Olympe

Une rencontre en silence.


L’air est humide, le ciel brouillé, le jour triste. Olympe me manque. Le florilège d’images et de sensations qui me ramène à elle s’estompe de jour en jour, par vagues successives. Cependant, je me souviens encore de manière vive de son arrivée à Nohant-Vic et des jours qui suivirent. Nous étions en novembre, elle rejoindrait dans une semaine la classe que je partageais avec quinze autres élèves.
– Olympe ne parle pas.
– Pas un mot, Madame ?
demandai-je, incrédule, à l’institutrice qui venait de nous la présenter brièvement.
– Non, pas un mot ne sort de sa bouche, Lili. Elle est muette !
– Alors elle ne comprend rien de rien ? s’enquit Marie, benoîtement.
– Mais qu’imagines-tu ? Muette ne signifie pas idiote. Elle n’a simplement pas accès à la parole. Sa mère m’a dit qu’elle se servait de tout son corps pour se faire comprendre. Vous vous comprendrez en bougeant ensemble, voilà tout !
« Voilà tout ! » : voilà surtout qu’un événement hors du commun venait rompre le fil monocorde de notre quotidien d’écoliers et que rien de semblable ne s’était jamais produit ici. Aussi, Olympe jouit d’emblée d’une aura sans précédent. Nous étions pour ainsi dire pendus à son arrivée. Nos journées se déployaient désormais au rythme de nos scénarios imaginaires, avec pour seule héroïne notre très attendue Olympe.

Olympe serait-elle mon amie ? Mon ennemie ? Serait-elle mienne-« mon Olympe »,comme l’était « ma Laurette », mon amie de toujours - ou bien me serait-elle finalement indifférente ?Et moi, serais-je à son goût ? Je l’imaginais introvertie, inquiète, voire apeurée. Alors, partageant sa figure d’héroïne, je devenais imaginairement son hôte. J’allais calmer ses craintes, amadouer les miennes et celles de mes amis en allant au-devant d’elle, l’étrangère. Je braverais l’inconnu, toutes les inconnues dont serait tissée notre rencontre. Je l’ignorais, et nous tous l’ignorions – notre institutrice y compris. Olympe n’était pas seulement muette, elle était d’abord et avant tout une incroyable artiste : danseuse et acrobate d’une agilité et d’une élégance folle, elle nous a donné des frissons comme nous n’en n’avions jamais connus jusqu’alors et comme je n’en n’ai ensuite ressentis devant aucun autre artiste.
Olympe avait également la particularité tout à fait étrange de se couper quotidiennement des autres sans raison apparente.

Elle se présenta à l’école un mercredi matin, en retard, fort attendue pour son premier jour de classe. De grande taille, fine, un peu recourbée, la tête dans les épaules, ses longs et fins cheveux noirs de jais recouvrant son visage, elle se déhanchait visiblement avec douleur pour avancer. Invitée à s’asseoir à son pupitre, elle s’installa, recroquevillée. Lorsque l’institutrice lui demanda de se présenter, elle se redressa, interdite, découvrant un visage pâle creusé au regard hagard ; ses traits semblaient exprimer une fatigue profonde. Pourtant, la récréation venue, après avoir fredonné plusieurs mélodies d’une voix d’abord très grave puis extrêmement aiguë, elle descendit de sa chaise, esquissa plusieurs mouvements de danse particulièrement harmonieux et réalisa, devant nos yeux ébahis, des figures acrobatiques absolument prodigieuses ! Après plusieurs minutes d’une chorégraphie envoûtante, elle glissa sur le sol du préau, tout à coup absente, le regard vide. Notre institutrice semblait perdue. J’étais quant à moi, comme l’ensemble de la classe, absolument sidérée. Le soir même, je repensai à l’ensemble de la journée, tout à la fois inquiète de la fragilité apparente d’Olympe et séduite par la fluidité exceptionnelle de son corps qui s’était littéralement métamorphosé sous nos yeux. Sa voix au timbre changeant me fascinait : on eut dit qu’elle abritait plusieurs personnages. Dans la pénombre rassurante de ma chambre, je me plus à l’imaginer sous la forme de créatures surnaturelles, avant de sombrer dans un sommeil troublé.
La fin de la semaine allait s’avérer tout aussi intrigante, Olympe alternant de longs moments de retrait absolu avec de brefs instants de danse et de prouesses techniques magiques. Le vendredi suivant, la mère d’Olympe vint s’entretenir avec notre institutrice et la directrice de l’école en fin d’après-midi. Nous avions connaissance des enjeux de cette entrevue, les bruits de couloirs nous avaient renseignés : le maintien d’Olympe, autiste, dans notre école ou son renvoi dépendait de cet entretien. Le verdict, clément, aurait pu être le nôtre : elle resterait jusqu’à la fin de l’année scolaire ! Je me sentis pousser des ailes, empruntées à celle d’Olympe qui, déjà, était devenue « Oly ».

