Pas même un cri

Une agression.


Il y avait le soleil d’été, les arbres silencieux écrasés de lumière, les oiseaux qui piaillaient dans les haies, le vol des hirondelles dans la pureté infinie et bleue du ciel. Un dimanche comme on en rêverait. Après le repas les parents ont préféré la sieste, à l’ombre. Mais le vieil ami de la famille voulait profiter d’une si belle journée. Alors, pourquoi pas une promenade, avec la gosse, hein ? Elle est si gentille… Ça ne peut pas lui faire de mal, et à moi, cela fera du bien.
Il y avait le soleil d’été, les arbres silencieux écrasés de lumière, les oiseaux qui piaillaient dans les haies, le petit chemin qui longe la forêt, beaucoup plus d’ombre, de fraîcheur.

Il y avait le soleil d’été, les arbres et les oiseaux. Tout a disparu. Il ne reste qu’une lumière blanche qui absorbe tout.
Elle ne peut plus voir qu’un trou noir : cette bouche au-dessus d’elle. Un peu tordue, molle, humide, avec des dents jaunes. Un mince filet de salive au coin des lèvres. Une bouche qui lui parle : « Sage… Je t’achèterai une poupée. »
Cette bouche, qui dit des mots. Elle ne sait même pas lesquels, elle ne les entend pas, elle ne les comprend pas. Elle sent des choses qui glissent sur elle, partout. Elle, elle n’a pas assez des deux siennes pour écarter ces milliers de mains. Et elles sont encore si petites face à cette monstrueuse forme couchée sur elle. Elle pleure, silencieusement, et souffle affolée et impuissante des « Non. » sans pouvoir ajouter un autre mot, ni un autre son, pas même un cri.
Quand au gré des heurts, de ses écarts, de ses soubresauts d’oiseau affolé, la bouche se pose sur le fin visage, elle y laisse une empreinte mouillée, baveuse de limace molle et chaude. Elle hait ce trou aux lèvres incertaines, elle hait cette couleur rouge violente, elle hait cette odeur, ces mains, le poids de ce corps. Elle voudrait sentir l’herbe, la terre s’ouvrir sous elle, la happer, l’emporter, la cacher. Mais rien ne se passe. Que des mots, encore et encore : « Tais-toi, ne pleure pas. Belle poupée, la plus belle… »

Elle se tait maintenant, à bout de voix. Sa gorge serrée garde les sons à tout jamais. Elle pense, s’accroche à ses pensées, à quelque chose à l’intérieur d’elle. Elle pense sa haine, sa terreur et sa honte. Honte de quoi ? Elle l’ignore mais elle sait qu’elle a honte. Qu’à tout jamais elle aura honte au fond d’elle-même.
Elle s’accroche à la seule image de sa vengeance : tout à l’heure quand il l’a forcée à se coucher dans l’herbe, elle a remarqué qu’il posait son genou sur une bouse de vache. Elle a hurlé dans sa tête « Bien fait ! Bien fait ! » Lui n’a rien vu, rien senti mais son pantalon est sale. Elle ferme les yeux et crispe sa conscience sur le souvenir de la bouse de vache.

La limace s’est posée à nouveau sur ses lèvres et l’asphyxie. Elle hurle, la bouche désespérément fermée, et perd son souffle. Elle suffoque. Ses bras sont entravés sous le poids d’un corps. Quelque chose rampe sur ses jambes nues, sous sa jupe, partout, partout. Elle ne savait pas qu’elle pouvait être aussi immense, qu’il pouvait y avoir autant de place pour que des choses rampent sur elle ainsi, folles, moites, brutales. Elle se débat.

Comment elle se retrouve sur la route qui monte vers le village ? Elle l’ignore. Il y a un trou dans sa mémoire. À un moment, la limace est partie, il n’y avait plus de choses rampantes sur son corps. Elle s’est relevée, a couru sans savoir où. Maintenant, elle est là, elle marche, ses sanglots résonnent dans le calme des champs alentours. Les larmes enfin jaillissent de ses yeux. Vite, rentrer à la maison, se cacher, vite, que personne ne la voie… Que personne ne sache…

Mais il faut passer les premières maisons. Il faut passer devant les voisins assis sur le pas de la porte et sous les tilleuls. Impossible d’arrêter les sanglots. On la connaît si bien cette petite, toujours à gazouiller, à rire et à chanter qu’on s’étonne : « Qu’as-tu ma tite ? Qu’as-tu à pleurer comme ça ? Tu es tombée ? » On se précipite à sa rencontre. On tourne l’enfant dans tous les sens, on cherche la blessure.
Qui sont ces gens autour d’elle qui lui parlent, qui la prennent dans leurs bras ? Ils sont là, étonnés de voir la petite fauvette dans cet état. Ils la questionnent. Elle n’entend pas, elle sanglote et la honte lui noue la gorge. Que dire ? D’ailleurs… que s’est-il passé ? Que lui est-il arrivé ? Pourquoi pleure-t-elle ? Elle-même ne le sait plus. Il y a un gigantesque trou noir, visqueux dans sa tête. Comment le dire ?
Avec quels mots ?
Ils se moqueront.

Se taire. Ne pas parler de la limace. Mais il faut répondre. Pour qu’ils la lâchent, pour les rassurer, pour qu’elle puisse rentrer se cacher chez elle, il faut qu’elle leur réponde. Quoi ? Quoi ? Vite, vite, quelque chose, n’importe quoi. Les mots la trahissent, fuient. Puis, dans un lourd sanglot presque un hurlement, elle crie : « Mon petit chat est mort … » Et les bras peuvent s’écarter. Tant de bruit pour si peu. Silence.