Cet accueil de jour

Plongée dans une structure d’accueil pour SDF animée par des professionnels et par des bénévoles.


Beau brun ténébreux, avec sa barbe de trois jours bien entretenue et son assurance à toute épreuve couplée à un humour piquant, Stéphane me fait forte impression ce matin-là. Sous ses cheveux un peu trop longs pas vraiment coiffés, il est poli, souriant, respectueux. Son tee-shirt laisse entrevoir un torse plutôt musclé, mais aussi des cicatrices sur ses avant-bras. « Les marques de la vie ! » lance-t-il. Son apparence ne le laisse pas voir, mais il fait référence à la vie dehors, au quotidien dans la rue. La vie de tous les bénéficiaires de cet endroit que je vois de l’intérieur pour la première fois ce lundi-là.

Cet accueil de jour, ouvert du lundi au vendredi de 8 heures à midi et de 14 à 17 heures, permet à ses bénéficiaires de se doucher, de laver leurs vêtements, de stocker des affaires, de prendre une boisson chaude ou froide, de passer du temps autour du bar ou des tables de la cour intérieure, de jouer quelques parties de tennis de table, de se faire coiffer, de consulter un infirmier, un dentiste ou un médecin psychiatre, de bénéficier de l’aide de travailleurs sociaux pour leurs démarches. L’accueil y est inconditionnel. Certains sans domicile fixe qui s’y rendent ont un parcours chaotique fait de prison et d’hospitalisations psychiatriques, quand d’autres ont simplement essuyé des accidents de vie qui « les » ont menés à une grande précarité. Chacun trouve en ce lieu quelqu’un qui sait lui parler. À côté des professionnels salariés, des bénévoles se relaient à l’accueil et au bar pour offrir de la chaleur humaine et des sourires, des conversations sur la vie.

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Avec Gabin, ce sont souvent l’histoire, la philosophie et les sciences politiques qui s’invitent au bar. Grand brun très mince, mais aussi arrogant, il est particulièrement cultivé. À cette période, il en a marre de cette ville de province de 80 000 habitants : « On n’y voit que des fous, des cons, c’est tout petit, il n’y a aucune animation, assène-t-il volontiers. Je vais partir. » Pour ce départ dont il rêve, il se crée un petit matelas financier et met de côté tout son Revenu de Solidarité Active (RSA). Il ne paie plus aucune de ses consommations, ni ses prestations sanitaires. Car si venir au lieu d’accueil est gratuit, comme toutes les consultations avec des professionnels, les prestations proposées sont payantes. À prix modique (quelques dizaines de centimes pour une douche avec un kit fourni, autant pour une machine à laver, un peu moins pour une boisson). Les bénéficiaires qui ne peuvent payer le feront plus tard : en attendant, la dette est notée. Le système offre une dignité et une souplesse parfaitement équilibrées.
Gabin aligne les dettes depuis quelques semaines déjà lorsque je le rencontre la semaine suivant ma première immersion. Pour économiser, il ne mange plus non plus en dehors de ce que les bénévoles lui offrent quand il vient, cinq matins par semaine, en attendant l’ouverture de la médiathèque. Il se douche, lave ses vêtements de temps en temps, discute, puis part se plonger passionnément dans les rayonnages de l’immense bibliothèque situé à moins d’un quart d’heure de marche.

Le quartier est bien connu de Viktor. Voyageur, amoureux de la France ayant fui son pays d’origine, il arpente la région depuis quelque temps et ne restera pas. Trop de belles choses l’attendent encore ailleurs. Je le rencontre au cours d’un entretien laborieux avec une assistante sociale. Il s’exprime (parfaitement) en anglais mais elle ne comprend pas la langue de Shakespeare. Très patient, souriant, il mime lorsque c’est nécessaire et reste parfois inintelligible avec son accent d’Europe centrale. Ce grand timide a une expérience de la vie qui nourrit de longs échanges avec les bénévoles qui comprennent l’anglais. Ancien ouvrier dans l’industrie automobile, il a connu la prison pour des motifs qu’il ne livre pas. Fraudeur expérimenté dans les transports afin de traverser l’Europe sans se ruiner, il est très reconnaissant envers le système de santé en France et les aides sociales qui existent.

