Je croulais sous les appels

Etre standardiste dans une école de cinéma.


J’ai débuté dans une école de cinéma voilà 11 ans. J’ai signé un CDI en avril 2005. Mon poste était un tout. Je devais être standardiste, hôtesse d’accueil et assistante commerciale. Je croulais sous les appels. Impossible d’assister à des cours pour m’imprégner des spécificités des métiers que je devais vendre, que je ne connaissais pas. Il fallait que je sois toujours au standard. Très peu de temps pour souffler. Je ne fumais pas, je n’avais pas ce prétexte pour faire des break. J’avais un bureau, au rez-de-chaussée, comme un office de concierge. Je n’avais pas le temps de participer aux messes basses de mes collègues. Je me souviens encore du ton condescendant qu’avait pris l’une d’entre elles quand j’avais « osé » m’immiscer dans leurs dires : « Eh ! Tu écoutes les conversations, toi ? » Il indiquait clairement la manière dont j’étais considérée : la standardiste. Celle à qui on ne parle pas trop car elle fait un boulot de bas étage (pour le coup, à prendre au sens figuré).

Dès le début, une personne fut détestable envers moi : la responsable de la communication. Alliée à la directrice adjointe, une jeune femme jalouse qui deviendra tantôt mon défenseur, tantôt ma bête noire, cette responsable ne manquait pas la moindre occasion d’humilier les personnes qui étaient hiérarchiquement plus bas qu’elle. J’en faisais partie, tout comme la jeune femme que j’avais remplacée parce qu’elle n’en pouvait plus (je le sus plus tard).

Lorsque l’école déménagea en 2005, avec tous ses collaborateurs dans un espace plus fédérateur, la promesse de lendemains meilleurs s’envola. Mon bureau fut d’abord ouvert à tous les vents. Je n’avais pas de vitre, j’étais soumise au froid, aux bouffées de cigarettes des étudiants. Au bout de plusieurs semaines, je fus enfin protégée. Il devint vite le lieu de toutes les sollicitations. Normal. C’était « l’accueil »… Combien de fois les gens ne m’ont-ils pas interrompue, pendant que j’étais au téléphone, pour me réclamer tout ce qu’il convient de savoir quand on est « au service de tous » ? Parfois je m’énervais, malgré ma nature conciliante. La responsable de communication en a fait un jour les frais. J’étais revenue de mon congé de maternité. Ma petite fille avait 4 mois. J’avais dû me résoudre à la laisser à une nourrice. Elle est rentrée dans le bureau comme à l’accoutumée, sans frapper, me réclamant des choses sorties d’on ne sait quelle partie biscornue de son cerveau. Elle fulminait. Elle a rapporté mes « manquements professionnels » à ma vie de maman. Mon sang ne fit qu’un tour. De quel droit se permettait-elle de me juger à ce point, se mêlant ainsi de ma vie privée ? Je me suis levée. Ma stature menaçante, car excédée, lui a fait peur. Elle a déguerpi, arguant qu’elle se plaindrait à la direction…
J’ai eu la paix. J’étais « vengée » de mon honneur bafoué, lorsqu’elle avait réussi à me faire pleurer, devant toute la direction, en m’humiliant une énième fois. Elle n’a plus osé m’attaquer directement. Elle a dû arrêter de travailler. Un cancer. J’ai eu à m’occuper d’une partie de son travail. Puis une personne imposée par le nouveau directeur financier a repris le flambeau.

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En 2008, mon directeur me plaça au département international. Comme ma présence leur était imposée, mes nouveaux collègues disparaissaient parfois de longues heures. Ils craignaient que je sois l’oreille de Moscou. Leur QG était un café qui les conduisit à leur chute. Ils furent limogés huit mois après que je les eus rejoints (entre-temps, ils avaient compris qu’ils pouvaient me faire confiance et m’avaient donné de vraies missions d’ordre pédagogique). Ils ont été virés, sous prétexte qu’ils buvaient. En réalité, un réalisateur américain, au carnet d’adresses imposant, s’était vendu à la direction et leur avait coupé l’herbe sous le pied.

