Je donne les clés

Être responsable insertion sociale.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


J’ai vu le jour à Saint-Priest, dans le Rhône. J’ai grandi dans une ville de la banlieue lyonnaise. J’ai eu la chance d’avoir une famille bien soudée, je leur serai éternellement reconnaissant. Ma scolarité s’est plutôt bien passée, je m’en sortais toujours au dernier moment lorsqu’il y avait de l’enjeu ; la pression me motive.
J’ai fait un bac commercial. Pendant mes études, je travaillais dans des usines pour me faire de l’argent. J’ai fait de la plasturgie, de la métallurgie, de l’emballage, du tri postal tout en me disant « jamais ça ». Ça m’a motivé pour éviter de terminer dans ce milieu-là, même si j’ai un profond respect pour les ouvriers qui ont tenu bon jusqu’à la retraite.

J’ai eu un deug d’économie à l’Université Lyon 2. Et là, j’ai voulu me poser avec celle qui est devenue la mère de mon fils, il fallait que je travaille pour assumer. À la place du service militaire, j’ai préféré faire un service civil pendant deux ans dans les quartiers sensibles de la banlieue lyonnaise. J’ai géré un club sportif, je m’occupais de l’organisation. En 1998, j’ai postulé pour un emploi jeune chez la Sonacotra (bailleur social renommé Adoma) en tant qu’agent de médiation et vie sociale. Je faisais de la médiation au sein des foyers, le lien avec les travailleurs sociaux pour les problématiques liées à l’accès aux droits ; je faisais office de pacificateur entre les résidents, orienteur et animateur. Dans ce cadre, je me suis senti utile. Je peux vivre mes convictions dans mon travail.

Trois ans plus tard, en 2001, je suis devenu responsable de résidence, sur un site en plein milieu d’un quartier chaud de la banlieue lyonnaise où une collègue avait été gravement agressée et personne ne voulait y aller. Je me suis porté volontaire. J’avais les codes de la cité, je connaissais des grands du quartier, ça s’est pacifié. Je gérais la résidence, je m’occupais des arrivées des départs, on avait une liberté totale sur le peuplement. Je faisais tout l’administratif, gérais les problèmes techniques et de sécurité en collaboration avec un ouvrier de maintenance. Il y avait aussi la partie du recouvrement, ce n’était pas le plus agréable, mais je le faisais avec pédagogie et sans oublier ma mission sociale. Je peuplais souvent les résidences avec des jeunes, je devenais le grand-frère, le conseiller. Je suis resté sur ce site un an seulement, j’avais pas mal calmé l’endroit, les chiffres étaient au vert et en 2002 Adoma m’a proposé une autre résidence, en difficulté.

Au début, il y avait beaucoup d’impayés, de chambres sous-louées et vides, de la violence aussi. Il fallait démêler le tout pour comprendre ce qui s’y passait. On avait tout le temps des occupants sans titre. Des gens de l’extérieur dormaient dans les locaux communs. On avait un souci de squat avec les jeunes du quartier. On a dû réduire les espaces collectifs. J’ai repeuplé différemment la résidence. Ça a été longtemps une des plus jeunes résidences de France. J’ai commencé à faire rentrer pas mal de femmes. J’ai réussi à faire une mixité parfaite ! Je me suis occupé des premiers projets de réhabilitation de chambre en studio, on a tout restructuré pour faire du tout autonome. J’y suis resté onze ans. À la fin, j’avais quasiment accueilli tout le monde. Ça a été une grande histoire cette résidence.