Le contact avec Viktor est complexe au début : réservé, méfiant, il se contente d’abord d’observer. Il est très solitaire, en partie parce qu’il ne parle pas et comprend peu le français. Dialoguer avec lui demande des efforts, mais il est intarissable sur ses expériences à l’étranger lorsque l’on parvient à ouvrir la carapace. Je le découvre vite désireux de ne consommer que ce qu’il peut payer, de nettoyer derrière lui, d’être toujours propre, rasé de près et correctement habillé. Rares sont les bénéficiaires à faire preuve d’autant d’exigence pour leur apparence.
Soledad en fait partie. Jeune femme dynamique au caractère bien trempé, sa voix porte loin le jour où je la vois pour la première fois. « Ça fait du bien de parler avec toi ! T’es jeune », lance-t-elle dans tout le bâtiment. Avec elle, les conversations tournent rapidement autour de la beauté, des cheveux, mais aussi des vêtements et sous-vêtements. Quand elle vient, les bénévoles savent qu’elle va demander un gel douche vanille et un shampooing pour cheveux secs s’il en reste, puis une brosse et un peigne, et éventuellement les ciseaux pour rafraîchir la coupe de sa chevelure auburn. Un verre de soda à la main, elle passe une partie de la matinée à discuter avec les propriétaires de chiens parce qu’elle est proche de tous les animaux régulièrement présents à l’accueil de jour.

La structure a ceci de particulier qu’elle tolère les animaux de ses bénéficiaires, dans la cour intérieure et tenus en laisse. Mais aussi la cigarette et l’alcool, dans la cour également, et sous condition de consommation modérée. Des libertés très appréciées, tant elles sont peu courantes. Et très bien gérées : les débordements sont rarissimes, m’explique-t-on, parce que punis d’une exclusion du lieu, à effet plus ou moins immédiat et pour une durée adaptable à la faute commise.
Tout le monde le sait et c’est en responsabilisant ses bénéficiaires que l’accueil de jour a fait sa place dans leur vie et s’est imposé comme un lieu incontournable. Chaque jour, ils sont une cinquantaine à y passer pour une prestation d’hygiène. Bien plus encore à y venir pour simplement voir du monde. Les critères de recrutement des bénévoles sont assez stricts pour offrir la chaleur humaine promise par l’association qui gère le lieu. « Ouverture au monde, respect pour l’être humain même en situation de grande précarité, stabilité psychologique, goût pour le dialogue et capacité d’accueil avec le sourire », me confie le responsable de la horde de bénévoles qui se relaient derrière le bar. Ils sont une trentaine tout au long de l’année, à sourire avec les bénéficiaires, à les diriger vers les professionnels lorsque c’est nécessaire, à servir des cafés et à tenir les comptes des dettes dans le respect de l’intégrité des personnes qui les alignent. Certains d’entre eux proposent aussi des sorties, des coupes de cheveux, des ateliers d’expression artistique.
Les petits apports de chacun font la richesse du point d’accueil. Parmi les bénévoles, des retraités. Mais aussi des jeunes en situation précaire, en reconversion professionnelle dans le social. « Être soi-même au chômage n’empêche pas de tendre la main quelques heures par semaine. Je trouve que c’est une chance de pouvoir offrir quelque chose qui ne se monnaye pas », explique un bénévole, la trentaine, tee-shirt geek un brin délavé sur le dos. « J’espère quitter mon emploi d’ici cinq à huit ans, je vais suivre une formation de direction de centre social, alors je me confronte au milieu par le plus petit échelon », confie une autre trentenaire, plutôt chic et joliment maquillée, à la tenue soignée. Tous sont unanimes : le travail d’accueil est humainement enrichissant, même si la fatigue se fait parfois sentir face à certaines situations.