J’aimais travailler pour les professeurs internationaux. D’une culture à l’autre, leur façon de manager les étudiants ou l’administration était différente. Les Américains étaient carrés, précis. Les gens de l’Est plus créatifs, davantage soucieux de la sensibilité, des idées de leurs étudiants.
Lorsque cet édifice vola en éclats, ce fut terrible. Il fallut composer avec deux équipes à l’extrême opposé. Lutte de pouvoir intestine, volonté de camoufler certains litiges ou petites magouilles, tensions quotidiennes entre la nouvelle chargée de production et l’ancien responsable pédagogique : c’était insupportable. Cette femme, dangereuse pour les étudiants – elle terrorisait les garçons sensibles, réussissant à dégoûter certains du métier de réalisateur – était en permanence dans le bureau, sur ordre du nouveau directeur de la section, pour en connaître tous les rouages. Elle m’utilisa sans vergogne. Comme je ne voulais pas trahir mes collègues, elle prêchait le faux pour savoir le vrai, inventait des rumeurs. La manipulatrice perverse par excellence. Cette femme a failli me détruire. Quand nous avons été rapatriés dans le bâtiment principal, il a fallu nous attribuer des bureaux. Lors d’une réunion avec la direction, elle n’a pas mentionné mon nom. J’ai tenté de dire : « Et moi alors ? » Brutalement, j’étais éjectée de la sphère. Je m’en doutais, mais je me disais que je serais réintégrée dans le département français. Le directeur n’a pas relevé. Il ne pouvait rien faire. J’étais si estomaquée que les mots n’ont pu sortir de ma bouche.
Ce midi-là, j’ai pris ma voiture, roulé dans l’enceinte du parc où se trouvait l’école, sans but. Je pleurais de rage, de dépit. Toute mon innocence, ma naïveté se sont envolées. J’ai décidé de ne plus jamais faire confiance aux mots, aux promesses. De ne plus jamais compter sur les autres.
J’ai pris mes distances, mais je ne voulais pas partir. Je n’avais rien à me reprocher. Le nouveau directeur financier m’a dit plus tard qu’il m’avait gardée car il « [m]’aimai[t] bien » et parce que j’avais trop peu travaillé avec l’ancienne équipe pour être englobée dans sa défaillance.

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Pendant un mois, j’ai erré dans les bureaux. Les étudiants internationaux continuaient à venir me voir. Sans leur jeunesse, leur insouciance, leur gentillesse, je n’aurais pas tenu. Pour la rentrée 2009, l’administration fut transférée dans un autre bâtiment. Je fus placée dans un bureau au rez-de-chaussée. Mon poste se trouvait réduit au simple métier de standardiste. Je n’avais plus de tâches commerciales. Je me suis accrochée à une seule chose : les festivals. J’ai creusé le sillon que ma collègue anglaise m’avait proposé de développer (faire partir les étudiants au festival de Berlin). J’ai poursuivi, avec Cannes, Clermont et tous les autres.
Je suis restée trois ans dans ce bureau placard, exigu. Les collègues de l’administration descendaient fumer leur cigarette, me racontaient leurs tracasseries. Mon indépendance et mon détachement plaisaient à celles-là même qui, des années plus tôt, avaient craché sur moi. Ainsi tourne la vie. Un jour, on vous honnit, un jour on vous trouve des qualités rares. Je n’avais pas de sentiments particuliers envers elles. J’avais concentré la haine du genre humain, que tout un chacun éprouve, une fois dans sa vie, sur la figure de cette chargée de production qui m’avait utilisée et jetée comme une malpropre. Je ne lui cachais pas mon mépris. C’est tout ce que je pouvais lui donner. Peu de temps après, elle fut mise dehors par mon directeur. Il fit là son dernier coup d’éclat, ce dont je lui serai toujours reconnaissante. Quel soulagement ce fut pour moi... Justice avait été faite.

