Je reviens de loin

Fuir les violences et vivre en résidence sociale dans la banlieue lyonnaise.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


J’ai trente ans. J’ai grandi à Béziers puis après de trop nombreux déménagements et d’écoles différentes, mes parents ont fini par se séparer – mon père n’a jamais accepté cette faute de frappe. J’ai été confiée à mes grands-parents marocains et à mon père, à Toulouse. Mon grand-père, c’était ma barrière de sécurité, ma seule source d’amour stable ; il a essayé de remettre en ordre les morceaux de mon puzzle. J’ai connu la ville et la campagne, et des sortes de poulets très différents.
« Famille éclatée », c’est le terme utilisé dans mon dossier d’accompagnement social. Ça résume bien ma situation, l’éclatement. Le terme « violence » revient souvent. Mon père était mécanicien mais ne tenait pourtant pas trop la route, il était excessif, surtout avec les jeux et l’alcool. Son monde à lui, il souffrait. Le soir, quand il rentrait alcoolisé, il fallait mieux ne pas le croiser. Les hommes de ma vie, ils sont hors piste… Mon ex, c’est pareil. Je vivais dans la même barre d’immeubles que lui. J’avais dix-neuf ans, lui dix-sept. J’aurais préféré ne jamais le rencontrer. Même si j’ai eu un fils avec lui.

Une nuit, j’avais seize ans, mon père a dérapé, il a poussé mon grand-père dans les escaliers qui tentait de me protéger encore une fois. J’ai eu peur, je suis allée voir le JAF (Juge aux Affaires Familiales), l’éducateur à la cour a essayé de faire de la médiation avec mon père. Dans le vent. Mon père s’en est pris à moi, mon grand-père m’a défendue. Il a été décidé de me confier à mes tantes. Je ne voulais surtout pas me perdre avec mon père dans sa tourmente, ni me noyer. J’ai tout essayé pour rester à la surface. J’ai déménagé chez elles, dans un appartement à Villepinte, dans le 93. Il n’y avait qu’une chambre. Je me sentais protégée. Elles m’ont fait découvrir la salsa, on a fait des bonnes soirées aux arènes de Lutèce, près de Jussieu. Ça me faisait du bien de voir autre chose.

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J’ai arrêté mes études en Terminale, juste avant le bac. Je n’ai jamais trop su finir ce que je commençais. Et puis, partie jeune, je devais bien manger ! Alors je me suis occupée de personnes âgées pendant un an, dans un EHPAD. Je ne pouvais pas m’empêcher de m’attacher aux gens, et ils partaient les uns après les autres ; ça me rendait malade. Ma place n’était pas encore là. Accompagner les gens vers la mort, je ne pouvais plus, j’avais trop besoin d’être dans la vie. Puis j’ai été animatrice pour enfants, serveuse et j’ai travaillé dans la restauration rapide. À ce moment-là, j’étais dans un passage de rue et l’uniforme m’arrangeait bien : il cachait le fait que je portais toujours les mêmes habits. Je le lavais dans les toilettes avant de partir, le séchais au peu sous le sèche-mains puis une bonne partie de la nuit je soufflais dessus et faisais en sorte qu’il ne soit pas trop fripé le lendemain matin. Puis j’ai fait du secrétariat pour un homme malvoyant. Après j’ai travaillé dans la distribution… On compose quand la vie se décompose.

