J'ai grandi avec un trou noir

Au départ, j’avais tout pour être épanouie. J’avais des parents originaux, intelligents, ouverts d’esprit, naturistes, baignant dans un anticonformisme directement hérité de mai 68. Une mère à la maison, une nounou, une femme de ménage, un père ingénieur. Un train de vie confortable, des voyages dans le monde, une grande maison. Une sœur aînée un peu chipie mais comme toutes les sœurs aînée. Un père qui s’est hissé, par sa ténacité, son travail et son courage, de fils d’immigré kabyle à diplômé de Centrale – pas Polytechnique car son nom de famille trop typé lui en a interdit l’accès. J’avais donc tout pour être heureuse, si seulement les apparences n’étaient pas si trompeuses.

Aujourd’hui, j’ai presque quarante-cinq ans on m’en donne facilement dix de moins. Il faut dire aussi que j’ai un mode de vie de trentenaire : pas mariée, pas d’enfants, la précarité plus ou moins assumée (car précarité = liberté). Je suis encore belle et svelte, j’ai le sens de l’humour, je ris facilement, je m’adapte très vite, je suis vive et insouciante (vous imaginez, pas d’enfant, pas de mari, et pas de parents vieillissants, fardeau qui, à partir d’un certain âge, remplace celui des enfants). Sauf que j’ai grandi avec un trou noir en guise de souvenirs d’enfance. Je pensais que c’était normal, ma sœur, de quatre ans mon aînée, n’en avait pas non plus.

Quinze ans

Je me trouve moche, je suis mal dans ma peau, comme toutes les adolescentes. Le regard des garçons commence à me réconcilier avec mon apparence. Une première passion amoureuse platonique avec un jeune poète révolté. Moi aussi je suis révoltée. Nous nous comprenons et nous nous déchirons. À ses yeux, je brille comme un astre rutilant, même si, m’écrit-il, « ce soleil pleure tout le temps ». Oui, je pleure souvent, c’est vrai, mais c’est l’adolescence. Pour m’insurger et affirmer ma volonté, j’ai arrêté d’être la bonne élève depuis la 5e.
En seconde, je fais un rêve, une nuit : mon âme ressemble à un cerf-volant noir, un triangle, et elle est éclairée à contre-jour par une lumière vacillante. Ce triangle se rétrécit et j’ai la certitude que si le rêve continue, je vais mourir. Je me réveille persuadée d’avoir échappé à la mort psychique.
Je me sens cernée : je veux faire un bac littéraire mais mon père s’y oppose, il tient à ce que je suive ses traces et fasse un bac scientifique puis, comme lui, une belle carrière. Assez de la sœur aînée à qui on a lâché la bride et qui a fait ce qu’elle a voulu : hypokhâgne, tout ça pour quoi ensuite ? Glander en fac de langue. Non, non, la dernière devra se plier à la volonté du père. Ma mère s’efface, comme toujours. Grâce à la médiation de la mère de ma meilleure amie, un compromis est trouvé : bac économique. Comment me sortir de cette impasse, comment ne pas m’étioler comme dans mon rêve ?

Alors que je suis devenue une élève plutôt médiocre, que je n’arrive à me projeter dans aucun avenir, j’entrevois la seule échappatoire : entrer dans le jeu de mon père, faire une classe préparatoire HEC qui n’existe qu’à V., une ville éloignée d’une centaine de kilomètres de notre maison, pour pouvoir vivre loin de mes parents. Cet espoir fou en tête, je me mets à bûcher comme une damnée.
Au lycée, on forme, avec quelques autres, une bande très soudée. On s’apporte de l’affection, du soutien, un ersatz de famille car nous sommes tous – sans le recul pour le savoir – des estropiés affectifs de milieu aisé, l’un victime d’un divorce, l’autre d’une mère partie trop tôt, le dernier de parents encore présents mais en fait absents ; seule moi n’ai rien à déplorer en apparence, si ce n’est un père un peu dur.
On s’écoute, on s’engueule, mais on ne baise pas. J’ai accueilli les déclarations d’amour des deux garçons de la bande avec respect, mais je privilégie l’amitié à un amour que je pressens fugace. On se murge ensemble, on dégueule, on fait des crises d’angoisse et de spasmophilie, mais c’est l’adolescence, c’est normal. Le dépucelage se déroule comme une formalité avec un gentil garçon dont je ne suis pas du tout amoureuse, chez mes parents, un soir où la neige a paralysé la ville méridionale. Les transports interrompus ; mon copain bloqué chez moi. Et voilà… La relation ne dure pas longtemps.

