Nous voilà beaux avec no (...)

Patient et soignant.


Il est, allez-va, dans les 7 heures du matin, 7 h 30 peut-être dans ce vieux bureau infirmier aux lumières tamisées. Certaines équipes veulent un éclairage pleins feux, d’autres préfèrent la pénombre et celui qui se mêlerait de trop allumer se verrait cueillir comme d’un uppercut par un « éteins ça, c’est trop violent ! » Alors ceux qui trouvent que c’est trop obscur le taisent.
Cette transition nuit-jour, sommeil-éveil, domicile à peine quitté-lieu de travail à peine regagné, s’effectue le plus souvent laborieusement le matin, à pas comptés, encore plus en hiver, avec des soubresauts, des lenteurs, des reprises, des hésitations, comme une pesanteur. Glue de la répétition, là où l’on s’épuise au fil des « relèves », comme des sentinelles que l’on ne vient jamais définitivement remplacer, des soldats presque morts au combat, ou des quasi-inanimés dans la forteresse qui espèrent le jour où enfin quelque chose va arriver. Et on sait bien pourtant quel est l’adversaire ultime, il est déjà là, insidieux, à tout défaire, dénouer, c’est du sable qui nous file entre les doigts. Se battre contre ou avec rien ? Parfois ça s’engueule « un peu » ou ça en débine un ou une qui ne sont pas là, tentative de consolider des alliances à bon compte. Je me dis quelques fois qu’en deçà peut-être c’est pour remettre du mouvement, un peu comme on s’ébrouerait pour secouer la torpeur ; quand ça vitupère on revendique d’exister ? Pour faire sortir quelque chose, mais quoi ? S’en sortir ? De quoi ? En tout cas on intronise quelque chose ou quelqu’un à qui on peut « s’en prendre », du solide de circonstance. Bien en dehors de soi, bien repérable. On construit de l’ennemi pour s’y appuyer et même pour s’y retrouver mais à distance.
Ou alors c’est le passeur du conte qui se lamente et demande comment échapper à son destin de rameur à perpétuité, condamné à faire traverser le fleuve, jour après jour, aller après retour, et d’abord pour quel aller et puis quel retour ; et comment pourrait-il un jour s’émanciper de l’esquif ? Dans le conte il apparaît presque accessoire, un second rôle, même pas, un figurant, une vague silhouette en ombre chinoise, déjà presque effacée qui revendique encore d’exister – de se façonner son histoire à elle. Simple rouage : il a trop tourné, pas assez joué. Maintenant il veut la sienne de révolution. Même pas vraiment rebelle, juste pour sentir comment c’est.
Tous ces entre-deux revendiquent un ailleurs pour s’en extraire et reprendre pied dans du nommable, voilà que depuis le toujours du toujours et jusqu’au bout du bout les limbes défaites se boursouflent d’anonymes.

Pourtant l’identique rassure aussi avec tout ce bardage de routine que génère et réclame la pérennité. L’inscription dans la durée s’accole avec du sûr, du stable, de l’éternellement renouvelé. Manquera de rien. Il y va de l’immortalité institutionnelle, de son indestructibilité – au moins dans le fantasme, du toujours là 24/24 et le temps s’abolit. Ça frôle la mélancolie, c’est comme ça depuis des années et des années, et c’est bien parti pour perdurer. La preuve ? Ici on ne peut pas donner de vrais rendez-vous réguliers, avec des rythmes, de la présence et de l’absence, et entre les deux du manque et les pensées de l’attente. Ici on ne s’étonne même plus que dans ce temps compacté à l’extrême, au vif d’une agitation excitée qui se méconnaît, ordonnée à des mouvements de lits, en fait ça ne bouge pas trop. À se croire tenu au prêt à tout on ne sait plus « pour de vrai » se prêter à rien ni à personne. Ça pourrait déranger, faire désordre, créer du trouble, à la manière de la pierre dense et noire jetée à la torpeur tendue du lac, et même là, encore, c’est du trop ce concentrique et régulier d’une onde qui se propage, lente et indifférente, jusqu’à s’exténuer. Entropie liquide.

Il est arrivé à la porte du bureau avec ses vingt-cinq ans, en pyjama, uniforme vert celui-là, il aurait pu être bleu aussi. Mais ça m’est resté, c’était vert. Pas que ça change grand-chose, mais c’est comme ça. La désolation. Il a l’air bouffé aux mites. Des trous dans la tête et tout pâle, le schizo. Il cherche quelqu’un. Faut l’aider. Il a commencé à se raser la tête. Mais c’est bien trop malaisé, essayer de se raser le crâne avec un rasoir Bic. Tiens, voilà la routine chamboulée… C’est pas franchement prévu au programme dans les soins du matin : tête à raser. Regards consternés voire réprobateurs, furtifs, mais repérables du côté des soignants qui sont du bon côté. Ça va rentrer dans la case bizarrerie et compagnie, mais s’associer à ça, ce massacre, franchement… et puis c’est son choix etc. Bien sûr de tout ça rien ou presque ne lui est dit, ça vient comme une brume opaque se rajouter à la pénombre ambiante, on n’est pas du même monde, qu’est ce qui nous arrive avec ce zombie, de folie, d’incongru, de bizarre, de dérangement ?