Comme ce vendredi matin, où un bénéficiaire déblatère sans s’arrêter sur des notions sociologiques et psychologiques. Patrick, la quarantaine qui en paraît dix de plus, accoudé au bar depuis son arrivée, a besoin de contact. Il saisit toutes les occasions qui se présentent pour interpeller les bénévoles et les professionnels, nourrit les conversations à lui tout seul face aux regards faussement attentifs qui lui sont adressés, et monologue entre deux. Visiblement très instruit, il mélange beaucoup de ses connaissances, affirme donner une conférence. Il semble enfermé dans une autre réalité ce jour-là et ne pas pouvoir en sortir. Malgré les cafés qui s’enchaînent et les propositions d’aller prendre une douche, il n’arrête jamais de parler. Les bénévoles se relaient face à lui pour qu’il ne se sente pas seul, mais se fatiguent un à un à force d’écouter plus ou moins passivement ses propos gentiment délirants.
Mon tour arrive. Il m’interpelle en me demandant ma profession et se réjouit de pouvoir parler à une journaliste. Nous échangeons quelques mots sur l’éthique, sur la notion de délire et sur l’anti-psychiatrie des années 1970 – courant qu’il aime particulièrement. Puis ce sont les professionnels qui s’emparent du dialogue, afin d’évaluer son besoin immédiat : faut-il l’emmener à l’hôpital psychiatrique, éventuellement contre sa volonté ? L’éducatrice spécialisée, l’infirmier psychiatrique et la psychiatre parlent avec lui durant près d’une heure, et décident finalement de le laisser vaquer à ses occupations, de le réévaluer lorsqu’il reviendra.
L’humanité du lieu tient en partie à l’évaluation régulière et souvent indirecte des pathologies psychiatriques de ses bénéficiaires. Pathologies fréquentes dans la population sans domicile fixe. La schizophrénie et les psychoses plus ou moins légères côtoient de près les dépendances en tous genres comme l’alcool et la drogue et ne font pas toujours très bon ménage. Au point d’accueil, la psychiatre gère des entretiens et des traitements, l’infirmier assure les soins primaires, des entretiens lui aussi, et la distribution éventuelle des comprimés prescrits. Le grand respect et la bienveillance qui se dégagent de l’exercice de ces professionnels de la santé mentale sont impressionnants. Aucun jugement, aucune moquerie ne transparaissent jamais, malgré les grosses pathologies et les situations délicates face auxquelles ils se retrouvent régulièrement.

Au point d’accueil, leur présence est indispensable. Ils parviennent parfois à convaincre un bénéficiaire de l’intérêt d’une cure de désintoxication, ou d’un suivi rapproché dans une période délicate, parfois d’une hospitalisation. Ils sont aussi un rempart essentiel pour que les maladies mentales ne gagnent pas trop de terrain, en assurant un suivi minimal et en permettant l’accès aux soins psychiatriques, gratuitement, quotidiennement, sans le délai des Centres médico-psychologiques (CMP) débordés ; parfois même en complément. Pour les pathologies les plus ancrées et les décompensations, le lien avec l’hôpital psychiatrique est essentiel. Psychiatre et infirmiers sont salariés de l’établissement, ils ont donc accès aux dossiers et aux équipes en cas de besoin. Les hospitalisations ne sont pas rares. Décidées en dernier recours et en tenant compte de toutes les particularités de la situation personnelle du bénéficiaire, elles permettent une mise à l’abri temporaire et une relative stabilité avant un retour à la rue.
Quant au taux de suicide dans les populations sans domicile fixe, il est déjà sept fois plus élevé qu’en prison selon Médecins du Monde. Et le passage à l’acte facilité par la désinhibition des drogues, le désespoir qui ne trouve pas d’oreille attentive, les maladies mentales, pousse à la vigilance. Plusieurs bénéficiaires de l’association se sont déjà donné la mort. La souffrance psychique aiguë est régulièrement rencontrée dans le lieu d’accueil.
Ce jeudi matin, alors que l’équipe tourne au ralenti et que les professionnels s’offrent une pause bien méritée, Thomas se présente au bar : « J’ai envie de crever. Il faut que ça s’arrête. Ma vie c’est de la merde. » Du haut de son mètre quatre-vingts, muscles saillants, ce quarantenaire châtain aux beaux yeux verts, que rien ne semblait pouvoir atteindre les autres jours où je l’avais vu, est au bord des larmes. Frappée par ce soudain épuisement qui le terrasse, une travailleuse sociale l’invite à boire un café, aller se doucher, puis la rejoindre dans son bureau afin de « faire le point ». Debout juste en face de lui, je lui sers un café au lait, dans lequel il ajoute un sucre, et l’invite à se confier s’il le désire. Mais Thomas n’a rien à dire. Il veut seulement que la vie s’arrête, se sent inutile, perdu, bien trop fatigué. Le soleil, la chaleur, l’été qui vide les rues et laisse place aux touristes dans cette ville, ça le déprime.