Mon plan réussit : grâce à mon travail acharné, je suis prise dans cette classe préparatoire à V. Il est question de m’installer dans un foyer de bonnes sœurs (c’est mieux que chez moi), mais finalement mes parents sont d’accord pour me payer une petite chambre toute seule. J’exulte ! Et de fait, après la première adaptation un peu rude à la vie indépendante, à dix-sept ans me voici enfin libérée.
La classe préparatoire me barbe, je me sens décalée et pas à ma place (mais l’ai-je jamais été ?) et je m’évade dans la lecture de Proust : ce ne sont que neuf mois à passer. Ils passent. Je suis prise dans une école de commerce. Ouf, seconde délivrance, dans une ville encore plus éloignée de mes parents, un appartement un peu plus grand, et un peu plus de temps dans mon planning. Je ne suis toujours pas à ma place, mais je trouve d’autres brebis égarées là par hasard, par erreur ou, comme moi, par injonction familiale. Les trois années se déroulent comme un songe éthéré, l’alcool rend tout digérable, j’acquiers vite une réputation de chaudasse car je couche avec beaucoup de garçons, toujours à la recherche d’une utopique affection. Mais j’assume cette réputation, elle me protège comme une carapace blindée, que les prudes aillent au diable !
À la fin de la deuxième année d’école de commerce, je suis éperdue, vidée, ma vie n’a pas de sens, je voudrais aller chercher ailleurs. Je supplie mon père de me laisser prendre une année sabbatique. Il n’en est pas question. Ma mère n’intervient pas, plus de médiatrice dans les parages. Je continue en serrant les dents. Je découvre l’Amérique, et plus particulièrement la Californie, lors de mes jobs d’été. C’est décidé, après mon diplôme j’irai m’installer à Los Angeles.
Vingt et un ans
La fin de mes études arrive enfin. Tous les amis de ma bande sont encore étudiants. Je ne resterai pas en France, je partirai à l’autre bout de la terre et gagnerai ma vie. Délivrance ultime ! Je teste mes limites, celles des autres, je me saoule souvent quand je sors, fais du stop bourrée à 3 heures du matin, me jette dans les bras du premier venu en quête désespérée d’amour. Déception toujours cuisante le lendemain avec la gueule de bois.

Ma sœur, de son côté, tente aussi de s’approprier sa vie. Après sa fac de langue, elle a rencontré un artiste, réussi le concours des Beaux-Arts. Mon père ne lui adresse pas la parole pendant un an, inutile de dire qu’il lui a également coupé les vivres et qu’elle doit travailler la nuit pour se payer ses études et son logement. Mais cette vie de bohème semble lui convenir, elle a des amis et s’épanouit dans ce milieu alternatif.

C’est le mois de juillet, je viens d’obtenir mon diplôme et je débarque à Los Angeles avec un visa d’échange de six mois. Comme je me sens loin de l’Europe ! San Francisco, c’était encore trop européen, c’est Los Angeles qui m’attire, cette ville tentaculaire plus cosmopolite qu’américaine. Je gagne ma vie comme je peux : boulots dans des fast-foods, au YMCA, dans une galerie d’art africain puis dans l’export d’une PME. Paradoxalement, mes premières payes, source de grande fierté, me servent à assouvir mes crises de boulimie, qui surgissaient épisodiquement lors de mes études et s’épanouissent sans vergogne ici, dans ce pays où tout est consommation. Peu à peu, les choses rentrent dans l’ordre. Je rencontre des tas d’hommes et toutes les relations tournent court quand ce n’est pas à la catastrophe, Los Angeles étant la ville des psychopathes au visage d’agneau.
La terre tremble
Le 14 janvier 1994, un tremblement de terre d’amplitude 6,8 sur l’échelle de Richter frappe la Cité des anges. Maintenant, je suis sûre que cela a été le premier coup de massue contre ma carapace de déni. Je suis seule dans la ville et me trouve confrontée à la peur de la mort, à l’impuissance face à un élément extérieur inflexible. L’impuissance et la terreur. Deux émotions que j’avais oblitérées et que je (re)découvre lors de cette catastrophe naturelle.

