. Comment sait-on qu’on est accepté par quelqu’un ? Quand sait-on qu’on comprend quelqu’un ? N’est-ce pas dans l’anticipation de ses besoins ?

Sans être gratifié, j’ai été payé en gratitude.