L'état des lieux

Travailler dans un CADA.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Je n’ai jamais raconté ma vie. Ça fait bizarre. Je suis animateur et intervenant technique au CADA (Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile) Adoma à Eymoutiers depuis un an. Et ce métier-là, il retourne les cartes. Sentimentalement, je comprends quelquefois un peu les gens qui vivent ici. J’ai une attache particulière à faire mon job.

Je suis né dans un village de 900 habitants dans le Limousin, en 1966. J’ai 49 balais. Né de père inconnu, ma pseudo mère s’est mariée avec un homme violent. Mes premières années ne furent qu’errance chez des nounous diverses, puis chez une famille d’accueil qui gérait également une exploitation agricole. À 7 ans, le Tribunal pour Enfants a ordonné ma protection à ma grand-mère. C’est elle qui m’a élevé, à Eymoutiers (une ville de 2000 habitants, à 50 kilomètres de Limoges). Elle est Ukrainienne, chassée de son petit village de Piénaki par les Allemands, elle a passé de longs mois dans trois camps de concentration. Elle y a connu un déporté français. Par amour, elle l’a suivi jusqu’à Eymoutiers, où elle a subi les affronts d’un mec sans intérêts.

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À Limoges, j’ai fait un BEP agencement mobilier, un CAP menuisier/ébéniste et un CAP techni-verrier (les techniques du verre) à Poitiers. Ça m’a permis d’avoir de la polyvalence.
Pour le service militaire, j’ai été envoyé à l’école de transmission d’Epinal. Après quelques mois, ils ont eu besoin de quelqu’un en urgence, au Liban. J’avais 20 ans, je me suis porté volontaire pour partir à Naqoura (en bord de mer, à la frontière Israélienne), dans le cadre de la FINUL (Force Intérimaire des Nations Unies au Liban). Au centre de transmission, je diffusais les messages entre le QG, la marine nationale et Beyrouth. Et je dois dire qu’il y avait aussi les infos qu’on passait aux potes… On était les premiers à avoir les résultats sportifs. On était adulés, là-bas !
J’étais casque bleu, ça m’a sensibilisé à plein de trucs, m’a confronté à autre chose, je suis sorti de ma zone de confort. Lors de sorties en mission en dehors du camp, c’était choquant de passer des check-point avec des minots d’une dizaine d’années armés de kalachnikovs. Lors des traversées de villages Hezbollah, il y avait des silences dans les véhicules. Ça fait réfléchir.
J’ai deux enfants : ma fille a 17 ans, elle est en 1eS à Limoges (il n’y a pas de lycée ici). Mon fils en a 12, il est en 6e. Mon épouse est assistante sociale. Notre truc, c’est les voyages. Avec ma petite famille, dès que c’est possible : on bouge.

Depuis tout jeune, je suis impliqué dans le milieu associatif. Surtout dans le sport (le foot, le tennis). Par ce biais-là, on m’a proposé de faire une formation d’éducateur sportif. J’ai encadré des groupes scolaires, des vacanciers et surtout les jeunes du club de sports et loisirs local. J’ai passé le brevet d’éducateur VTT et de canoë-kayak – on en fait beaucoup dans la région, il y a des chemins adaptés et des rivières redoutées.
À cette époque-là, je construisais un bateau avec un pote, à Limoges, pendant la nuit. On a eu notre première sélection en championnat de France avec ce bateau. C’était un Feeling, un canoë biplace d’eaux vives en résine époxy et tissé en carbone kevlar. Le pont était bleu nuit, la coque blanche. Sans me vanter, il était magnifique. J’ai toujours aimé construire des trucs. Après six ans de compétitions entre les Alpes, les Pyrénées, etc., j’ai raccroché la pagaie pour la pratique du triathlon. Avec une copine d’Eymoutiers (ancienne membre de l’Equipe de France de cyclisme, et spécialiste des « Ironmans ») nous avons baroudé durant dix ans sur des compètes.

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En 1990, j’ai trouvé un job à Eymoutiers. On fabriquait divers objets en polyester. Ça m’a fait connaître ce produit-là. C’est hyper technique. Tu confectionnes des formes négatives pour en sortir des produits finis. Le problème c’est que c’est toxique, ça flingue. Il ne faut pas faire ça trop longtemps. Heureusement, cette PME permettait des polyvalences sur des secteurs bois, alu, verres, inox, polyuréthane, polyéthylène… Je gérais une petite équipe dans la réalisation de portes automatiques de salles blanches ou blocs opératoires en milieu hospitalier. Je connaissais bien les employés, il y avait une trentaine de personnes, certains au top, d’autres un peu à la marge… J’étais aussi délégué du personnel, cela m’a permis d’en épauler quelques uns. Au bout de dix-sept ans d’ancienneté, en 2007, le boss m’a proposé de faire une formation en management, il voulait me filer un peu de responsabilités. Manque de pot, l’entreprise a déposé le bilan six mois après. Le nouvel employeur avait une vision tout à fait différente du travail, un système de production à tout va, sous une emprise autoritaire ; j’ai trouvé ça malsain. J’ai eu des mots avec ce nouvel encadrement. Pendant un an, j’ai cherché un taf qui me plaisait, avec des gens clean. Quand j’ai trouvé, j’ai démissionné direct. Sans regrets.