L’Amour

J’ai vingt-cinq ans. Je tombe amoureuse. Dommage, il n’est pas américain, mais un transfuge comme moi. Boat people vietnamien immigré au Danemark, ayant connu la peur très jeune et l’ostracisme. Nous nous comprenons, nous nous aimons. Enfin, le miracle que je recherchais avec tous mes one-night stands s’est produit. L’amour, l’écoute, les projets ensemble, le soutien, les rêves, l’éternité devant nous. Seul point de dissonance : je ne veux pas d’enfant. Pourquoi, comment ? Je ne peux pas l’expliquer exactement, le monde me semble beaucoup trop « insecure » comme disent les Américains.
Mais mon visa a expiré depuis quelque temps déjà. Je suis illégale et cela me pèse. Mon ami n’a que la carte verte et, même si nous nous marions, cela ne me donnera pas le droit de rester. De toute façon, je ne veux plus vivre dans un endroit où la terre peut m’engloutir à tout moment. Et puis, je suis lasse d’être une exilée. Mon pays me manque, ma langue surtout.

Vingt-six ans

Je rentre en Europe. J’ai trouvé un boulot stable en Bavière chez le distributeur allemand de mon employeur américain. Je ne voulais pas revenir en France sans rien et régresser, redevenir à vingt-six ans la petite fille à ses parents. J’avais parcouru trop de chemin.
Je préparerai le terrain là-bas, dans ce petit village de montagne de huit mille âmes et mon ami me rejoindra quand il aura bouclé ses études d’infographiste, dans cinq mois. Un premier accroc à notre relation. Je me suis jetée dans les bras d’un Autrichien pour échapper à la solitude. Arrivée en plein hiver dans ce village montagnard, j’ai froid et mal jusqu’aux os. Mon ami arrive enfin. Il parle danois, donc l’allemand, ça ira vite. Contre toute attente, il trouve un boulot de graphiste dans le petit village. Mais la mentalité le renvoie certainement à sa jeunesse dans la province danoise, où il a toujours été l’Étranger.
Quant à moi, je me décompose à vue d’œil. Les hivers sont atroces et les étés inexistants. Le manque de soleil et d’horizon me désespère. Mon moral dégringole. Je fais des crises d’angoisse. La question qui s’était posée de manière fugitive jusqu’à présent occupe toutes mes pensées, je rumine en boucle sans trouver de réponse : quel est le sens de ma vie ? L’idée de suicide s’impose. Un jour, au bout du rouleau, je vais frapper à la porte d’un psychothérapeute du village. Il m’écoute (en allemand, ma troisième langue) et diagnostique des crises de dépression grave depuis mon adolescence. J’entame une thérapie avec lui. On dénoue certains nœuds : la dureté de mon père, les erreurs et la passivité de ma mère.
Mon ami est d’accord : nous devons rentrer en France. Je suis retournée au point où j’étais, adolescente, quand je sentais mon âme s’étioler, acculée de partout. Une fois de plus, l’issue ne viendra que d’un passage en force de ma part. Au cours d’un séjour de deux semaines chez des amis dans le sud de la France, je réussis à décrocher un boulot. Démission, déménagement international précipité, au bout du rouleau je m’accroche. Mon ami me suit : il parle peu le français. Notre couple a résisté à toutes ces péripéties, je ne sais par quel miracle.

Après des tâtonnements professionnels pendant un an environ, je trouve un boulot dans l’export dans une PME, plutôt bien payé. Mon ami a beaucoup de problèmes d’intégration. Je découvre à cette occasion, à travers ses yeux, l’étroitesse d’esprit de mes compatriotes. Heureusement que j’ai eu cette période de « sas » en Bavière, si atroce ! Le retour dans mon pays natal me semble presque doux. Au moins, il y a le soleil et la mer. Quant au reste, je me sens si souvent déphasée, si américaine, si peu française, ou plutôt le cul entre deux chaises. Beaucoup de choses m’agacent, voire m’exaspèrent dans mon pays. Mais que faire ? C’est ici que j’ai atterri après toutes ces pérégrinations, pour le meilleur et pour le pire.
Une fois ma vie professionnelle un peu stabilisée, les questions qui me taraudaient en Bavière reviennent me hanter, de préférence la nuit, occasionnant des insomnies éprouvantes : quel est le sens de ma vie ? Pourquoi suis-je en permanence torturée par un sentiment d’absurdité ? Une lueur, une direction se dessinent, l’écriture, mais comment faire ?
Un jour, je tombe à la bibliothèque « par hasard » sur un livre illustré de Niki de Saint Phalle intitulé Mon secret : elle y raconte le viol par son père à l’âge de onze ans. À sa lecture, je suis envahie d’une panique indicible et me mets à trembler comme une feuille. Je le referme et le repose sur le rayon. Je le referme aussi dans ma tête. C’est le deuxième coup de massue contre mon déni. Mais l’heure n’est pas encore venue.

