Ça fait peur

Écrire des lettres de suicide.


J’ai écrit dix-huit lettres de suicide. Principalement des complaintes expliquant à quel point je suis malheureux et coupable. Pour moi, mes parents sont des despotes, comme tous ceux qui ont brisé ma jeunesse et mes rêves. Très chiant donc. C’est tout à fait le genre des malades mentaux de se suicider, ce qui est mon cas. Même si on se soigne, la vie reste une étape difficile avant de passer l’arme à gauche. Dix-huit. Je me laisse le temps de peser le pour et le contre. J’y vais tranquille. Peut-être qu’au bout de la quarante-deuxième, j’aurais mes réponses et je m’en irais réfléchir des effets et des causes ailleurs. Je m’apprêtais à en écrire une autre, pour passer le temps entre deux replis autistiques, quand me vint l’idée d’écrire sur le fait de rédiger des lettres de suicide. À quoi ça rime ?

Montrer au monde à quel point j’ai souffert, que c’est de sa faute et le faire culpabiliser ? Le monde s’en fout. Il louera un espace à ma famille où conserver mes cendres. Expliquer à mes proches à quel point ils ne m’ont pas compris, et les faire culpabiliser ? Belle revanche, la nécessité de faire naître chez les autres un sentiment qui m’aura hanté toute ma vie… Non, je ne veux pas ça, je veux leur dire à quel point je les aime et leur expliquer comment ils m’ont aidé à tenir. Y’en a pas beaucoup, mais ils comptent. Dire au revoir, que j’ai vécu une vie lamentable, que personne n’y est pour rien, au fond, je suis malade et je m’euthanasie. Trop mélo. Pas assez de panache. On rit pas, on chiale pas, on a juste un peu pitié.
La lettre explicative est inutile. Les proches vont souffrir quand même, culpabiliser et passer à autre chose. La lettre informative non plus. Je suis mort, pas besoin de l’écrire au préalable.

Alors pourquoi ? Parce que c’est sain. D’avoir une soupape de sécurité où déverser toute sa colère, sa tristesse et son impuissance. Qu’on soit bien clair, ce que j’écris dans mes lettres de suicide est incompréhensible, même par moi, lorsque je me relis des mois plus tard. Mais ça fait du bien, bordel. Il y a une très nette différence entre vouloir mourir et ne plus vouloir vivre. Juste vouloir que la souffrance s’arrête. Je suis né pour être coupable, c’est comme ça que j’ai été éduqué. STOP ! Je suis au plus bas, j’ai envie que tout s’arrête. STOP ! Ma vie est à l’image de mon pathétisme, j’ai bien mérité tout ça. STOP ! Pause, par pitié, marre de ne retenir que le négatif et de vivre dans la peur, l’incessante peur. Au fond, tout ce que je veux, c’est m’épanouir comme un frelon asiatique qui tue fièrement une abeille. Peut-être pas, mais je trouve la métaphore de la fleur ou du papillon éculée. Surtout que dans mes lettres, j’écris principalement des trucs à l’encontre de ce petit être machiavélique invisible qui n’a qu’un seul projet : m’anéantir. Il est le frelon, je suis l’abeille. La vengeance est une dangereuse raison.

D’un point de vue pratique, se donner la mort c’est pas simple. On n’est pas programmé pour. Ça fait peur. C’est aussi naturel que de naître, mais on préfèrera remettre à plus tard. Les rares fois où j’ai failli passer à l’acte, j’ai été retenu par la peur, rien d’autre. C’est quoi le plan après ? Aucun. Je ne sais pas. Cette enveloppe va s’éteindre à tout jamais. Personne pour appuyer sur bouton on/off. C’est fini. Or, je ne veux pas forcément que ce soit fini, mais que ce soit différent. Être un milliardaire intouchable par exemple, ça m’irait bien. Apprendre la fiscalisation en défiscalisant, le concept me plaît. Mais je ne suis pas ce type-là. Je fais partie de tous les autres. Je ne peux pas devenir milliardaire, je n’ai pas l’énergie de faire quoi que ce soit pour changer quelque chose. Alors, il ne me reste qu’à changer de traitement. Ma seule alternative réside dans les substances que j’ingère depuis près de quinze ans. Ça me fatigue. Me faire hospitaliser ? Pour quoi faire ? Je vais ressasser les mêmes trucs, dans les mêmes endroits, fantasmer sur le même genre d’internes. Non, je suis fatigué.

J’écris des lettres de suicides parce que ça me fait du bien. J’écris pour expliciter pourquoi j’écris des lettre de suicide, pour la rhétorique, pour mettre en mots mes pensées. Et après ? Je vais trouver l’énergie pour faire ce que j’ai à faire. Même si je sens que c’est tout proche, je ne peux pas me résigner à partir sans avoir essayé. J’ai un but : devenir écrivain. Je suis diagnostiqué schizophrène. Ça ralentit un peu, mais ça devrait passer. Reste plus qu’à trouver l’énergie, la concentration et faire fi de tout le reste. Allez ! On verse sa petite larme, on va prendre une douche, et recommence ce processus du « pas vraiment mort, pas vraiment vivant ». Si j’échappe au cancer du poumon et à mes pulsions autodestructrices, peut-être que dans dix ans, je ne me rappellerai plus ce que ça fait d’être un pauvre type.
Courage, mon moi du passé ! Tu auras bien des étapes à franchir, mais après, à toi le vin, les gourgandines et les ordinateurs dernier cri ! Non, mon moi du passé, tu n’auras rien de tout ça. Une galéjade que te fait miroiter le saint capital. Mais, tu auras écris, et je te laisse deviner si tu auras réussi ou non, histoire de te rendre encore plus fou. À dans dix ans !