Heureusement, il y avait les professeurs qui venaient déjeuner à côté de mon bureau, je les attendais avec impatience, le midi. Mais je m’isolais. D’une part parce que l’emplacement physique de mon bureau me vouait à cela. D’autre part parce que moins on est sollicité, plus on devient une ombre. Je n’étais jamais conviée à une réunion. Par deux fois, de mon propre chef, j’ai demandé une formation. Refus systématique. Motif : « Cela ne rentre pas dans le cadre de tes fonctions »… Encore aurait-il fallu les définir, mes fonctions ! Sur le contrat, le poste d’assistante commerciale était encore mentionné, alors que je ne m’occupais plus du tout de renseigner les prospects par téléphone. J’ai pensé les attaquer en justice.

Pendant ces trois ans, les festivals ont nourri ma vie professionnelle. C’est incontestable. Cela me faisait oublier les jours sans joie, la répétition d’appels ennuyeux à mourir. Je devenais un robot. Conditionnement. Enfermement. « On finit par aimer les barreaux dorés de sa prison », m’a dit un jour un collègue. Un autre : « Vous allez finir par vous enterrer si vous restez là. »
Il faut se rendre compte de l’ambiguïté de mon poste. D’un côté, je m’arrangeais pour mettre en valeur le travail des étudiants, je les accompagnais au Maroc, en Russie, en Macédoine. Seul le directeur financier avait compris l’enjeu de cette mission. Je menais un travail de l’ombre. Je le tissais patiemment. De l’autre, je continuais à être considérée comme la standardiste que personne ne voyait. Lorsqu’ils ont vu à quel point c’était porteur de valeur ajoutée, des collègues ont commencé à s’y intéresser de près. De trop près même. Me disant comment il fallait procéder. C’est vrai qu’une simple standardiste ne comprend rien à ces choses-là, n’est-ce pas. J’ai montré les griffes.

Ce qui est fou, c’est que malgré tout ce que je subissais, je l’aimais, cette école. Pour les formations qu’elle proposait. Pour le potentiel qu’elle recelait. Comment expliquer, autrement, le fait que j’en parlais avec cœur, à chaque opération « Portes ouvertes » ou dans les festivals où je me rendais ? J’étais en fait trop heureuse de décrocher de ce rôle de standardiste où l’on voulait me figer. Je me libérais de mes chaînes. Je jouais un autre rôle. Je me moquais de la jalousie, des regards méchants qui m’étaient jetés, à chaque veille de mes départs pour les festivals. Je considérais que ces quelques jours de bonheur n’étaient que la juste récompense d’un suivi que personne n’avait pris en main.

*

En 2013, on m’a demandé de réintégrer l’open space du bâtiment administratif. Je changeais de supérieure. Jusqu’alors, j’avais été sous la houlette de la directrice adjointe. J’ai rejoint le service info/com. J’ai accueilli cette nouvelle avec joie. Certains étudiants ne m’avaient jamais vue.
Au début de ma mise à l’écart, je n’avais fait que répondre mécaniquement, aux appels. Je digérais lentement ce qui m’arrivait. Puis, au fil des mois, j’ai tourné la situation à mon avantage. Entre deux appels qui finissaient par devenir abstraits, lointains, j’écrivais. Comment aurais-je pu faire autrement ? On me laissait en quelque sorte croupir. Je ne pouvais le supporter, intellectuellement. C’est ainsi que j’ai achevé mon premier roman, qui sera publié en 2011. Sous un nom de plume différent. Quand j’ai eu fini de le rédiger, c’est devenu long, malgré le glamour des festivals. J’ai failli craquer. Partir, démissionner.