À 23 ans, en 2008, j’ai décidé d’arrêter ces boulots où c’était trop facile de m’exploiter et de faire quelque chose de plus créatif. J’avais besoin de concret. J’ai fait un mois de consolidation de projet de formation à l’AFPA (Association nationale pour la formation professionnelle des adultes) à côté de Perpignan. En arrivant, mon projet professionnel était de devenir auxiliaire de vie, comme ma mère. J’y ai découvert le métier de peintre en bâtiment. Et c’est exactement ce qui m’a plu. Je suis allée chez des carreleurs, des plaquistes. Il n’y avait qu’avec les électriciens que le courant ne passait pas trop ! J’aimais travailler avec mes mains. Les mains, c’est la mémoire. En 2009, j’ai eu mon diplôme. C’était la première fois que j’allais au bout de quelque chose. J’ai fait des chantiers à droite à gauche, c’était pas trop mal payé, ça dépendait du patron. J’ai même été ouvrier qualifié.
Après j’ai fait une formation de matiériste-coloriste en décor mural. J’ai appris tout ce qui était chaux, béton ciré. J’ai fait des enduits de terre et participé à la restauration d’une église dans le Nord du Tarn. Après, j’ai postulé dans le béton, c’est la matière qui me plaisait le plus, parce que c’était solide, vivant, ça se patine avec le temps. Comme le vin, il paraît. Enfin moi je n’en ai jamais bu, je suis musulmane - pratiquante, mais modérée.

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En 2010, je suis tombée enceinte de mon ex alors que j’étais sur le point de le quitter à cause de sa violence. Notre histoire était belle au début et surtout secrète : lui est Congolais converti et moi maghrébine musulmane – un noir avec une arabe, ça ne passait pas trop. J’ai tellement de fois porté plainte contre lui pour violences conjugales et menaces de mort qu’en mai 2011 (mon fils avait huit mois), il a enfin été incarcéré. Ça a dû le déstabiliser de devenir père, le sien s’était tiré six ans du foyer familial… Enfin ça n’excuse rien. Il a toujours été un peu limite. Taper, déjà ce n’est pas glorieux mais s’en prendre à une fille : c’est minable. Quand il est sorti de prison, il est revenu, il disait qu’il n’était rien sans moi. Mais ce n’est pas de l’amour, ça. C’est hystérique et ça fait mal : ça suffit. Je ne veux pas détailler tout ce qu’il m’a fait, ça va vous choquer et ce n’est pas le but. J’ai encaissé les coups, perdu mes cheveux, fait des hémorragies, j’étais cassée de partout. J’ai résisté comme j’ai pu, en me défendant toujours. Question de dignité. Je ne me suis jamais laissée faire mais il est plus fort que moi. Toujours. Aujourd’hui, je n’ai plus de larmes, il les a toutes prises. Mais je suis debout. Et je tiens la main de mon fils pendant la nuit. Je finirai par la lâcher, j’ai besoin d’encore un peu de temps.

Il fallait à tout prix que je parte loin de mon ex, qui n’avait depuis deux ans plus le droit de m’approcher à moins de cent mètres. J’ai exposé certains de mes projets mais on m’a dit que j’allais me vautrer. J’ai fait une autre formation BTP en 2012/2013 et elle a été éprouvante. J’ai eu un financement de la région de 600 euros et mon appartement locatif HLM à Toulouse m’en coutait 500. Je touchais les APL, sinon je n’aurais pas pu m’en sortir. Je faisais 180 kilomètres en bagnole par jour. J’avais un peu l’impression d’être le cas social de service, j’en ai chié, je mangeais un jour sur deux et je ne pouvais pas trop voir mon fils.

Un de mes profs, Philippe Fagot, était incroyable, il nous apprenait l’étude de la couleur en cours essentiel pour travailler comme il se doit nos coloris avant application sur support. Il est aussi arcenciologue, je n’avais jamais rien entendu d’aussi beau. J’y pense souvent en regardant le ciel. Il donne des cours à la fac de Dijon, dès que je peux, j’irai m’incruster dans l’amphi.