J’ai embauché à Limoges, dans le négoce du bois. Le concept était un peu particulier, c’était un magasin/atelier de menuiseries. On accueillait les clients, les conseillait, si c’était un truc vite fait, on le faisait devant eux sinon, on établissait un délai de fabrication, suivant les ouvrages à réaliser. Il fallait « relationner », et savoir être sympa, surtout quand t’as déconné et que tu as loupé une pièce. Du maçon qui venait pour son coffrage d’œil de bœuf, du client « blindé » pour sa cuisine en chêne, ou son escalier tournant en hêtre massif, au petit pépé qui voulait un bout de contre-plaqué pour son puzzle, c’était plutôt sympa. Mais au bout de dix mois, faire la route Eymoutiers/Limoges, ça a commencé à être tendu financièrement et physiquement. Je passais dix heures par semaine dans ma voiture. Un projet s’établissait dans ma commune, il m’a intéressé.

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En 2008, une association gestionnaire a repris le village-vacances à Eymoutiers (inoccupé depuis trois ans). Pendant cinq ans, j’ai été responsable de maintenance et de la sécurité sur ce site. Nous étions 5 salariés, il y avait 270 lits, c’était un gros truc, fallait s’adapter aux fluctuations d’hébergements. Entre les services en restaurations, les alarmes qui se déclenchaient sans heures, les pannes de chaufferies ou l’araignée indésirable dans la chambre, les commissions de sécurité à affronter…, je ne m’ennuyais pas… Fallait être là, présent. C’était des fois bien cool d’habiter à 500m !
Avec les touristes ou les groupes de sportifs, je faisais de l’accompagnement en VTT – je connaissais bien les divers spots ou chemins adaptés au publics.
Malgré le travail accompli, et la volonté commune de notre petite équipe, les subventions aux associations se réduisaient, les bilans annuels en négatif se sont cumulés. Le Centre a fermé en septembre 2013.
Je me suis retrouvé en licenciement économique, en CSP, ça m’a permis d’entreprendre des formations d’incendie, de secourisme et de bureautique. Je savais qu’avec ces formations, je pouvais postuler dans un Institut Médico Educatif du secteur. J’avais ce poste en vue.

Puis une rumeur a circulé sur l’avenir du village-vacances d’ Eymoutiers. Il était question qu’Adoma (un bailleur social) transforme ce Centre en CADA (Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile). Rapidement, la mairie a confirmé ces discussions autour de ce projet. Au départ, ça a été compliqué. Au début, l’inquiétude régnait, personne ne savait vraiment ce qu’était un CADA (tout comme moi d’ailleurs). J’ai entendu : « Les pare-brises vont être propres à Eymoutiers ! », « Nous enlevons notre enfant du Centre de Loisirs », etc. Beaucoup pensaient que 200 « roms » allaient débarquer…
Puis, il y a eu une réunion publique, des éclaircissements, puis un débat ouvert entre le Directeur Général d’Adoma, les élus locaux et les habitants. Cette concertation a apaisé pas mal de craintes. Ça a rassuré la population.

Apparemment, c’était un peu expérimental d’ouvrir une structure pareille en milieu rural. Cette nouvelle réhabilitation sur mon ancien site de travail m’a intéressé. C’était un projet stimulant. J’ai été embauché en avril 2014. Les premiers mois furent surtout de la gestion des points techniques du site. Beaucoup de gîtes étaient vétustes et non-conformes aux normes de sécurités. Adoma a entamé des réhabilitations intérieures, il a fallu un peu jongler pour accueillir les premiers résidents en mai. Les services municipaux ont toujours répondu rapidement à mes demandes, les artisans présents ont été compréhensifs. Puis les IS (intervenants sociaux) sont arrivés, suivis, un peu plus tard, du directeur.

Juste avant sur ces mêmes lieux, je bossais avec des touristes de passage. Aujourd’hui aussi, ce sont des gens qui passent, mais différemment. Les contextes psychologiques ou pathologiques, les différences de cultures, les barrières de langages, la durée, l’attente... Rien à voir. Et pourtant, les soirs d’été, lorsque l’on voit ces personnes revenir en famille de la piscine située à 200 mètres, serviettes sur les épaules, ou raquettes de tennis en mains ; je me dis que ces personnes là, durant ces quelques minutes, ce sont de gens, qui sont là, aux mêmes endroits, et vivent les mêmes instants.