Trente ans

Les insomnies me laminent. Direction le psychiatre. Hélas, trois fois hélas ! Transfert, contre-transfert mal géré. Me voici en pleine relation amoureuse (du moins de mon côté) et sexuelle (des deux côtés) avec le médecin. L’histoire avec mon ami vole en éclat, le psychiatre bat lâchement en retraite et me voici en déroute, ravagée par la haine, la colère, dans l’incompréhension absolue de ce que je vis. Comment n’ai-je pas sombré à ce moment-là ? Ma petite lueur, peut-être celle qui éclairait mon âme dans mon rêve d’adolescente, c’est l’écriture. Car, bien entendu, il est hors de question que je me tourne vers la justice : c’est moi qui ai séduit le psy comme la sirène a envoûté Ulysse avec ses chants irrésistibles. Je me sens horriblement coupable. Et puis, je suis réaliste. Qui cautionnerait le témoignage d’une dépressive nymphomane contre un éminent psychiatre ?
De toute façon, j’ai grandi dans un milieu où la justice des hommes n’était pas une option. Mon père a toujours méprisé la justice. Et il nous a transmis la croyance que nous étions hors du périmètre de juridiction de la société.
Donc, je m’accroche à mon stylo et à ma feuille. De là viendra le salut, de là viendra la vengeance, de là viendra le sens. Comme un bonheur n’arrive jamais seul, je me fais virer de ma boîte. Tabula rasa, je me retrouve célibataire et au chômage. Et j’écris. Un roman autofictionnel qui raconte l’histoire du psy. Ah, je crois tellement en l’écriture ! Et je profite de la table rase pour explorer tout ce que je n’ai pas fait plus jeune, encore sous la coupe de mon père : tous mes désirs même pas prononcés et avortés. Je me présente au concours des Beaux-Arts (comme ma sœur) et au concours du Conservatoire en chant lyrique. Miracle, je suis prise aux deux ! L’art me sauvera. Entre-temps, j’ai renoué avec mes vieilles habitudes de célibataire : beaucoup d’alcool et de one-night stands.

Ma sœur

Ma sœur a continué son propre chemin, un peu parallèle au mien. Après avoir obtenu son diplôme des Beaux-Arts, avec beaucoup de difficulté, elle a décidé, écœurée par ce milieu frivole et pourri, de bifurquer.
Elle est venue me rendre visite à Los Angeles alors qu’elle était enceinte de son premier enfant, avec son homme que je ne connaissais pas. Je les accompagne en villégiature vers Las Vegas et le désert. Un soir, nous sommes au restaurant, elle me demande à brûle pourpoint si je me souviens d’un homme qui aurait abusé de nous enfants. Désarçonnée par la question, je réponds non. Et je l’oublie bien vite.

Ma trajectoire aux Beaux-Arts suit celle de ma sœur. . Je sens que je suis en train d’étouffer, j’abuse de l’alcool, j’ai des relations sexuelles non protégées.
Une nuit, complètement saoule, je subis un abus sexuel par deux personnalités du monde de l’art. Une limite est atteinte. Mon âme est en danger. Ma vie aussi : mes pulsions autodestructrices ont atteint des sommets. Avec l’aide d’une amie qui est au courant de mon contre-transfert, je retourne voir un psychiatre différent. Il aura fallu que je me trouve à deux doigts de la mort et que j’en sois consciente pour de nouveau consulter un homme et m’exposer au risque de haute trahison. Et aller voir une psychiatre femme ne m’a pas même effleurée tant je suis inconsciemment convaincue qu’une femme n’aurait pas la force de me sortir de mon bourbier. J’ai très certainement le modèle de ma mère passive en tête.

