L'oubli

La maladie d’Alzheimer.


« On dirait que cette route vers la folie qui m’accompagne depuis ma naissance n’en finissait plus de faire des tours et des détours. » Oui, ma, la mienne, celle qui est à moi, celle qui aurait dû aimer comme toutes les mamans qui aiment – ne m’aime pas. Ce n’est pas ma faute si je suis née sans avoir été désirée, si je suis cet accident, ce poids à supporter pendant des années, cette image qui lui rappellera ce passage à l’acte toujours repoussé.

Cette mère qui m’a laissée tomber dans les escaliers sans me relever, qui n’a jamais joué avec moi, qui m’a frappée et enfermée dans le noir, qui n’a fait qu’accomplir son devoir, sans plus, plutôt moins, je ne l’aime pas, nous ne l’aimons pas, ni ma sœur ni moi. Celle qui nous a reconnues à la naissance comme toutes les mamans bientôt ne nous reconnaîtra plus du tout. Notre mère est devenue Alzheimer.

Ce souffle toujours court trahissait des poussées d’angoisse, cette excitation quasi permanente lui faisait faire mille pas par jour dans des maisons toujours trop exigües. Et moi, toujours dans ses jupes. Ma sœur me traînait régulièrement avec elle, partout, pour m’évader un peu, m’éloigner de cette mère si distante. Je jouais dehors, le plus longtemps et le plus souvent possible pour la laisser seule, seule avec ses angoisses dissipées dans des tâches ménagères souvent bâclées. Et toujours cette radio, un fond sonore qu’elle n’écoutait que d’une oreille distraite, qui semblait meubler le vide de la maison.
Ma mère a toujours été une femme seule et solitaire, voire sauvage mais elle semblait apprécier cette solitude. Depuis la mort de mon père, il y a quelques mois, elle est devenue encore un peu plus malade. Le choc d’un décès trop brutal, trop soudain l’a amputée d’une partie de sa cervelle déjà attaquée, rongée par la maladie.
Le lien qui nous unissait, ses filles à elle, a disparu et nous devons affronter la réalité, nous occuper d’une mère malade de la tête, une mère qui déraille et se raccroche à ce qui lui reste, nous, ses enfants.

Elle oublie tout, absolument tout. Sa maladie d’Alzheimer nous rend folles d’impatience et de colère maîtrisées – nous mais surtout elle, ma sœur. Elle veille sur notre mère au quotidien ou presque car elle est devenue comme un gros vieux bébé, capricieux, difficile, jamais satisfait et toujours négatif à qui il faut tout rappeler, lui dire de ne pas oublier. Cette maladie s’accompagne souvent d’un état dépressif et d’une certaine agressivité. Celle-ci est en train de lui faire perdre ses deux seules amies qui l’accompagnent pourtant depuis des années. Elle n’est pas marrante notre mère !
Il a fallu l’été dernier organiser son déménagement pour la rapprocher principalement de ma sœur qui s’est occupée d’absolument tout – des cartons à la paperasserie. Le jour de la signature de l’acte de vente de son ancienne maison, ma mère a souhaité y retourner. Comme une furie elle a ouvert toutes les portes des placards et des armoires en hurlant : « Elle m’a tout pris ! » Résultat : quelques jours à l’hôpital pour lombaires écrasées, elle avait dans son affolement inexpliqué (elle seule possédait la clef de cette maison à ce moment) fait tomber sur elle une porte de penderie…

Elle passe ses journées à fouiller dans ses papiers, ses photos, comme si son passé pouvait la faire revivre, revenir à ce qu’elle était. Elle a conservé, entassé tellement de souvenirs que nous souhaiterions pourtant voir effacés. Nous la laissons faire...
Et partout dans la maison des notes, des listes que ma sœur a confectionnées pour qu’elle n’oublie pas – en vain. Elle se trompe de jour, de mois, d’année. Elle oublie de fermer un robinet qui coule toute une nuit. Elle se rend chez son coiffeur le mauvais jour, le mettant dans l’embarras. Elle habite un petit village avec une seule rue commerçante mais se perd régulièrement, ne retrouve plus sa banque. Pour le moment elle se remémore le code de sa carte, une date anniversaire me dit-elle, mais jusqu’à quand ? Elle possède un téléphone portable mais elle oublie soit de le prendre soit de le charger.
Cette femme qui nous a inculqué la nourriture saine, qui a été végétarienne pendant des années, ne mange plus que des sucreries et des féculents – aliments qu’elle n’a pas besoin de cuisiner et qui lui procurent sans doute le réconfort immédiat dont elle a besoin. Lorsqu’elle cuisine, rarement, elle sale deux ou trois fois le même plat et n’arrive plus à mettre la table correctement : elle oublie soit les fourchettes soit les couteaux et ne place que deux assiettes au lieu de trois.
Elle prend souvent ses rêves pour des réalités, croit avoir parlé ou vu telle personne et nous raconte au réveil des histoires à dormir debout. La ramener à la réalité est une tâche ardue, elle est entêtée et nie sa maladie.

Et pourtant, dans de brefs accès de lucidité elle réalise qu’elle n’a plus toute sa tête et elle pleure, sur elle, sur ce qu’elle est devenue : capable de téléphoner dix fois par jour pour poser inlassablement la même question qui appelle dix fois la même réponse. Patience... Il semblerait qu’une personne sur cinq développe cette maladie une fois le cap des quatre-vingt ans franchi ; elle en a un de plus.
Cette forme de folie est une plaie, une tare à supporter pour nous ses filles, pour ma sœur surtout. Cette maladie neurodégénérative qui absorbe les neurones de son cerveau déjà déglingué, les broie puis les efface à tout jamais, de manière irréversible malgré un traitement quotidien n’est qu’au début de sa progression nous a-t-on dit. Comment évoluera-t-elle ? Nous n’en savons rien, nous avançons à tâtons et nous verrons bien s’il faudra un jour la placer dans un centre spécialisé, au milieu d’autres personnes qui n’ont plus de mémoire non plus. Que pourront-elles bien se raconter ? Elle se sentirait sans doute moins seule.

Immigrée depuis cinquante ans dans un pays qui lui a tendu les bras, le Québec, elle ne s’est jamais véritablement intégrée. Et depuis toujours, encore aujourd’hui, elle adopte cette attitude négative et critique face aux gens pourtant si gentils de ce pays. Cette absence volontaire d’immersion qui nous a toujours fortement déplu, à nous ses filles, à moi, sa québécoise, se retourne contre elle puisqu’elle est totalement isolée.
Je suis partie de sa vie depuis très longtemps et je réside à des années-lumière d’elle géographiquement puisque j’ai placé un océan, six mille kilomètres, six heures de décalage horaire entre elle et moi et pourtant elle me pèse, mais moins qu’à ma sœur.

« Maman », voilà un mot que nous ne prononçons jamais entre sœurs, nous préférons dire « ma mère », utiliser cette forme à la troisième personne pour bien signifier qu’elle ne fait pas partie de nous. Nous ne pouvons plus que tenter d’adoucir ses vieux jours du mieux possible sans toutefois lui donner l’amour qu’elle réclame et qu’elle ne nous a jamais offert. Sa fin de vie n’est que le reflet de ce qu’elle a toujours été pour nous – une femme malade.