Après son café au lait qu’il appelle « petit déjeuner », il rechigne à aller prendre une douche et opte pour un simple brossage de dents. Il passera ensuite plus d’une heure dans le bureau de l’éducatrice, verra l’infirmier une petite vingtaine de minutes et reviendra vers moi afin de m’affirmer qu’il se sent mieux. D’ailleurs, la conversation s’engage dans la foulée : le journal local du jour est passé au crible (« Autant profiter de la présence d’une journaliste ! »), les projets pour le week-end s’alignent, un discret sourire accompagne quelques traits d’humour. S’il reste fragile, Thomas a tout de même repris du poil de la bête en deux entretiens. La plupart des personnes accueillies traversent des moments difficiles régulièrement. Beaucoup sont sans aucune ressource, sans famille, sans véritable ami, et certaines périodes sont compliquées. « J’aime pas l’été. J’aime pas les fêtes de fin d’année non plus. C’est chiant d’être seul », confie Thomas. Pouvoir le dire, au bar ou dans le bureau de l’un des professionnels présents, constitue une soupape.
Les bénévoles écoutent beaucoup, toute la demi-journée de leur présence derrière le bar. Au milieu de la petite armée qui se renouvelle régulièrement, mon profil un peu particulier, jeune femme dont ils se demandent ce qu’elle peut avoir envie de faire derrière ce comptoir, intrigue de nombreux bénéficiaires. Après quelques mots et sourires, tous ont envie que je parle d’eux dans un article. Pas de soif de célébrité, pas de narcissisme exacerbé, mais l’envie sans doute d’un peu d’intérêt, de raconter ou romancer leur parcours, ou de montrer la réalité crue de leur vie. Une vraie pudeur, mais un désir de dire les choses sans détour les habitent. Aucun ne se lamente sur son sort, mais tous ont besoin de crier leur ras-le-bol comme leurs joies, que trop peu de monde écoute dans notre société hyper-connectée qui ne laisse finalement place qu’à une classe relativement privilégiée. Dans la confiance, dans l’échange réciproque, nous parlons beaucoup. Le point d’accueil est d’abord un lieu d’écoute pour ces personnes dont la solitude peut être pesante.
La relation entre les professionnels et les bénéficiaires m’apparaît rapidement comme particulière. La proximité est parfois grande et le tutoiement quasiment toujours de mise, à l’exception de la psychiatre (et des dentistes qui offrent de leur temps à titre bénévole dans un cabinet dentaire moderne, au premier étage du bâtiment, financé par Médecins du Monde).

Au rez-de-chaussée, les mains se serrent, les poings se cognent gentiment, les petites piques s’envoient sans trop compter, la place de chacun n’est rappelée que lorsqu’un débordement semble proche. Il faut dire que certains bénéficiaires viennent depuis plus de dix ans, parfois plus de vingt, et que les travailleurs sociaux sont sur leur poste depuis un bon moment aussi, afin d’offrir une stabilité et une qualité de suivi. La plupart du temps, ce sont les prénoms que l’on entend se crier à travers le couloir ou la cour intérieure. Et des confidences qui s’échangent autour d’un café pris en commun, afin de faciliter le dialogue et de limiter les mensonges –fréquents, nourris par la peur d’être trahis ou trop connus – de la part des bénéficiaires.
Administrativement, une liste de toutes les personnes qui passent dans les murs est tenue, avec les informations utiles comme l’identité complète, la nationalité, la date de naissance ou encore l’éventuelle source de revenus. Mais humainement, c’est la proximité qui prévaut dans les échanges et qui permet une réelle confiance mutuelle, indispensable pour avancer dans un parcours de vie déjà accidenté et pour organiser des soins lorsqu’ils sont nécessaires. Le respect est la seule exigence, régulièrement rappelée auprès de certains bénéficiaires. Au bar, le tutoiement s’instaure naturellement entre tout le monde. S’il est demandé aux bénévoles, au moment de leur recrutement et de leur réunion de formation, de vouvoyer les bénéficiaires, les échanges virent rapidement à la deuxième personne du singulier. « Après tout, les professionnels tutoient aussi ! » sourit un bénévole, cinquantenaire retraité et très en forme, qui ne se prend pas vraiment au sérieux et plaisante bruyamment toute la matinée avec les bénéficiaires.