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J’ai bougé à Marseille, après maintes galères et fait forcing auprès des services sociaux, on nous a accordé un petit studio au sein d’une résidence où il n’y avait que onze logements réservés à la structure d’hébergement. Une ancienne hébergée par cette même structure avec qui j’ai eu des contacts via des réseaux sociaux avait obtenu une place dans un HLM à Lyon et m’a proposé de m’héberger. Voilà comment j’ai débarqué à Lyon. J’ai fait toutes les démarches pour m’en sortir. J’ai rencontré une élue qui m’a parlé de l’association FIL (Femmes Informations Liaisons), une structure luttant contre les violences faites aux femmes. Là-bas, ils m’ont orientée vers Adoma, un bailleur social. Avec leur aide, j’ai monté mon dossier. La résidence sociale Suzanne Vaillant était en construction, à Villeurbanne, dans la banlieue de Lyon. Et pour une fois, il y avait de la place pour mon fils et moi, et pas n’importe laquelle : un appartement de 35 m², au premier étage, avec vue sur un petit jardin. Monsieur Georges, le responsable de l’insertion sociale, m’a fait visiter les lieux, tout était encore en travaux. Avec le Secours Catholique, il m’a aidée pour mettre en place une demande d’aide de caution. En 2014 j’ai été convoquée à la résidence pour qu’ils me donnent les clés. Les clés et puis pas mal d’espoir. Juste après la nouvelle, et la douche, j’ai rempli le coffre de ma Twingo bordeaux avec toutes mes affaires. En le claquant, j’ai réalisé que mes habits étaient tout au fond. J’ai débarqué en pyjama, pour signer mon bail. L’équipe en parle encore…

Il y a des grands placards, une cuisine aménagée, un lit double à partager avec mon petit. Et grave de prises électriques. J’ai dormi dans des hôtels du 115 tellement pourris, là j’étais émerveillée. Tout était joli et propre.
J’ai un bail de deux ans. Dans quelques mois, il faudra que je commence à préparer ma sortie avec les intervenants sociaux. Franchement ça me fait peur. Ici, je me sens moins isolée, je suis protégée. J’ai pris le temps d’acheter des objets au fur et à mesure pour ne pas arriver seulement avec des bols et des cuillères dans mon prochain appart. J’ai gagné une soeur, ici : ma voisine du dessous, Tata, une jeune Comorienne. On est arrivées en même temps, éreintées, fatiguées ; sa grande fille (elle a trois enfants) est dans la même école que mon fils. Le premier jour, on s’est croisées dans la cour et je lui ai dit que ma voiture était à dispo, si elle en avait besoin. J’ai aidé pas mal de gens avec ma Twingo. Mais, je n’avais plus de carte grise ni de contrôle technique, du coup : fourrière. Le bus, c’est bien aussi. C’est bien desservi ici, il y a le tram et le métro. Dès que je peux, j’emmène mon fils visiter et je lui montre l’architecture de Lyon.

Les gens d’Adoma, je les respecte. Ils sont présents et disponibles. On a créé des liens, on partage des moments de vie qui sont forts. Ils voient grandir mon fils. C’est même grâce à Monsieur Georges qu’il a arrêté la tétine ! Il lui a dit que c’était pour les bébés et que s’il arrêtait, il aurait une voiture. Depuis, il a souvent dans ses poches une Lamborghini rouge miniature ! Il y a Monsieur Guy aussi, le responsable de résidence et Mohamed, l’ouvrier de maintenance. Ils sont importants pour moi. Les côtoyer, ça me permet de rencontrer des gens de l’autre côté de la barrière, ça m’aide. Ils ne sont pas dans la même situation que moi, mais ils comprennent et m’aident. Quand j’ai des retards de loyer, je ne suis pas du genre à longer les murs, je les préviens et on s’arrange. Je finis toujours par payer en jonglant avec mes crédits à la consommation. Mon quotidien est plus facile. Je sais que c’est une période de transition, mais ça me permet de mettre le dos au mur pour voir venir. Je prends soin de mon intérieur. Il y a un temps de pause grâce à ce logement. J’en avais besoin. Je me soigne ici. J’aurais eu un appart, je me serais retrouvée dans la merde. Je n’aurais pas pu gérer toute seule.

Je reviens de loin et je compte aller encore plus loin. Je la veux, cette vie tranquille. J’ai de l’ambition.