Revenir à une vie plus active me requinqua. Je ne supportais plus de ce placard-bureau. Ma nouvelle responsable de communication délimita mon champ d’action de manière très simple : le matin, je m’occuperais du suivi de mes dossiers. L’après-midi, je me consacrerais uniquement à l’accueil et au standard. Elle nous a vendu l’idée, à ma collègue, assistante-pédagogique et moi, de cette manière : une troisième personne viendrait nous aider pour répondre aux appels. En attendant que le budget soit débloqué pour cette troisième personne, ce serait un mi-temps chacune pour ce poste difficile. J’avais lancé « J’espère que ce ne sera pas une solution par défaut qui va s’éterniser. ». C’est ce qui s’est passé.
Entre-temps deux filles ont été embauchées à la communication. L’une spécialisée en community manager, l’autre en contenu éditorial.
Au bout de quelques semaines, ne voyant toujours pas arriver la troisième personne, nous avons revu ma responsable. Elle nous a dit qu’il n’y avait pas de budget ! Quand nous lui avons dit que nous avions le sentiment de ne pas évoluer, elle a répondu : « Dans ce cas, c’est un autre problème, ça veut dire que vous n’êtes plus compatibles avec la fonction. » Quelle hypocrisie… Je lui ai répondu qu’elle nous amenait à dire ce que nous ne voulions pas. Il fallait simplement respecter sa parole. Elle n’a pas répliqué. Elle a juste dit qu’elle ne pouvait rien faire.
De nouveau, le sentiment d’être prise pour une « conne » a surgi dans ma tête. J’ai eu envie de crier. Il fallait arrêter la casse. Pire. Ma collègue assistante-pédagogique s’est débrouillée pour faire le standard comme cela lui avait été présenté. Une personne, en interne, l’a remplacée. Pour moi, cela n’a pas été possible. La direction n’a pas voulu.

Tous les après-midis, désormais, je dois accueillir, faire le standard. Certaines collègues cherchent à me présenter mon travail sous un « beau jour » : « Tu es la première voix quand le public appelle. Tu représentes l’image de la société. » Oui. Certes… J’apprécie qu’on me dise cela, j’apprécie le contact avec le public. Enfin, j’essaie de faire bonne figure. Mais, au quotidien, on ne me donne pas les moyens pour travailler correctement. Je peux citer cet exemple : l’enquête, auprès des anciens de l’école, que je mène depuis deux ans. C’est une mission intéressante en soi. Mais dans les faits… Plus de mille appels téléphoniques à chaque fois. Dans un laps de temps bien défini (mars à mai au plus tard). Le stress qui s’installe car impossible, forcément, de tenir les délais. Des soucis de vertèbres bloquées (et qui récidivent, à la moindre occasion, maintenant).
Au vu du chantier que cela a représenté, en 2013, j’ai anticipé. Dès décembre 2014, j’ai demandé par mail à ma responsable si je pouvais aménager mon temps de travail pendant un mois et demi (faire des relances du matin au soir pendant qu’une des nouvelles collègues du service info/com prendrait les appels). Elle n’a même pas répondu à mes mails. J’en ai avisé mon directeur directement. Il m’a dit que je devais être opérationnelle et que personne ne pouvait me remplacer l’après-midi (où le rythme de janvier à juin est hyper soutenu). Autant dire que cette année, pendant ces trois mois d’appels non stop, quand je voyais les autres collègues du service info/com rire à tout bout de champ, prendre des pauses toutes les deux heures pendant vingt min, « j’ai eu la haine », comme disent les jeunes.