Le silence ? Personne ne connaît à l’accueil de jour. Au bar, se croisent les bénéficiaires qui prennent un café ou un jus de fruit, ceux qui demandent une douche ou une lessive, mais aussi tous ceux qui viennent échanger quelques mots avec les bénévoles ou les salariés de façon informelle. A côté, un petit salon séparé par seulement quelques plantes offre deux postes informatiques et quatre fauteuils devant une bibliothèque très rarement fouillée. Les bureaux des professionnels, rarement fermés, laissent entendre les claviers et téléphones.
Dans le dos des bénévoles, les deux fenêtres généralement ouvertes donnent sur la cour intérieure, qui résonne. Les chiens aboient, les bénéficiaires discutent, rient, se disputent entre deux cigarettes ou cannettes de bière, jouent aux cartes ou au tennis de table. Les professionnels sortent régulièrement partager un moment avec eux. Mais parfois, le volume sonore est usant. « Il est 10h30 et depuis 8 heures ce matin, les chiens n’ont pas encore arrêté de crier, souligne une éducatrice, un lundi. Pour travailler, c’est un peu compliqué. Malheureusement, on ne peut pas y faire grand-chose, les maîtres crient encore plus fort pour essayer de les faire taire… »
D’autres fois, ce sont les bénéficiaires eux-mêmes qui se crient dessus. Le monde de la rue est cruel, assez peu solidaire en-dehors de ce lieu d’accueil. Les vols sont récurrents, les mésententes exacerbées par la précarité dans laquelle ils sont plongés et les conflits anciens entre populations de pays ayant connu des guerres ou des génocides se ressentent jusque dans cette ville du Sud-Ouest de la France. Lorsqu’ils sont originaires d’un pays d’Afrique sub-saharienne, les bénéficiaires cherchent toujours à savoir duquel il s’agit. Histoire de jauger leur possibilité de se fréquenter ou non. La haine est palpable chez certains d’entre eux, les reproches fusent facilement et les envies de vengeance s’expriment de temps en temps. Les tensions sont grandes. Ailleurs, c’est parfois tout aussi délicat.
« Lui, je ne veux pas le voir. Je m’en vais, sinon je vais le frapper », lance ainsi Mikhail. Ce Russe souvent alcoolisé, petit blond frêle et très nerveux qui aimerait disposer de nombreux privilèges, ne peut pas supporter la présence d’un discret mais physiquement imposant bénéficiaire dont les racines sont en Azerbaïdjan. Au quotidien, composer avec les amertumes individuelles autant qu’avec l’agressivité due aux consommations ou au contexte social, voire à la météorologie, est éreintant. Pour contenir la rage, offrir un sourire et écouter les vannes se vider autour d’un café est essentiel. La capacité d’écoute des bénévoles est mise à rude épreuve. Savoir encaisser des propos parfois très racistes ou machistes pour les femmes, tout en soulignant subtilement leur teneur inappropriée, est un contrôle de chaque instant.
Dans son style, Mikhail n’est pas avare d’insultes et de propos dénués de sens sur le monde. La phrase qu’il maîtrise le mieux en français est d’ailleurs symptomatique : « J’m’en bats les couilles. » Le contenir relève parfois du miracle, lorsqu’il exige une prestation d’hygiène alors qu’il ne paie jamais et aligne des dettes jour après jour, ou quand il voudrait consommer boisson sur boisson sans jamais débourser un centime. La tolérance de l’association qui gère le point d’accueil trouve ses limites dans la responsabilité des bénéficiaires : si le don est naturel, il doit toujours être mesuré. Dans ces murs, il ne s’agit pas d’offrir un piètre assistanat mais une possibilité de conserver sociabilité, santé et propreté pour une somme modique.

