Nous n'avons rien

Vivre de rien.


Une nouvelle case de cochée. 3100e jour de chômage. Les semaines, les mois, les années défilent, la vie se consume comme une bougie… Cela va faire un an que j’ai désormais enterré mon dernier espoir de retrouver un jour du travail. Sur mon blog, j’avais rêvé être Scott Hatteberg, repêché in-extremis par les Oakland Athletics alors que ses ligaments olécraniens arrachés lui interdisaient tout espoir de reprendre sa carrière. Hatteberg, qui a pris une formidable revanche, lui dont plus personne ne voulait, en marquant le home-run offrant aux Athletics une victoire 12-11 contre les Kansas City Royals et permettant de battre le record absolu de victoires de rang dans la Ligue Majeure de baseball. Mais ma route n’a pas croisé celle d’un Billy Beane. Je n’ai pas de place en une quelconque Major League. Ni en AAA. Ni en AA. Ni en A, même advanced ou shorted… Mon Master et ma maîtrise ne pèsent pas grand-chose…

Les jours se succèdent donc, lutte quotidienne pour vivre avec moins que le strict minimum. Pas d’allocation chômage, plus de RSA, plus de CMU, pas d’aides d’Etat… S’il y a un domaine où l’on arrive à faire du merveilleux avec du dérisoire, c’est bien la cuisine. J’ai réussi à faire un repas pour 1,6 euro par personne pendant trois jours. C’est ce qu’on appelle à la maison « les repas de luxe ». Cela arrive en gros une fois par mois. Les plats de luxe à la maison s’appellent « Welsh Rarebit », « Tarte alsacienne », « Tarte au thon ». Et n’oublions pas le plat de super-luxe, réservé aux fêtes de Noël : la tartiflette. Le matin, au réveil, c’est la douche à l’eau froide. On n’a plus d’eau chaude depuis 3 mois faute d’argent pour payer le fuel. Pour les enfants, c’est soit la douche chez des amis, soit un rituel qui s’appelle « la douche à la casserole ». Je me souviens des grands yeux écarquillés de « la petite fille riche » (une camarade d’école de mes filles) quand ma progéniture a prononcé ce mot à l’école. Et mon aînée de lui expliquer : pour « la douche à la casserole », on fait chauffer de l’eau dans un fait-tout, puis on la puise avec une casserole pour se laver. Ça amuse beaucoup les enfants.

Les enfants s’occupent toute la journée. Après avoir bu leur chocolat du matin (petite recette maison pour économiser le lait : couper avec 50 % d’eau, ça reste très buvable) et aidé aux tâches de la maison, ils s’occupent jusqu’au soir. Ca court partout, ça emplit la maison de joie et de rire. Ils n’ont pas de jeux vidéo, de télévision, de vélos, ils n’ont pas reçu de cadeaux d’anniversaire ou de jouets de la part de leurs parents depuis des années et n’ont plus assez d’argent pour aller à la piscine mais qu’importe. Un bout de bois, un pistolet à eau gagné, des petites choses offertes par un parrain… Tout est bon pour s’amuser. Quand la pluie vient, ce sont mes jeux de société qui reprennent une seconde jeunesse. Conquête, Fortress America, History of the World, Richesses du Monde ou Pax Britannica connaissant une nouvelle vie, ressortant des cartons de déménagement où ils dormaient depuis l’an dernier, la maison ne se vendant pas. Parfois, les enfants ont besoin de calme. Un de mes fils s’isole dans le jardin et médite. Il avait été le bambin le plus turbulent des huit, il est maintenant le plus placide. Il songe sérieusement à la prêtrise. D’autres enfants lisent, deux de mes filles font de la broderie pour des « cadeaux-naissance » ou « cadeaux-mariage » ou des bracelets pour leurs amies de l’école… Puis, c’est le moment de la récitation du chapelet en famille et, les mercredis, jeudis et vendredis soirs (sans oublier bien sûr le dimanche matin), la messe. Dans la chapelle, il y a un modus-vivendi : quand mes garçons sont en vacances, ils sont prioritaires pour le service de messe.

Heureux à l’école, heureux à la maison, la misère et l’exclusion ne semblent pas affecter les enfants. Cependant, ils ont acquis une grande maturité pour leur âge et savent que le bonheur terrestre est précaire. Ils savent les raisons profondes des persécutions et des discriminations subies : leurs idées politiques, leurs convictions religieuses, l’ancienne profession du père qui avait mis son nez là où il ne fallait pas. Mais ils paient surtout le fait d’avoir donné à la télévision une image des « intégristes catholiques » à cent lieues des clichés officiels, tellement favorable que des années après, des gens les reconnaissaient dans la rue et les félicitaient. On allait le payer très cher. Dès la diffusion de l’émission, des personnes demandèrent rien de moins qu’une « enquête de la DDASS » car les enfants aidaient à la maison et recevaient une éducation différente. Le père avait eu le malheur de se frotter déjà à des puissants qui en étaient arrivés à des demandes identiques. Cela se passait en 2006. En 2010, l’enquête eut lieu et les calomniateurs en furent pour leurs frais. La mère reçut alors une lettre anonyme mais émanant d’une « petite main » du Grand Orient de France, avec cette conclusion sans appel : « Quittez la France pendant qu’il en est encore temps ». C’est bien joli de s’expatrier, mais pour aller où ? On nous a susurré que certains pays pourraient nous accorder l’asile politique, le Canada par exemple… Désolé, mais vu comme le pays à la feuille d’érable traite ses dissidents, guère mieux que la France, non merci. Et puis, aller au Canada, avec quel argent ? Et pour y exercer quel métier ? Les mêmes lobbies qui m’empêchent de travailler en France y sont tout autant présents.