J’ai voulu proposer des solutions pour améliorer le suivi des anciens, pour que cela serve à quelque chose. Le nouveau directeur m’a dit qu’il y avait déjà des personnes qui travaillaient là-dessus au siège. Il a apprécié la base de données que j’avais bâtie à la main : « Cela servira pour les futures orientations métier ». Eh oui, mais alors ? Pourquoi ne puis-je pas aller plus loin ? Pourquoi ne puis-je pas participer à la mise en place de cette plateforme commune à toutes les écoles du groupe ?
Je pense avoir largement fait le tour de mon poste de standardiste. J’ai cherché à le prendre sous son meilleur angle. J’ai appris à décortiquer le faux du vrai. À sentir très vite, au bout du fil, la bienveillance, la condescendance, la fausseté, la laideur humaine, le désespoir. Le réceptacle des misères humaines, je l’ai soulevé mille fois, en prenant ce combiné, et en le portant à mon oreille. J’ai eu droit à des voix de velours, des cris d’hystérie, d’horribles mugissements de types pervers. J’ai entendu l’innocence de jeunes filles en fleur, celle de jeunes hommes semblant s’attacher à ma voix. J’ai dorloté, assailli de questions certains interlocuteurs, quand je sentais des âmes passionnées, curieuses. J’ai été sèche, froide, désagréable quand je soupçonnais la noirceur à l’autre bout du fil. Injuste, fatiguée, surprise, blasée, mais aussi parfois, à de rares occasions, heureuse.
Je me suis fâchée, ai raccroché au nez de la connerie humaine, quitte à me déclencher des palpitations au cœur. Je me suis gaussée de bons mots, quand le ping-pong verbal était envisageable. J’ai flirté, parfois, aussi. Je me suis laissé séduire. J’ai vendu une école. J’ai écouté des gens désespérés (qui n’étaient pas là pour inscrire leur enfant, mais juste parce qu’ils avaient besoin de parler). J’ai écouté des fous, des désaxés, des névrosés. Des mythomanes. Des mamans cherchant à caser leurs fils détenu (et qui confondaient l’école avec celle de Luc Besson, offrant, lui, cette seconde chance aux oubliés).

La fonction de standardiste, c’est tout cela à la fois. De la haine, du désamour, une dépendance, un fil à la patte. Un combiné dont j’ai été l’esclave. Dont je le suis de moins en moins.
La fonction de standardiste à l’accueil est, par nature, un travail ingrat. Il faut bien le reconnaître. Où l’on subit, de plein fouet, ou en silence, les humeurs des uns et des autres, les tracasseries de mille choses insignifiantes (imprimante qui ne marche pas, ascenseur bloqué, manque de papier quotidien) sans s’énerver à tout bout de champ.
Pour encaisser aussi le sentiment de n’être pas là où l’on devrait être, dans l’absolu. Où l’on a la sensation d’être à la croisée des chemins en permanence, d’être conscient de ses propres faiblesses, face au miroir que la société nous tend : des gens qui « s’éclatent » dans leur boulot, qui réussissent là où nous stagnons, qui sont super diplômés dans un domaine qui nous aurait fait rêver et que nous n’envisageons plus que par le prisme du fantasme (car le temps est passé, la quarantaine s’est installée, une enfant grandit) ou d’une main tendue qui nous fera sortir de là.
Peu aiment ce métier, je pense. Peu le font par plaisir. Je ne me destinais vraiment pas à rester onze ans au standard et à l’accueil d’une école de cinéma. C’est pourtant ce que j’ai fait. Je reconnais qu’il y a pire, qu’il y a bien pire. Je devrais me taire, presque…

Il faut regarder les choses en face. On subit parce que l’on accepte d’être exploitée. On peut quitter un état si on le veut vraiment. Si on en a la force, morale, intellectuelle. Si on n’a pas peur de sauter le pas « par les temps qui courent » : la crise a bon dos. Je ne l’ai pas fait jusqu’à présent. Parce que trop de liens me tenaient. La force des souvenirs, la possibilité d’avoir des horaires corrects pour ma fille, la peur de l’inconnu…

*

Dans cette école de création, je m’éloignais d’un matérialisme à tout crin qui me déplaisait. J’ai eu ma période de gloire quand je m’occupais du recrutement. La parenthèse malheureuse de l’international m’a mise à l’écart. Je n’ai jamais retrouvé une vraie place, avec une vraie fonction, malgré mes demandes.
Dans cet amas de brume et de non-sens, je me suis accrochée à des « moments délicieux ». J’avais fait des études, occupé différents postes avant d’arriver à l’école. Les vents m’avaient transportée là. Ce n’était pas un hasard.
Ces moments rares sont là pour rappeler qu’au-delà des petitesses et des aspects négatifs d’un travail subi, il existe toujours des pépites qui nous poussent vers le haut. Qui nous évitent de sombrer.