J’y vais ou pas ? De quoi est-ce que je vais me rendre complice ou coupable ? Et puis le reproche collégial est déjà palpable dans l’air… Faut le laisser assumer, principe de réalité et tout le saint-frusquin, qu’il se rende compte, en se voyant, de ce qu’il s’est fait, on n’est pas là « non plus » pour tout réparer et rabibocher.
Dans la salle de bain, il est assis sur une chaise en plastique, devant le lavabo écaillé rempli d’eau au quart. Au mur, un petit miroir toujours déjà éclaboussé malgré les efforts tenaces des ASH, et ses cheveux coupés très courts enserrent de petites lagunes blanches ou rougies, sur le devant, là où il a déjà commencé à se ratiboiser. Il n’est pas très causant, et je ne suis pas absolument pas certain de ce que je trafique là. J’essaie quelques amorces de conversation, histoire de comprendre un peu ce qui a motivé cette recherche subite de calvitie et j’obtiens des réponses en style télégraphique banal et passe-partout (« C’est pour changer… »). Gêné, je renonce à questionner plus, je virerais trop à l’intrus, alors on s’enrobe d’un silence ponctué par la rumeur du service ; les autres passent, vaquent à leurs occupations, et curieusement je n’ai pas souvenir que l’on s’adresse beaucoup à nous. Bruits de chasse d’eau, douche, à côté. Je commence rapidement à ressentir des raideurs dans le dos, courbé comme ça au-dessus de lui. C’est long. Je réalise que les petits rasoirs jetables sont d’un usage limité et radicalement inapproprié à l’ampleur de la tâche. Un coup sur le crâne, plongée de l’instrument dans l’eau du lavabo pour désincarcérer les cheveux coincés entre les lames, tapotis brefs sur le bord du lavabo pour dézinguer les récalcitrants, parfois ça ne suffit pas, un frottement rapide sur le gant pour les extirper enfin du piège métallique, parfois deux, une nouvelle petite déforestation sur le crâne, lavabo, petits coups sur l’émail, gant, changer de rasoir, le précédent n’en peut plus. Intérieurement je peste de m’être fourvoyé dans cette galère, et j’envie la sagesse des collègues qui ne s’y sont pas laissé embarquer. Peu à peu les lagunes prennent de l’extension, se rejoignent et ne subsistent plus disséminées que quelques piteuses réminiscences capillaires. Nous avons consommé plusieurs rasoirs et j’en prends résolument un neuf pour le dernier passage, la touche finale. Mousse à raser sur tout le crâne, et doucement j’entreprends, soulagé, de le déblayer comme au chasse-neige, dégageant peu à peu, sous la couche crémeuse, lisse et brillant, ce qui m’apparaît dans un bref instant, comme le crâne d’un bébé. Fantasme fulgurant et fugace que je tiens entre les mains une tête de nouveau-né dont je serais l’accoucheur improvisé.
À l’instant précis où cette image déconcertante survient, je l’entends qui s’adresse à moi, alors qu’il se/nous regarde dans le miroir. « C’est la première fois que je me fais raser la tête.. » Ça me vient sans réfléchir : « Et moi c’est la première fois que j’en rase une. » Nous voilà beaux avec nos premières fois.
Deux ou trois jours plus tard, alors que je relate cette histoire à des collègues qui s’étonnent de voir M.C. au crâne tout rasé, j’entends à côté de moi son médecin référent qui dira : « Ah mais, tu ne sais donc pas, il est papa depuis quelques jours, il en a parlé en entretien, il se demande comment il faut faire pour être père, il dit qu’il va écrire son histoire pour que son enfant sache… » Alors c’était ça aussi - surtout - la radicale et essentielle première fois.
C’est à explorer pour nous les effets et fonctions de ces passages par l’acte ou l’action, à bien discriminer des passages à l’acte, que la proximité quotidienne avec les patients favorise. Là aussi comment ne pas reconnaître une spécificité contextuelle du travail relationnel inconscient auquel parfois on se trouve encordé, alors que, bien sûr, on n’y est pas prêt. Accueillir l’inattendu. Se laisser sur-prendre au dépourvu, flirter avec l’inouï du quotidien.