Ainsi, les bénéficiaires de la Couverture maladie universelle (CMU) n’ont pas accès aux dentistes du premier étage mais sont invités à se rendre dans un cabinet en ville. Seules les consultations de l’infirmier psychiatrique, du psychiatre et des travailleurs sociaux sont gratuites et accessibles à tous. Ainsi que la visite à visée somatique chez un médecin ou une infirmière d’un dispositif social d’accès aux soins, qui assure une permanence dans les locaux deux fois par mois. Quant aux détenteurs de droit au RSA ou à une autre forme de revenus, ils sont priés de mettre leurs dettes à jour lorsqu’ils reçoivent leur versement. Les autres sont accompagnés dans leurs démarches lorsqu’ils les effectuent. Pour les bénéficiaires qui désirent ardemment sortir de la rue, les demandes de logement social, à type de foyer de réinsertion, thérapeutique ou même privé, sont facilitées par les compétences des professionnels du social.
C’est notamment le cas de Murielle, dont je fais la connaissance autour d’un poste informatique du point d’accueil. « Je dois envoyer un email au propriétaire de ce studio, mais je ne peux pas recevoir sa réponse puisque je n’ai pas d’adresse email », se désole-t-elle, devant les photographies du logement de ses rêves, dégoté sur Le Bon Coin après une heure d’épluchage de petites annonces. Son salut viendra d’une des professionnelles, qui lui proposera de créer une adresse électronique et de consulter ses messages régulièrement jusqu’à la réponse à sa demande. Quarantenaire réputée pour sa mauvaise humeur, elle ne supporte plus de ne pas disposer d’un chez-elle. Ses cheveux parfaitement coiffés, son sac à main imitation cuir plein de tout ce qu’un sac à main de femme peut contenir de cartes, papiers et maquillage, elle cherche à s’installer en centre-ville.
Son contact froid crée de la distance avec tout le monde, sauf une éducatrice avec qui elle s’entend parfaitement bien depuis plus de dix ans. Murielle me parle volontiers de ses problèmes avec son ancien bailleur, de son refus d’un foyer de réinsertion, de son besoin de dormir ailleurs que dans des squats provisoires. Pourtant habituée à la rue, elle est fatiguée d’en subir l’agressivité, la saleté ambiante et l’instabilité.

Une instabilité parfois synonyme de liberté. À mon grand étonnement, j’entends un discours très positif sur la vie à la rue, dans la bouche d’un jeune homme. Damien, punk de moins de trente ans, deux chiens en laisse au bout de sa main truffée d’impressionnantes bagues, des tatouages et des piercings sur tout le corps, des cicatrices souvenirs de combats de chiens dans lesquels il a tenté de s’interposer, affirme aimer passer de squat en impasse, de rue en abri de fortune. « Tu te rends compte de ma liberté, par rapport à toi ? Je paie pas de loyer ni de facture, je pars et je reviens quand je veux », me dit-il. Sa vie tient dans son grand sac à dos. Pas d’attache, plus aucun contact avec sa famille, pas vraiment d’amitié malgré une grande complicité avec certains autres bénéficiaires. Damien ne vient à l’accueil de jour que pour passer quelques heures avec d’autres sans domicile fixe autour d’une bière, dans la cour intérieure.
Il discute rarement avec les professionnels, encore plus rarement avec les bénévoles. Et il se refuse à consommer car « donner de l’argent à une association française, ça me dégoûte », précise-t-il. Son rapport à la structure est ambigu, mais il y vient quotidiennement et ne manque de respect à personne. D’autres punks partagent un point de vue sensiblement identique, en tout cas comparable, sur la vie dans la rue. Pour certains, comme Camille et Frédérique, la trentaine bien tassée, en couple depuis deux ans, cela n’a pas été un choix au départ, mais retrouver une vie sédentaire est pour le moment inconcevable. Pour d’autres, comme Tania, le regard dur et le corps déjà très marqué par le temps malgré sa petite vingtaine d’années, c’était « une question de vie ou de mort. J’étais placée, pas question d’y rester : je suis partie quand j’ai été émancipée et pour l’instant je me sens bien comme ça. »

La détresse n’est pourtant pas toujours très loin. Lorsque Francis franchit la porte en bois peinte en vert-espoir ce vendredi matin, le bénévole d’accueil, voyant son sourire, lui demande comment il se sent : « Oh, comme quelqu’un qui vient ici ! » Les sourires et les éclats de rire, les discussions sur la marche du monde et l’actualité locale cachent souvent la misère, mais elle reste présente, au fond, en chacun des bénéficiaires. Francis perd vite son masque en buvant son café. Il m’explique être usé et ne plus savoir pourquoi s’accrocher. Ses enfants lui manquent, il se sent seul. Il s’estime chanceux d’avoir un toit, même s’il n’y dispose pas de source d’énergie et se voit donc contraint de se doucher et de laver son linge au point d’accueil. La situation, qui dure depuis plusieurs années, lui pèse de plus en plus. Même s’il ne se trouve pas malheureux, s’il relativise beaucoup et raconte ses heureuses années à regarder ses enfants grandir et s’autonomiser, la détresse intérieure est palpable.
Ce moustachu bientôt chauve, à la silhouette digne d’une imposante armoire, retraité ayant connu plusieurs vies professionnelles, est un fervent croyant. La religion chevillée au corps, il est persuadé que tout arrive pour une bonne raison et que son salut passe par la prière. Mais à ce moment-là, son espoir en un avenir meilleur faiblit quelque peu et son discours s’en ressent. « Comment on va finir ? Les hommes sont beaucoup trop cruels », lance-t-il, las, après lecture des actualités internationales dans le quotidien du jour.