Ce travail offrait peu de temps pour s’attarder sur les êtres et les choses (il s’agit de parler vite, de faire plusieurs choses en même temps). Aussi donnait-il à certaines rencontres un parfum d’intensité irréelle.
Ainsi cet appel. Une voix grave souhaitant parler à la directrice. Jeanne Moreau. Deux fois, elle a appelé. J’ai réussi à lui glisser que j’aimais Jules et Jim. Confidence sincère, naïve, si souvent entendue… Elle m’a dit que j’étais « mignonne ». Ce qualificatif, désuet, charmant, je le garde malgré tout comme un trésor. Tout comme sa voix. Si belle, si envoûtante. Avec elle, le silence était épais. Je voulais que le temps s’écoule lentement. En quelques secondes, mon esprit s’est affolé, l’a imaginée, elle, l’une des plus grandes actrices du XXe siècle, au bout du téléphone. Comment était-elle vêtue, coiffée ? D’où appelait-elle ? Un grand vent a balayé mon univers quotidien, me transplantant dans un autre monde. Je flottais. Dieu merci, personne n’est entré à ce moment-là. Je voulais garder jalousement cet instant pour moi seule. Le retour à la réalité fut brutal.

Ce réalisateur. Christian Gaume, dont j’admirais les images depuis des années, travaillant pour Rendez-vous en Terre Inconnue. Il est venu me voir. Pendant vingt minutes, nous avons pu bavarder à bâtons rompus. Sans que personne ne nous interrompe physiquement. Je ne l’oublierai jamais.
C’est aussi dans ce bureau que Frédéric Mitterrand vint passer un appel, de mon poste. Il était venu rencontrer le directeur. Il était habillé très simplement, jeans, paire de baskets en toile, chemise ouverte. Cheveux ébouriffés par le port du casque de scooter. Il ressemblait à l’un de ces professeurs de montage pressés, mais sa voix était bien celle des émissions radio que j’affectionnais. Il fut charmant avec moi.
Une dernière rencontre, amusante : Pascal Légitimus. À chaque passage devant l’accueil, il me lançait un trait d’humour, se cachait, pour me faire peur ou rire, selon les circonstances…
Grâce à ce métier, j’ai noué de vraies relations d’amitié. Avec les intervenants occasionnels (journalistes, monteurs, ingénieurs du son, réalisateurs, acteurs, et même un jour une danseuse du Crazy Horse, je n’ai pas autant d’accroche. Leur nombre grandit au sein de l’école. Le turn-over est énorme. Avec les professeurs, en général, les affinités s’opèrent vite. Ce sont tous des professionnels. J’aime en général leur fragilité, leur talent, leur modestie, et puis aussi, parfois leur ego. Le charme agit vite. Ils ont tant à dire. J’ai tant à écouter : je ne peux faire que ça. Je n’ai rien d’autre à offrir. Ils aiment ça. Ainsi pendant un an, une fois par semaine, je suis allée déjeuner le midi avec un grand chef-opérateur, qui avait travaillé avec les plus grands réalisateurs français du XXe siècle. Il me racontait des anecdotes de tournage. Merci à lui, à eux. Ils ne savaient pas combien la petite standardiste se gavait de leurs mots. Et encore, ce n’était que la face cachée de l’iceberg. Je savais bien que je ne faisais qu’effleurer la surface des choses. Chez moi, je poursuivais parfois la quête, en lisant des bouquins relatifs à leur domaine.
J’ai aussi assisté au limogeage de certains. La curiosité me poussait à en savoir les raisons. J’ai appris à attendre. Un jour ou l’autre, je le saurai. Il y en a eu, des escrocs, des manipulateurs qui, sans scrupules, cherchaient à détourner les étudiants pour les attirer dans leur propre école. Certains ont réussi.