Le psy des cas désespérés

Ce psy-là s’occupe des cas désespérés, principalement les SDF, les drogués, etc. Car bien entendu, après avoir généreusement arrosé mon premier psy, il est hors de question que je paye pour ma thérapie : celui-ci reçoit sans dépassement d’honoraires. Là, dans la salle d’attente où l’attente est toujours interminable, les apparences se craquèlent. Oui, même si je ne suis pas SDF, sale, droguée comme les autres, à l’intérieur, c’est pareil : le même besoin de consulter, la même détresse. Pas de risque ici d’une trop grande intimité : la séance est constamment interrompue par un patient ou sa secrétaire. C’est agaçant mais rassurant. On travaille sur mes rêves et mon affolement psychique va crescendo, je suis assaillie par des flash-back sensoriels : terreurs soudaines, sensibilité extrême à certaines odeurs, goût de sperme dans la bouche.

J’ai oublié de préciser que je refuse depuis le début de prendre des antidépresseurs ; l’idée que mon cerveau et ma volonté seraient soumis par une puissance médicamenteuse me tétanise. Je me trouve dans un état de guérilla et de résistance permanente. Je ne fais confiance ni aux médecins, ni aux institutions. Mon expérience du psychiatre agresseur sexuel a, à mes yeux, décrédibilisé le corps médical. Donc il me semble que je dois conserver tout ce qui me reste de lucidité.
Quand, lors d’une séance, le psychiatre prononce le mot d’« inceste », je suis comme assommée par un violent coup de masse. Cependant, impossible de faire marche arrière. Il faut s’enfoncer sans anesthésiant dans les souvenirs, l’inconscient, perforer à coups de mots le déni. C’est mon grand-père, le père de mon père, j’avais moins de trois ans.
Je décide d’en parler à ma sœur, car je me rappelle de toutes ses perches tendues que je n’ai pu saisir à l’époque. Elle me confie avoir connu de graves blocages sexuels avec le père de son premier enfant et avoir toujours soupçonné un abus sexuel infantile, sans pouvoir se souvenir davantage, embourbée elle aussi dans le déni (= l’oubli). En proie à une grave crise de couple, ils étaient allés consulter une psychologue qui leur avait rigolé au nez : « Mais non, voyons, vous êtes tout à fait normale. » Depuis, ma sœur s’est séparée de son homme. Sa tentative d’exploration en est restée là.
Lorsque j’évoque le grand-père, elle jette : « Tu n’as pas pensé que ce pourrait être papa ? »

Je prends mon courage à deux mains et j’en parle à mes parents. Mon père réagit d’une façon choquante ; il se met en colère et défend son défunt père : « il a été élevé par les Pères Blancs en Algérie, qui sait si lui-même n’a pas subi un viol par les religieux dans son enfance ? Ce n’est pas si grave, etc. » Ma mère, après une première réaction d’empathie, se réfugie comme toujours derrière l’opinion de son mari. Quant à moi, mon univers s’écroule.
À la suite de cette conversation, voyant comment le vent tourne, et beaucoup plus dépendante, financièrement et affectivement, de mes parents, ma sœur se rétractera sur tout ce qu’elle m’a confié et s’enfoncera encore dans le déni.
Sonnée par tant de violence, je m’éloigne de ma famille et décide de mettre en suspens la thérapie, ne pouvant supporter pour le moment davantage de lucidité et d’exploration souterraine.
Je suis au chômage et ma situation financière devient préoccupante : je trouve un travail à mi-temps à Monaco comme secrétaire trilingue pour un Allemand millionnaire, bourru, mais ouvert. Avec vingt heures par semaine, je peux subvenir à mes besoins. Cela me permet de continuer les Beaux-Arts et le Conservatoire en chant. Je m’y accroche car la création artistique me nourrit, la discipline du chant lyrique, avec le travail respiratoire et la transmutation de la sensibilité, agit comme une thérapie. Malgré mon âge avancé pour le milieu artistique, je crois dur comme fer à une reconnaissance de mes talents dans ces deux domaines.