Fréquemment, les jours à venir, elle m’attraperait le bras à l’improviste : son sourire et le mien se répondraient, un hochement de tête en écho, une course à toute allure, improbable, sa main dans la mienne quand je ne m’y attendrai pas, le frottement de son dos contre le mien et, avant tout, son rire , explosif, venu d’un lieu insondable, approuverait nos jeux complices. Nous allions devenir inséparables.
Olympe ne parlait pas et se retranchait souvent dans son univers impénétrable mais, lorsqu’elle s’animait, sa présence stimulait la mienne : j’appréhendais alors l’espace et le temps avec son intuition, tout mon corps en éveil, mon esprit loin de mes pensées rationnelles. Pour toutes ces raisons, et d’autres encore, notre connivence provoqua une rupture radicale dans la continuité de ce que j’imaginais jusque- là être mon existence. Certains matins, les cheveux hirsutes, un rictus au bord des lèvres, le regard menaçant, elle déambulait les yeux mi-clos et adressait quelques invectives à des personnages fantastiques. Au début de sa présence parmi nous, ces matins-là m’effrayaient. Au fil du temps, je compris qu’Olympe ne se confondait pas avec ses démons intérieurs ; elle n’avait aucune mauvaise intention à notre égard. Souvent, elle restait prostrée des heures sans que personne ne puisse l’extirper du dedans d’elle-même ; alors sa mère venait la chercher avant l’heure prévue. Les lendemains de ces jours de grande terreur, elle affichait un visage blême, le corps exténué.

Olympe avait été imaginaire, elle était devenue réalité et, chaque jour, je me réjouissais de notre amitié mais, comme prévu, à la fin de l’année scolaire, elle quitta le village. Ses parents, intermittents du spectacle, sillonnaient la France ; elle les suivait. Je la suivrai, moi, durant des années, grâce à la générosité de mon père qui m’emmènera, huit années durant, vers chacune de ses escales, le temps d’un week-end, à l’occasion des vacances, parfois le temps d’une journée volée au calendrier scolaire. Je n’ai, par la suite, jamais cessé ces escapades amicales.
La dernière fois que nous nous sommes retrouvées, j’étais peu disponible. Arrivée quelques minutes seulement avant le spectacle de funambule qu’elle donnait à Châteauroux, je devais repartir rapidement après la représentation. Nous eûmes tout juste le temps de prendre un repas ensemble, elle, ses parents et moi-même dans un petit bistrot du centre-ville. Olympe n’avait pas faim, elle n’était pas d’humeur et le dîner s’avéra très tendu. Je ne réussis à l’intéresser à quoi que ce soit ; sa mère et son père, fatigués, se contentèrent de manger en silence. Lorsque je pris congés, Oly frotta le dos de sa main contre mon épaule, une larme sur ses joues : la tristesse de notre repas impersonnel, peut-être… Je suis rentrée, triste moi aussi, blessée une nouvelle fois par l’abîme sans fond de son retrait mais émue par l’attention vibrante de son au revoir et heureuse, malgré tout, de nos retrouvailles.

Olympe est décédée. Elle est tombée dans le vide du haut de son fil le surlendemain de la soirée passée ensemble. Lorsque j’ai appris sa mort j’ai cru mourir avec elle ! Ange–acrobate elle était mon amie, mon Oly, mon « échappée belle »…Une personne hors norme qui creusait pour moi et pour beaucoup d’autres des ouvertures imaginaires et réelles insoupçonnées. Avec le temps, certains souvenirs complices s’effacent peu à peu de ma mémoire mais, par bonheur, je vibre encore du souffle subtil qu’elle seule savait distiller avec les mouvements de son corps et sa présence sensible inégalée.