Dans un milieu où on sait ce que persécution et misère veulent dire, on n’a pas besoin de recevoir de leçons des gavés et des nantis faisant l’aumône avec l’argent des autres, se targuant d’aider les miséreux Dieu sait où mais se désintéressant du pauvre de sa rue. Encore une fois, la vraie solidarité, la vraie charité, vient de la base, de la cellule, où tout commence. La jeune enseignante qui a offert un téléphone portable à ma femme par exemple. Cette jeune fille brillante fut chassée à 17 ans, du jour au lendemain, du domicile parental. Ses géniteurs, fonctionnaires francs-maçons, avaient découvert que leur cadette était devenue catholique traditionnaliste. À moins de l’avoir vécu, personne ne peut imaginer ce que c’est que d’être à la rue à 17 ans quand on est une jeune fille frêle et bien élevée. N’avoir nulle part où aller, être obligée de fouiller dans les poubelles pour se nourrir, essayer de concilier travail mal rémunéré et études. Compter chaque centime, être privée, se priver de tout. Être toute seule pour se débrouiller, devenir adulte avant l’âge, connaître le froid, la faim, la solitude. Plusieurs années de précarité extrême, et elle a réussi à trouver un petit travail à plein temps dans un département voisin. Elle n’a pas la situation qu’elle aurait dû avoir, mais elle est heureuse de pouvoir vivre sa foi librement et intensément et de se consacrer à Dieu et à l’instruction des enfants. Et, ce qui le plus merveilleux, le tout sans chialer sur son sort et sur la méchanceté supposée de la société. Il n’y a pas de SOS machin-chose pour aider ce genre de personne. Il y a juste la solidarité basique. Cette jeune fille était intelligente et travailleuse, elle s’en est sortie. Une autre jeune fille, beaucoup plus simple d’âme, eut le même parcours. De santé fragile, elle fut chassée encore mineure par des parents, pas francs-maçons ceux–là, simplement communistes. Une paroisse d’Ile-de-France la prit sous son aile et lui trouva logement et travail. « Heureux ceux qui sont persécutés en mon nom », disait le Christ.

Puisqu’on parle du Christ, parlons de notre petite chapelle. Dédiée à la miséricorde, je l’ai surnommée affectueusement « l’Eglise des vilains petits canards ». Tous les mauvais exclus s’y sont rassemblés. Il y a les exclus religieux (tous), les exclus politiques (quelques-uns), les exclus sociaux (de plus en plus nombreux)… et il y a notre famille, les Mighty Ducks qui rassemblent sur leurs épaules toutes les déviances et toutes les exclusions comme le Christ portait sa croix. Tous nos amis sont là. La solidarité n’y est pas un vain mot. Dans la chapelle, il y a bien sûr ceux que j’appelais sur mon blog les « as de carreau ». Il y a P., brillant étudiant Bac + 4 et qui à 35 ans n’a jamais eu de vrai travail. Il y a F. même profil, sabrée dans sa carrière professionnelle parce qu’elle a été fichée comme pro-life et mal-pensante politiquement et sabrée dans sa carrière artistique parce qu’elle ne voulait pas coucher. Il y a A., secrétaire quadrilingue qui bizarrement ne trouve pas de travail depuis des années. Il faut dire que dans une région où les rouges espagnols sont vindicatifs, pas facile d’être fille de noirs espagnols… Il y a aussi I. qui a sacrifié sa jeunesse à s’occuper de sa mère malade. Elle vit dans un HLM à risque avec 50 euros par mois. Ses voisins obtiennent des prestations qui lui sont systématiquement refusées. Et comme par hasard, c’est toujours son dossier à elle qui se perd, ses courriers n’arrivent pas…