Errance thérapeutique

Mais arrêter la thérapie n’empêche pas la douleur. Secrètement en colère contre le psy qui a sorti les cadavres du placard de l’inconscient, j’en tente quelques autres. La plupart ne veulent pas mettre les mains sous le capot et louvoient à la surface. Ils sont clairement dépassés par la situation, pas formés sur la problématique de l’inceste et se débattent, mal à l’aise. Quand ils ne me balancent pas des horreurs à la figure, comme cette psychologue d’un CMP, me culpabilisant sans complexe... Les terreurs, les angoisses, les flash-back reviennent m’assaillir. Si je veux éviter que tout mon édifice (études, emploi) s’écroule, je dois de nouveau consulter. La mort dans l’âme, je retourne voir le psy des cas désespérés. Aujourd’hui, après vingt ans d’errance thérapeutique, je comptabilise une quinzaine de psys en tous genres.
Au bout de six ou sept mois de thérapie, les souvenirs tournent autour de mon père. Je résiste à cette idée, car j’adore mon père. J’adore mes parents, même si j’ai passé toute ma vie à les fuir, probablement plus que ma sœur, car j’étais une enfant hypersensible. Tout revient par sensations, sans image : mon père m’a forcé à lui faire une fellation ; je n’avais pas huit ans. Plusieurs fois ? Je ne sais pas, mais le doute n’est plus permis. C’est trop dur à supporter, les flash-back surgissent à n’importe quel moment, je n’arrive plus à fonctionner normalement. Notre tête-à-tête avec mon patron dans le bureau à Monaco devient angoissant. Le psychiatre me fait un arrêt maladie pour une semaine.

Malade à Monaco

Au bout du troisième jour de maladie, je reçois la visite d’un inspecteur de la Sécurité sociale monégasque. Là-bas, même en arrêt pour dépression, on n’est autorisé à sortir qu’entre 16 heures et 18 heures. Par chance, je suis chez moi quand l’inspecteur arrive. Quand il constate que je ne prends pas d’antidépresseur, il m’avertit que j’ai intérêt à me remettre très vite.
Je retourne travailler. Mon employeur m’en veut de ne pas lui dire pourquoi j’étais malade. Il vit mon silence comme une cachotterie. C’est un homme puissant, habitué à la soumission. Il me harcèle. Il ne peut pas, bien entendu, imaginer « l’inceste » et, de toute façon, il ne comprendrait pas : ce mot ne signifie rien pour la majorité de la population. Mon silence le rend agressif. Moi qui suis terrorisée par les souvenirs de mon père et mon expérience de petite fille seule face à l’homme de pouvoir, voilà que je revis cela au travail. Nos relations se dégradent.
Le psychiatre prolonge mon arrêt, semaine par semaine. Je ne touche plus que la moitié de mon salaire par la Sécurité sociale monégasque. À l’angoisse psychique s’ajoute l’angoisse financière.

Au bout de quelque temps, mon employeur, sans certitude de guérison rapide (et pour cause !), vient sonner à mon interphone. Je suis terrorisée et lui parle de harcèlement. Je prends un avocat. Désormais, tous les deux mois, je suis convoquée par la médecin-chef de Monaco. Je lui explique ma situation. Elle non plus n’est pas formée sur la problématique de l’inceste, et clairement sa mission est de m’envoyer crever n’importe où hors de Monaco, s’il vous plaît merci. Elle tient à ce que je retourne travailler chez mon employeur harceleur et que je prenne des antidépresseurs. Je me bats de toutes mes forces : je n’ai rien choisi dans ma vie, je peux au moins conserver la maîtrise de mon processus de guérison. Je veux rester en contact avec ma petite voix que j’ai appris à écouter et qui me conduit, à travers les pièges et les faux-semblants de la société, vers ma vérité intérieure.

Enfin, au bout de six mois, mon employeur me licencie. Mon avocat n’a rien pu faire, à Monaco la loi se trouve du côté du plus fort, encore plus qu’en France.
Quand je me sens un peu mieux, j’écris une lettre de confrontation à mes parents et leur révèle l’abus de mon père. Au moment de la poster, j’ai, l’espace de quelques secondes, l’impression de basculer dans la folie : le secret que j’ai protégé à mon corps défendant pendant de si longues années vient d’être mis à nu, en mots. Je m’attends à l’Explosion de l’Univers. Il n’en est rien ; le déni épais comme de la purée de pois qui enveloppe ma famille se perpétue, je ne recevrai jamais de réponse.