Contrairement à ce que j’étais tentée de croire avant mon arrivée à l’accueil de jour, nombreux sont les bénéficiaires à se tenir au courant, comme lui, de l’actualité nationale et internationale, à développer un point de vue à leur sujet autour du café du matin. Leurs remarques sont souvent acerbes, ils critiquent beaucoup les personnalités politiques et les tendances sociétales qu’ils trouvent déplacées ou en décalage par rapport à la vie quotidienne. Leurs mots peuvent être violents, trahissant ainsi leur point de vue sur le monde aiguisé par les accidents de leur vie et leur situation très précaire. « C’est désespérant de se dire qu’il y a encore pire situation que la nôtre, confie Francis. Mais en même temps, ça relativise. »
« On n’est pas si malheureux, renchérit Gabin. Ils voudraient quoi de plus, les gens ? RSA, CMU, c’est beaucoup plus qu’ailleurs ! » Le fin connaisseur en philosophie et sciences politiques revêt régulièrement son air hautain. Pourtant, lui aussi souffre de sa situation. Il ne supporte plus d’être au chômage, se sent humilié par les institutions à cause de son statut. « Moi, je vais signer un contrat pour les espaces verts ! » répond, fièrement, Gérard, soulagé de ne plus avoir à se cantonner à son inactivité qui lui « monte à la tête ». Reconnu handicapé, pour une raison qu’il préfère ne pas livrer par pudeur, il touche une allocation mais a toujours enchaîné les petits boulots depuis des années et ne compte pas arrêter. Maçonnerie, petits travaux d’entretien, déménagements, il accepte tout ce qui se présente à lui.
Ce jour-là, il me raconte son entretien au Centre d’aide par le travail (CAT) qui va lui permettre d’assurer un temps partiel à l’entretien des espaces verts des centres hospitaliers de la ville, durant au moins trois ans. A cheval sur son apparence, il détaille la tenue qu’il portait et la façon dont il a vendu ses compétences au recruteur. Toujours enjoué, il semble pourtant plus gai qu’à l’ordinaire, ce jour-là : il vient de fêter son futur contrat et sent l’alcool à plein nez. Il a d’ailleurs oublié qu’il m’a déjà longuement parlé à deux reprises et qu’il avait retenu mon prénom à l’occasion de ces échanges. Mais après cinq matinées au point d’accueil étalées sur trois semaines, j’ai pris l’habitude de répéter, de corriger, de redonner les mêmes informations à mon sujet et de faire face aux bénéficiaires alcoolisés. J’ai même, moi aussi, mes interlocuteurs privilégiés.

Une relation de confiance se tisse au fil du temps. Les habitudes se prennent rapidement, les histoires de vie côtoient les blessures du quotidien, les problèmes matériels se heurtent aux soucis de santé. Les coups de blues succèdent aux journées ensoleillées. La chaleur écrase après que la pluie a trempé les vêtements. Les petits maux s’expriment autant que les plus lourds. La vie normale s’installe entre les quatre murs et dans la cour. Accueil de jour aux règles strictes mais aux libertés étendues, ce lieu est le refuge qui permet de laisser la misère à la porte et de garder intacte sa dignité d’être humain.
Derrière la façade classique qui ressemble à celle d’un petit immeuble, ce lieu aussi particulier que précieux est né en 1995 dans le but de proposer des prestations d’hygiène aux populations précaires. Déménagé en 2005 vers son adresse actuelle permettant, en plus des prestations d’hygiène, de créer un lieu d’accueil et de soins, il a soufflé ses vingt bougies dans une relative indifférence. Presque aucun habitant de l’agglomération ne soupçonne l’existence du lieu ou, du moins, l’étendue du travail effectué dans le bâtiment… mais aussi à l’extérieur par le biais de maraudes quotidiennes. Une ignorance qui touche parfois les bénéficiaires, car ils y voient un autre signe du mépris essuyé tous les jours dans la rue. L’accueil de jour ressemble peut-être, pour certains, à une oasis dans le désert.