Je marche

Marcher vers Compostelle.


Quatre semaines de marche, le Puy-en-Velay est à huit cent kilomètres derrière moi. J’arrive à Ostabat, village basque. Aujourd’hui, j’ai le temps et je décide de casser la croûte au pied de l’église, à l’ombre d’un arbre fier de ses branches. En fait, je ne vous apprends rien, mettre un pied devant l’autre de façon répétitive est très énergivore, et depuis un mois je bouffe comme un chancre. Cela dit, ça ne m’empêche pas de fondre ; déjà cinq kilos en moins. Weight-Watchers ? Mort de rire… Bref, autour de moi l’activité bat son plein ; une dame âgée, assise de l’autre côté de la place, balaie l’horizon sur cent quatre-vingt degrés. On ne sait jamais ; on a beau regarder le même spectacle depuis soixante-quinze ans, certains détails peuvent vous échapper. Face à elle, les gars du coin ont investi l’équivalent local de la Maison des Jeunes et de la Culture, à savoir le bistrot du village. Ambiance décontractée, tout ce petit monde vivant sa vie dans une effervescence très relative.

Entre deux bouchées, je vois arriver un couple de norvégiens, adepte de la marche nordique ; un bâton de ski dans chaque main, monsieur et madame se déplacent à grandes et souples enjambées. Ce genre de sport entretient les articulations et soulage le dos, paraît-il. Mais lorsque vous avez envie de vous gratter le nez, il faut prévoir à l’avance et trouver une consigne pour ranger le matériel. On ne peut pas tout avoir. En attendant, ils se décident à faire la pause en ma compagnie ; nous déjeunons à deux pas de la Maison des Jeunes où les usagers, eux, sont de fervents adeptes de la marche sudiste. Ce sport est une variante régionale qui se pratique sans bâtons de ski, mais avec un verre d’apéritif dans la main gauche et un jeu de belote dans la main droite. Très ergonomique, également ; on entretient ainsi l’articulation des poignets, un peu celle du coude, et on hydrate l’organisme de façon optimale. Notons cependant le rôle moins central de la marche proprement dite dans cette version méridionale. Soucieux de s’ouvrir à des cultures différentes, mes camarades observent le bistrot du coin de l’œil. C’est en effet en étudiant la pratique des autres que l’on améliore la sienne. Madame est bilingue ; j’apprends qu’ils comptent franchir les Pyrénées, tout comme moi. Ils ont aussi anticipé le retour de Compostelle et prévoient de rentrer en bateau, au moins jusqu’en Angleterre. On ne se refait pas ; l’appel du drakkar, cette vieille nostalgie scandinave…

La pause terminée, je rejoins l’auberge située en périphérie, sur les hauteurs ; une structure toute neuve, la ferme familiale ayant implosé suite à l’affluence des marcheurs. Tout content, j’y retrouve quelques connaissances, ainsi que des vieux amis (rencontrés il y a deux ou trois jours dans le Béarn). La surprise du jour : Michaëla, jeune retraitée allemande, m’offre un trèfle à quatre feuilles pour me remercier de lui avoir cuisiné des pâtes avant-hier. Thank you for cooking, qu’elle me dit en me tendant la main, avec une réserve toute germanique. Outre-Rhin, en effet, on embrasse son voisin uniquement lorsque le mur de Berlin se casse la figure ; la pudeur allemande n’est pas une légende.
La spontanéité française, non plus ; je fais donc une grosse bise à ma camarade qui replace le geste dans son contexte culturel et en déduit que ce n’est pas une tentative de séduction malhabile. Après la séquence émotion, j’investis le dortoir puis, je vaque aux occupations inhérentes au statut de marcheur au long cours : une petite bière pour renforcer le lien social entre camarades, une douche, et la lessive de mes petites affaires. Seulement trois paires de chaussettes, trois slips, trois maillots : j’ai plutôt intérêt à ne pas laisser déborder le panier de linge sale. Ensuite, le journal du jour où je consigne l’étape sous différents points de vue. Kilomètres, météo, rencontres, paysages, nombres de tiques rejetés dans leur biotope… puis, le rituel incontournable, le quart d’heure (ou plus si affinités) où je m’allonge les pattes en l’air sur le lit. Joie, bonheur, allégresse. Si vous voulez être heureux, les amis, j’ai la recette : marchez, transpirez, faites-vous des ampoules, puis savourez enfin la fameuse première gorgée de bière, avant de vous liquéfier sur votre couchette… En attendant, il est bientôt 19 heures ; mon quart d’heure de détente a duré une heure et demie, ce qui m’a permis de rallier le diner dans des conditions optimales. Ambiance chaleureuse où le maitre des lieux est non seulement fier de ses racines, mais aussi de tout le reste : les chants basques, la gastronomie basque, les montagnes basques – en fait, tout ce qu’il y a autour de lui.

Veillée d’armes dans le soleil couchant. La petite brise nocturne, le lien social que nous renforçons encore et toujours… Demain n’existe pas. Ou en tout cas, il est très loin d’ici. Nous finissons quand même par aller nous coucher, en ayant vaguement conscience de ce qui nous attend bientôt : l’Espagne.