Militantisme et désillusion

Sur Internet, je découvre une association de victimes d’inceste : il y a un forum où l’on échange. Cela me fait un bien fou de partager : enfin des gens qui ont vécu la même chose que moi et connaissent des difficultés similaires. Je ne suis donc pas folle ! Cette association, fondée par une victime, lutte pour l’inscription de l’inceste dans le code pénal et la levée de la prescription. Je participe à une mission parlementaire sur l’inceste initiée par une élue de droite. J’apporte mon témoignage ; comme je suis fière d’être entendue, prise au sérieux ! La mission donne lieu en 2009 à un débat à l’Assemblée nationale. Moi qui ne me suis jamais vraiment intéressée à la politique, je regarde anxieusement, comme les autres victimes du forum, les débats publics sur la Chaîne parlementaire. Et là, quelle claque ! J’ai hérité de mes parents une idéologie de gauche, jamais remise en question. Mes convictions politiques, même faibles, s’écroulent à la vue des politiciens de gauche qui s’opposent systématiquement à une proposition parce qu’elle est émise par la droite. Légers et puérils, ils ignorent visiblement que ces textes ne sont pas que des mots, qu’ils représentent des millions de gens dans une souffrance indescriptible et qui s’accrochent à cet espoir, pas tant pour eux, car c’est trop tard, mais pour les générations futures. À l’issue des débats, je suis définitivement écœurée par les partis de gauche, et par la politique en général.

EMDR rencontre avec la femme active

Sur le forum de l’association, je prends connaissance d’une thérapie apparemment efficace et rapide, l’EMDR. Problème : elle n’est pas remboursée par la Sécurité sociale. Un obstacle non pas tant à cause du prix que du principe.
Tout d’abord, il y a la blessure de ma thérapie qui a dérapé. Je ne m’en suis jamais vraiment remise. Et puis, fondamentalement, j’estime que l’inceste est un problème de société : en effet, qu’est-ce que la société si ce n’est un ensemble de règles destinées à protéger les plus faibles contre les plus forts ? Manifestement, dans l’inceste, il y a eu un dysfonctionnement grave de la société et c’est donc elle qui doit le réparer. Voilà ce qui me bloque, toujours et encore. Je n’ai obtenu aucune reconnaissance juridique de l’inceste, j’en attends une de la société.

Grâce aux échanges sur le forum avec les autres victimes, j’accepte que ça, c’est la théorie, mais qu’en pratique la société s’en fout qu’on vive ou qu’on crève. Mon salut, je ne dois pas l’attendre de la société, comme la petite fille attend candidement la protection de ses parents. Si je veux m’en sortir, je ne peux compter que sur moi-même. Quand enfin je parviens à faire ce deuil-là, je trouve une psychologue qui pratique l’EMDR et les moyens financiers grâce à un travail en free lance.
Car, depuis mon licenciement assez traumatique, je n’ai pas pu reprendre un travail salarié. Trop dur. Je me suis mise à mon compte : création de sites internet et… d’une maison d’édition pour publier mes deux livres et ceux d’autres personnes.
L’EMDR est miraculeuse. La psychologue est fantastique. Avec elle, je réapprends la confiance. Avec elle, je découvre qu’il existe des femmes fortes, à l’opposé de ma mère. Chaque séance coûte soixante euros non remboursés. Je ne gagne pas beaucoup d’argent, mais je veux m’en sortir, alors je les paye. J’avance à pas de géant dans ma reconstruction psychique et affective, tout en faisant le deuil de ma famille, sœur et nièce comprises.

Enterrer ses parents vivants, voici une épreuve presque surhumaine. De plus, si la mort véritable donne lieu à des rites socialement codifiés (enterrement, condoléances) et suscite l’empathie de ses congénères, il n’en est pas de même pour mon type de deuil. On doit le faire dans son coin, sans trop de vagues, car la réaction habituelle à l’inceste est le rejet et la culpabilisation de la victime.