J’aime bien avoir mon autonomie, c’est comme ça que je m’épanouis et que je suis efficace. Quand en 2013, Adoma a créé des postes de RIS (Responsable Insertion Sociale), j’ai postulé directement. Il y avait tout à faire, c’est le côté pionnier qui m’a attiré. J’ai pu me concentrer encore plus sur les personnes les plus fragiles, qui ne vont pas bien. J’ai beaucoup de bienveillance à leur égard.
Je peux me consacrer aux partenariats, travailler avec des associations et leur donner accès à nos résidences. Je travaille en collaboration avec les responsables de résidence et ouvriers de maintenance sur plusieurs résidences sociales et foyers – s’occuper des personnes les plus fragiles c’est un véritable travail d’équipe.
Nous sommes très en lien avec l’association Intermed pour les résidents isolés ayant des soucis psy ou de santé : ce sont des infirmiers et des psys détachés des hôpitaux. Souvent nos dossiers sont croisés, je prends la partie administrative, eux la médicale. Ce sont de vrais pros, c’est vraiment un plus pour nous.
Je travaille aussi sur la sortie des résidents ; il ne faut pas oublier qu’Adoma propose des logements de transition. La résidence sociale est un tremplin voire une bouée, une fois le parcours de vie stabilisé et l’insertion réussie, les résidents peuvent voler de leurs propres ailes.
J’aime beaucoup travailler sur des ouvertures de résidence, on rencontre les candidats, constitue les dossiers, on compose les étages, on accueille administrativement et humainement, on rassure et oriente pour que le séjour se passe dans les meilleures conditions.

Adoma a tellement évolué, il n’y a pas photo. Entre 98 et maintenant, ça n’a rien à voir ! On propose des logements de qualité. Ce n’est pas tout rose, mais je suis fier de faire visiter pour la première fois leurs logements aux résidents.
Je suis chez Adoma depuis 18 ans. Je suis ancien maintenant, du coup je suis un peu le grand-frère quand il y a un souci, une agression, un coup dur, des représailles : on m’appelle. Souvent, du coup. Je suis protecteur.

*

J’ai toujours une activité dans le milieu sportif, j’entraîne les petits d’un club de foot de la banlieue lyonnaise, j’ai même passé mes diplômes. Ces gamins ne sont pas issus des milieux les plus favorisés, nous les avons emmenés faire des tournois en Espagne et en Italie, Adoma a même contribué à financer un jeu de maillots !

Je prends mes vacances en décalé, je n’aime pas suivre le troupeau. Je pars souvent dans des pays un peu lointains et j’aime bien que la relation avec les peuples des pays que je visite ne soit pas parasitée par les touristes. Je préfère voir un pays tel qu’il est, sans masque. Adoma m’a permis de rencontrer des gens venant des quatre coins du monde et d’assouvir ma curiosité, car j’aime savoir comment ça se passe dans d’autres pays, connaître la culture, les traditions.

Ce boulot, c’est comme si j’essayais d’éteindre un grand feu, il faut être vaillant comme un pompier. Après, je ne suis qu’une goutte d’eau, j’éteins que ce que je suis capable d’éteindre. J’essaye juste d’aider des gens qui sont fracassés par la vie dans une société qui souffre. L’avancée technologique est inversée proportionnellement à l’avancée humaine…

Je veux continuer à travailler avec les gens et aider les plus fragiles. Le logement, c’est un sacré coup de main que tu peux rendre. Ça débloque tout le reste : le moral, la santé, le boulot. Ce n’est pas rien de donner une clé à quelqu’un. Symboliquement, tu fais du bien. Je me sens bien au sein d’Adoma.

J’aimerais bien terminer les pieds dans l’eau dans un joli endroit. J’aime l’Amérique latine, l’Est Africain puis l’Asie. Ce qui est lointain et qui dépayse. À l’époque, Adoma voulait faire des foyers sur l’île de la Réunion. Ça ne s’est finalement pas fait, sinon j’aurais été volontaire. Ce qui me manque ici, c’est la mer. J’aime bien le caractère des insulaires. C’est sûrement lié à mes origines siciliennes.

S’il y a une vérité que j’ai trouvée, c’est l’amour d’un père pour son fils. Le mien a 14 ans. Je l’ai eu jeune et on me prend souvent pour son grand-frère, ça nous fait toujours rire. Moi aussi comme tout le monde, j’ai besoin d’un pilier. Et c’est lui.