Il n’y a pas, Dieu merci, que des précaires. Il y a ceux qui ont réussi à passer entre les mailles du filet. Il y a aussi de charmantes vielles dames. Sans elles, nous aurions disparu depuis longtemps. Il existe une entraide profonde, qui prend parfois les tours les plus inattendus. Notre chapelle est dans un quartier cosmopolite : un dimanche, nos enfants vendaient des gâteaux qu’ils avaient faits eux-mêmes pour aider financièrement leur petite école. Profitant de la messe, des gens étaient entrés et avaient volé la plupart des gâteaux. Heureusement, sans rien dire, entendant les enfants compter les pertes, plusieurs vieilles dames donnèrent la somme perdue. Je ne compte plus les fois où ma femme a été prise à part par telle ou telle personne : « j’ai des légumes pour vous », « j’ai des vêtements pour vous », « ce midi, je vous invite tous à manger »… Je rends un peu à ma manière. Si nous avons dans notre chapelle trois universitaires à la retraite, mon éclectisme a fait de moi une sorte d’analyste omniprésent. La saison des Mets ? Allez voir Monsieur Xiep. Des questions sur le marché de la potasse ? Monsieur Xiep. Politique ? Monsieur Xiep. Sports ? Monsieur Xiep. Diplomatie ? Monsieur Xiep. Economie ? Monsieur Xiep. Histoires drôles ? Monsieur Xiep. À chaque invitation à déjeuner, je ne suis pas Charlie, je suis Google.

Comme la vie n’est pas que la chapelle, les petits commerçants et des artisans sont très charitables envers nous. Pas besoin de dire, ils savent. Et ils comprennent. Notre boulangère par exemple est une femme formidable. Elle est très sensible à cette forme d’injustice qu’elle croise tous les jours. Elle vit en cité. Elle connait les chouchous des médias. Etrangère, elle sait ce que la France lui a apporté : du travail. Elle sait ce que la France lui a refusé : la nationalité. Elle ne comprend pas comment par un simple mariage, le mari de sa belle-sœur a pu devenir français en trois mois alors qu’elle attend depuis vingt ans… Deux fois par semaine, elle nous voit débarquer dans la boulangerie. Elle sait que le pain acheté sera probablement la seule nourriture du soir de chaque jour de la semaine. Alors, avec l’accord de son patron, elle « triche » sur le prix. Les 12 euros à payer deviennent 10. Le sac à pain se garnit mystérieusement d’une brioche ou d’une boîte de gâteaux… À Noël, le pâté de pomme de terre et le pâté à la viande qui constitueront le réveillon de notre famille et le cadeau de Noël pour les enfants « gonflent » miraculeusement à la cuisson tandis que le prix fond à la caisse. Le « 12 parts » se transforme par la vertueuse charité en 16 parts… payées 10. Les dessins de mes enfants, faits il y a quelques années en remerciement de ses largesses, décorent toujours la vitrine…

Le fait que l’on n’ait aucun avenir ne nous donne pas non plus le droit de ne rien faire. Nous n’avons pas d’argent, c’est entendu. Mais nous avons du temps. Nos enfants ont été élevés dans les valeurs de don de soi, de générosité et de travail. Mes enfants rendent service aux personnes âgées de la chapelle. Mon épouse sert de taxi pour des personnes dépourvues de véhicule et assure également le ménage de l’église. Pour les enfants, il est important que le père travaille, même s’il est sur le carreau. Donc, les enfants savent que de 9 heures à 23 heures, « Papa travaille ». Un travail tellement indescriptible que les enfants disent à l’école : « le travail de papa, c’est tellement secret qu’on ne sait pas ce que c’est ! » Je passe mes journées à me « tenir au courant », améliorer ce qui fut jadis mes compétences professionnelles, mettre à jour ma base de données. Un coup de fil ce matin annonciateur de bonnes nouvelles. La première du mois. On est le 20. Un écrivain a besoin d’informations de ma base de données et de ses 200 000 articles et 10 000 livres. La question de l’achat des médicaments des enfants pour le premier trimestre est de ce fait réglée. Deo Gratias.

Papa travaille, c’est aussi dans le bénévolat. 9 heures par semaine à enseigner à des petites (et grandes) têtes blondes dans des écoles hors-contrat aussi misérables que moi. Apprendre aux enfants, selon leurs âges, à ne pas se faire endoctriner par la matrice (ou par quoi que ce soit, à commencer par leurs manuels scolaires). Leur donner quelques conseils : si on interdit une version des faits, alors il y a de fortes chances que ce soit la vraie. En savoir le plus possible sur la personne qui diffuse un message : qui la paie ? Quelles opinions a-t-elle ? Quelles sont ses affiliations ? Leur apprendre à être des hommes et des femmes aimant le beau et le vrai. Et la vérité rend libre, comme disait Saint-Jean…

Une fois par mois, des exclus de toutes nationalités se réunissent. Je suis le seul « exclu religieux ». Les autres le sont plus pour motifs politiques. L’un, officier très bien noté, a été viré de l’armée sur simple suspicion. L’autre sait que son patron n’attend qu’un prétexte pour le virer… Une autre a été reniée par ses parents qui ne sont pas venus à son mariage. Pendant une soirée, on imagine les actions à mener pour un monde meilleur, loin de toute politique politicienne, échaudés que nous fûmes par les tenants du tout-électoral.