L’art et la littérature ne m’ont pas réparée

Après avoir dû renoncer à toute reconnaissance juridique, puis sociale, il me faut, devant la pression de la réalité, faire mon deuil de la reconnaissance artistique. Je dois gagner ma croûte puisque je suis seule, sans famille ni compagnon. Les milieux de l’art contemporain, du chant et de la littérature sont humains, c’est-à-dire régis par le pouvoir, l’injustice, la jalousie, le piston, la mesquinerie et l’abus : je suis épuisée de lutter. J’ai abandonné les Beaux-Arts, le Conservatoire, et progressivement je dois me résoudre à chanter et écrire uniquement pour le plaisir. Mon métier d’éditrice m’offre de belles rencontres et des moments enrichissants, mais, au bout de trois ans, isolée et sans assise financière, je remplis, le cœur gros, un formulaire de cessation d’activité.

L’Homme qui peut accueillir mon histoire

Dans le milieu culturel, j’ai côtoyé beaucoup d’hommes, soit artistes soit intellectuels, souvent les deux, et j’ai pu faire le constat suivant : les intellectuels perçoivent la réalité au travers de cadres mentaux qui impliquent une certaine justice, une cohérence et une sorte de légitimation de la société. Ils baignent dans des idéologies indétrônables, par exemple freudienne ou gauchiste. Les intellectuels, même lorsqu’ils se trouvent dans la contestation et la critique, s’identifient à l’élite sociale. Or ils ne peuvent pas faire entrer mon histoire dans leurs structures ; ils doivent choisir entre le déni de ce que j’ai vécu, voire la culpabilisation tacite (= l’inceste n’est qu’un fantasme abstrait ou mythologique / tu n’as pas été assez forte pour transmuer ton traumatisme) et l’acceptation que la société française telle qu’elle fonctionne laisse passer à travers les mailles de son filet des gens comme moi. Tous les intellectuels que j’ai fréquentés ont préféré leur confort intellectuel à une remise en cause de leur cadre idéologique, trop violente pour eux, et cela d’autant plus que leur position était élevée.
C’est donc un jardinier avec un passé d’épileptique qui nous a accueillies, moi et mon histoire. Il se trouve au bas de l’échelle sociale, et n’est pas, même passivement, complice de l’ordre établi ; au contraire, il en souffre aussi, pour d’autres raisons. De plus, il prend la réalité telle qu’elle est, sans la faire passer à travers des filtres rassurants.

Son amour est profond et sincère. Parfois, je suis frustrée d’être privée d’échanges intellectuels, artistiques et littéraires, mais je sais qu’on ne peut pas tout avoir. Je suis si lucide et distanciée du fait de mon vécu que je suis incapable de tomber éperdument amoureuse. Plus jamais je ne veux être aveuglée, même par l’amour. Notre intimité se heurte assez vite à mes limites : par exemple, nous n’habiterons jamais ensemble. Mais j’ai l’essentiel : une confiance totale. Notre relation connaît des montagnes russes, liées à mes accès de dépression. Avec le temps, l’amplitude des pics et des creux s’est considérablement réduite.

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Actuellement, la réalité m’a obligée à bifurquer et reprendre une activité salariée à plein temps en CDD, loin de l’art, de la littérature et de l’édition, pour mettre de l’argent de côté. Je ne m’en pensais pas capable, mais tant bien que mal je parviens à jouer le rôle d’employée dans un grand groupe d’assurance.
Les questionnements de ma jeunesse sont restés sans réponse. Certes, j’ai un début de clé : l’inceste est un non-sens qui explique mon mal-être, le sentiment de ne jamais être à ma place et l’impression d’être exclue de l’humanité. Le mieux à faire dans ma situation, en l’absence de reconnaissance sociale de l’inceste, serait de « tourner la page » et tenter de vivre normalement… en apparence. Les souffrances et séquelles, la désillusion vis-à-vis de la société, le gouffre invisible qui me sépare des autres : pertes et profits.

Je suis consciente de ma force et de ma volonté indomptables, mais terriblement amère qu’elles ne servent qu’à ma survie – et y suffisent à grand-peine. Qu’aurais-je pu accomplir dans ma vie avec toute cette énergie et ces talents, si seulement… si…
Peut-être que le sens ne m’est pas encore apparu. Après tout, je n’ai que quarante-cinq ans, même si j’ai l’impression d’en avoir cent. « Die Hoffnung stirbt zuletzt » disent les Allemands, ce qui signifie à peu près : tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.