L'hospitalier que je suis

Être devenu hospitalier bénévole.


7 heures, la journée commence par le petit déjeuner. Chose très normale, finalement, le jour où on débutera par le diner vous me ferez signe. Bref, les clients grattent déjà à la porte depuis dix minutes et l’hospitalier que je suis ouvre le réfectoire en serrant la pince de chacun. La nuit a été courte et les cernes sous les yeux de certains veulent dire la même chose que ceux des troncs d’arbre : ils correspondent bien à l’âge des propriétaires. Cela dit, le règlement est souple et la grasse matinée possible – la cantine reste ouverte jusqu’à 9 heures. Une échéance qui permet de limiter les valises sous les paupières. Chacun fait donc comme il veut dans ce service où les pensionnaires ne restent qu’une journée, rarement plus.

Lle café, cet excellent support à la relation : j’avise un gaillard dont j’ai soigné les pieds hier. Respect de l’espace vital, synchronisation gestuelle, rappel du cadre de l’entretien… Je me pose face à lui, un peu en biais, un bol à la main : « Je peux m’asseoir cinq minutes, pour prendre un jus avec toi ? » Question idiote qui ne mérite même pas de réponse verbale ; Fabrice, puisque c’est son nom, me montre en souriant le pot de confiture. De rhubarbe. Afin d’évaluer l’impact de mon action thérapeutique de la veille, j’effectue un recueil de données sur l’évolution de sa pathologie dermique : « Ça va, garçon, tu peux remuer les orteils sans grimper au plafond ? » Fabrice prend la tête du gars qui vient d’enterrer sa grand-mère : « On va dire ça comme ça. En fait, je vais réduire le rythme, ce soir je vais m’arrêter à Livinhac ; une vingtaine de bornes, seulement… »
Petit débriefing post-traumatique autour d’une tartine de pain frais. Christian, assis en bout de la table, ne discute pas mais en profite pour taxer la confiture. L’expression « bouffer comme un chancre » a été créée pour lui, et la rhubarbe est bientôt en phase terminale. Les autres marcheurs profitent du moment pour recharger les batteries dans le calme et la bonne humeur… Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Et (légère) odeur de chien mouillé. Oui, il a plu hier.

Nathalie, hospitalière également, débarque juste après la fin de la rhubarbe. Chacun a un champ d’action bien précis, défini par des protocoles rigoureux, et ma collègue est responsable qualité de l’entreprise. Elle nous salue donc, tout en effectuant les contrôles inhérents à sa fonction. « Alors, il est buvable ton café, ou t’as encore fait du jus de chaussette ? »

Avant de partir, ceux qui le demandent peuvent emporter le casse-croûte de midi, au prix imbattable de cinq euros. L’argent récolté est aussitôt placé en lieu sûr, soigneusement mis en vrac dans une boite à gâteaux qui se promène sur la table de la cuisine. La comptabilité a beau être rigoureuse, elle autorise toutefois la bienveillance en cas de porte-monnaie anorexique.
Repérer la demande non formulée, qualité professionnelle indispensable de l’hospitalier ; j’aperçois un gars qui tournicote, l’air un peu gêné. Diagnostic infirmier, tergiversation relationnelle liée à un manque de liquidités : « Tiens, prends ce casse-croûte. Si tu veux, tu peux mettre une pièce dans le tronc « donativo » qui est vers l’accueil. » La notion de « porte de sortie », essentielle afin de préserver la fierté ou le sentiment de sécurité de l’interlocuteur. L’hospitalier, et surtout l’infirmier qui l’ignore, risque bien de se faire tarter un jour ou l’autre…

Le départ des marcheurs sonne l’heure de la vaisselle. Mais seulement après la pause syndicale qui dure un certain temps, en fonction des retardataires à qui l’on tient compagnie, de l’humeur de chacun et de la météo du jour. La pluie entrainant le besoin collectif de se réunir autour d’un café bien chaud. Après, réfection des lits, ménage, poubelles, temps libre, courses, discussions avec les uns ou les autres (mais surtout les autres)… Tout cela nous entraînant vers un déjeuner très rapide dont la durée n’excède jamais une heure-et-demie. La sieste digestive fait ensuite partie du rituel incontournable. Impossible, en effet, de prendre soin des autres si on ne prend déjà pas soin de soi-même.
Puis, ouverture de la boutique à 14 heures : une centaine de clients au mois de mai, un ou deux en hiver : « Bonjour, bienvenue au club, je vais vous montrer vos appartements. Vous voulez boire quelque chose, auparavant ? » L’administratif réduit au minimum, deux minutes de papier avant dix minutes d’accueil. Ou plus si affinités. Ceux qui arrivent boivent un coup à l’ombre, le temps qu’un hospitalier se libère. Aucun toubib caractériel en vue, pas de brancard où l’on attend dessus vingt-quatre heures, sous les néons…

L’hôpital idéal, en fait, où le but est bien d’accueillir les gens et non pas de justifier son activité en tapant deux ou trois heures sur un clavier. Ici, donc, pas de dossier infirmier (que personne ne lit mais qu’il faut bien remplir) : vous comprenez, un joli dossier informatique est indispensable pour l’accréditation… Bien sûr, « travailler » de cette manière, accueillir le pèlerin bénévolement ne nourrit pas son homme. Par ailleurs, j’en sens quelques-uns au bord de la crise de nerfs. On se calme, les p’tits loups, mon but n’est pas de proposer un nouveau modèle économique basé sur un esclavage joyeux et volontaire, mais de réfléchir à un simple mot sur lequel repose notre statut infirmier.

Hospitalier, ère - adj. 1. Relatif aux hospices, aux hôpitaux. Centre hospitalier. 2. Anc Ordres hospitaliers : ordres religieux qui soignaient les malades, hébergeaient les pèlerins. - Autre sens : qui exerce volontiers l’hospitalité.
Je ne sais pas vous, mais personnellement, à l’hôpital j’ai toujours galéré pour pratiquer mon job comme j’aurais aimé le faire. La charge de travail, la hiérarchie, les règlements lourdingues, les ambiances à la con, etc. Bref, il m’a fallu attendre d’être hospitalier bénévole - à Conques - pour toucher du doigt le cœur de mon métier d’infirmier.

Car pourquoi faisons-nous ce boulot impossible, si ce n’est pour nous frotter aux autres et leur apporter un peu de bienveillance dans un monde de sauvages ? En tout cas, je vois le machin comme ça. Le cœur de notre métier est bien dans la relation, il n’est pas dans la paperasse, les jeux de pouvoir où la mienne est plus grosse que la tienne, et il n’est pas non plus dans les soins techniques. Cela dit, la technique est vitale mais pas centrale. Ou dans ce cas, mieux vaut être réparateur d’horloges franc-comtoises ou programmeur sur machine numérique.

En attendant d’accueillir à nouveau le pèlerin, je vais quand même aller chercher deux trois sous pour payer les factures. J’irai vendre mon corps dans une boite d’intérim, et je soignerai (entre autres) des gens malades du travail, malades de solitude, malades de ne pas manger de la confiture de rhubarbe dans une odeur de chien mouillé…