Dans le bureau de l’accueil, les pensées s’expriment, sans pudeur, sans honte. Cela a fait partie des petits avantages, voire des énormes que cette profession m’a permis d’avoir. En sera-t-il de même pour cette onzième rentrée ? J’en doute… Des travaux sont en cours pour cloisonner l’espace en deux. M’enfermant dans un cagibi assez réduit, semble-t-il.
Dire que j’avais voulu être journaliste, quand j’avais vingt ans. Sans doute, avais-je cette faculté de savoir poser les bonnes questions ! Il paraît que j’aimais les gens. C’est ce que m’avait dit mon directeur financier.
À l’accueil, j’ai rencontré toutes sortes de publics. Je me transformais en maman rassurante, en femme forte, à qui on ne la fait pas. Je calmais vite, je déstabilisais. Je me plantais parfois. Tant pis. Je ferais mieux la fois suivante.
J’y ai fait aussi de drôles de rencontres. Des épaves venant s’échouer devant mon bureau. Des réalisateurs aux yeux fous, réclamant des étudiants pour leur tournage (on imagine tout de suite les pires extravagances), des musiciens déjantés, des cascadeurs cabossés de partout, des producteurs mythomanes, des actrices semblables à la Lolita de Nabokov. Chaque rentrée annonçait son lot de retrouvailles, de découvertes. De plaisirs, de déconfitures.

*

Je sens qu’il me faut quitter ce bateau pour de bon. Cela fait trois ans que je me le dis. J’ai perdu la foi. Les niches que j’ai développées, les missions qu’on m’a assignées, ne me font plus vibrer. D’autant qu’elles sont récupérées par d’autres.
J’ai envie de changer de vie. De monde. De plonger dans le FAIRE, plutôt que dans l’effleurement de ce faire. Si j’ai aimé le côté « relations humaines » de mon métier, il m’a manqué des tâches qui obligent à penser, chercher des solutions. À évoluer.
Je pense à mon avenir. J’étais venue à Paris avec cet objectif : rencontrer des écrivains, des réalisateurs. Ecrire, pour en vivre. Travailler dans la création de contenus. J’ai fait un atelier d’écriture dès mon arrivée, en 2002. J’ai écrit des textes sur un blog, dont certains devraient être mis en ligne sur un site de référence, en septembre 2015. J’avais l’espoir, en travaillant au cœur d’une école de cinéma, que je pourrais gravir des échelons. Sauf que je suis restée au premier. Je me vois sans cesse en périphérie.

Il n’y a pas de travail parfait, je le sais bien. Longtemps j’ai repoussé la tentation d’aller voir ailleurs. Je veux être fière de ce que je fais, de ce que je raconte à ma fille, le soir. Je veux m’offrir des vacances dignes de ce nom, sans être l’obligée de mes parents. Gagner ma vie sans me croire au-dessus de ce que je suis. Sans pour autant me déprécier.

Désormais, l’école n’est plus indépendante. Elle fait partie d’un groupe. Il faut faire du rendement, du chiffre d’affaires. Le nouveau jeune directeur de 29 ans, si sympathique soit-il, n’est pas du milieu du cinéma. Il est diplômé d’une école de commerce. Le capitaine de bateau, ce directeur qui « transformait le plomb en or » voyait aussi midi à sa porte. Certains le considéraient comme un marchand de tapis. Mais il écoutait nos doléances, tentait de nous faire progresser. Depuis qu’il est parti, un changement s’est opéré, immuable. Il manque quelque chose. Où sont passés les débats d’idées, les prises de bec, les esclandres, les portes qui claquent ? Désormais, la peur de dire un mot plus haut que l’autre domine. On nous case dans des tâches sans qu’il soit possible d’en sortir.
Il y a dix ans, nous travaillions avec plaisir. Le capitaine de bateau avait fait une thèse sur Machiavel. Les professeurs avaient des doctorats. Maintenant ils passent, comme des ombres. Ils font leurs heures. Les étudiants ne restent plus le soir. L’humour devient cynique, sarcastique. En interne, un collègue a même eu l’idée de créer un tableau pour noter les « conneries » des autres.

Le 11 janvier 2015, quelque chose m’a poussée. La flamme. « Fonce, bouge-toi ». Je dois redonner un sens à ma vie qui s’étiole. J’ai été une femme de 31 ans qui cherchait sa place dans une école de cinéma. Je ne crois pas que je laisserai beaucoup de souvenirs. Je m’en fous un peu, désormais. Mais certains êtres resteront dans mon cœur.