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Ces 80 personnes – du jeune enfant, à l’adulte vieillissant, du jour de leur arrivée à leur départ –, je dois les accompagner sur de l’occupationnel, sur du bon temps où ils s’expriment, les rendre acteurs de ces instants où ils se sentent bien, eux-mêmes, tel qu’ils peuvent l’être.
Lorsque les gens arrivent ici, on lit bien leurs inquiétudes à se retrouver au beau milieu de ces forêts et prairies. Les premiers arrivants ont eu besoin d’un peu de temps pour réaliser que ce monde rural (sans préfecture et supermarchés) permet de connaître facilement des personnes et des associations. C’est vrai, il y a moins de monde, mais on y connaît mieux plus de gens. L’essentiel est présent.

Avec des associations locales, je propose des activités : randonnées pédestre, couture, création d’objets, etc. Des jeunes et des adultes ont intégré quelques clubs sportifs locaux. Ça permet une bonne intégration, ces clubs sportifs. Sur le terrain, ce sont des joueurs qui portent le même maillot. Ils se font applaudir quand ils sont au top, siffler quand ils se loupent... Normal, quoi.
Je leur montre aussi les sources d’eau autour du village, celles qui alimentent leurs robinets. L’eau, une grande richesse de notre région. Je leur montre les tourbières locales, ces précieux écosystèmes avec leurs plantes carnivores… Ces choses simples, j’ai vraiment un grand plaisir à les partager.
Souvent, j’emmène une famille au Lac de Vassivière, où il y a une île. C’est le quatorzième plus grand lac artificiel de France ! C’est magnifique. On y va en petit train et on peut prendre des bateaux navettes gratuitement. Durant ces instants, et dans cet environnement, les gens se dévoilent, ils me racontent leurs histoires.
Même avec peu de moyens, je joue de la musique avec des bouts d’herbe. La nature, c’est un avantage pour moi. J’ai grandi ici, je leur montre tout ce que je connais. Je leur explique la valeur des arbres, les essences, ce qu’on peut faire avec la nature. On fait même des barrages dans les ruisseaux.

Bien sûr, tout n’est pas rose, il y a des minots qui déconnent parfois, alors je monte le ton. C’est mon rôle aussi. Aujourd’hui, j’avais prévu une randonnée mais c’est le premier jour du ramadan. Je n’y avais tout simplement pas pensé, trois personnes ne viendront pas. Il y a plein de trucs que je ne sais pas faire, comme la mise en place de spectacles. J’aimerais bien faire faire du théâtre aux jeunes.

Ce qui m’a le plus marqué ici, ça a été l’arrêt cardiaque d’une dame. J’étais là depuis deux mois. Ça m’a fait réfléchir à mes responsabilités… Elle n’avait plus de pouls, je l’ai massé et elle est revenue, elle a tenu le coup jusqu’à sa prise en charge. Quand je suis rentré chez moi, je tremblais encore de partout. Franchement, j’ai voulu arrêter ce boulot. J’ai eu peur. Je l’ai récemment revue à Limoges dans son nouvel appartement, elle était avec ses deux petits-enfants, j’ai joué avec eux, là, ça a été cool.

J’ai encore un peu de mal à dire si je suis taillé pour ce job. Contrairement à tout ce que j’ai pu faire, je cerne difficilement le travail accompli, je m’interroge souvent sur les bonnes directions à prendre avec eux, il n’est pas facile de créer une dynamique entre toutes ces différences. Mais bon, lorsque tu lis du bonheur dans leurs yeux, lorsqu’ils te confient que pour eux, c’était une belle journée passée ensemble, lorsqu’ ils t’appellent pour venir aider les enfants sur leur travail scolaire ; tous ces indices me font penser que j’ai leur confiance. Je suis satisfait. Et puis il y a mes collègues de travail, qui m’épaulent plus que pas mal. On s’entend bien, je pense que cela doit se ressentir sur le Centre, c’est important.

Après tout cela, il y a aussi les départs. Il n’est pas chose aisée d’effectuer un état des lieux dans les gîtes lorsque, pour certains, on imagine les circonstances de leurs lendemains… Certains d’entre eux restent au village, on se croise souvent.
Je fais un métier que bien des personnes envieraient, parce que, c’est vrai, comme toutes professions, il y a des moments pas faciles, mais c’est tellement riche que même si je n’ai pas vraiment la fibre du travailleur social, je pense qu’il y a encore bien des choses à créer, à vivre ensemble, et je vais tâcher de m’y accomplir.