Je suis tirailleur sénég (...)

La voix d’un tirailleur sénégalais vivant en foyer social Adoma à Bondy.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Je suis dans ce foyer Adoma à Bondy depuis 2001. Avant, j’étais à Aulnay-sous-bois, aussi chez Adoma. Moi, je suis né au Sénégal, à Gandiyae. En 1951, j’ai été incorporé dans l’armée française au Sénégal ; j’avais vingt ans. J’ai contracté un engagement de trois ans. J’ai voulu m’engager dans l’armée parce que je trouvais ça flatteur de servir l’armée française. J’ai eu une initiation militaire – j’ai appris le fusil, le combat, les gaz de combat, la topographie, l’armement, la discipline. Comment survivre. On vivait ensemble, en camarades. Des compagnons d’armes. Je n’avais pas le temps de lier des amitiés.

Puis il y a eu l’Indochine. Je me suis senti concerné. Comme la France avait besoin de ses fils, j’y suis parti en 1952. J’étais en détachement. Dans un régiment, on choisit une compagnie ou deux pour aller au combat. J’étais dans l’infanterie, dans les champs de bataille. Je ne sais pas si j’ai tué quelqu’un quand j’ai dû tirer dans la foule. Je n’espère pas. Là-bas, j’ai aussi sauté sur une mine antichar. J’ai été projeté et blessé : fracture de la clavicule droite et éclat au bas-ventre. Une médaille militaire au feu m’a été attribuée.

En 1956, je suis allé en Algérie. Je m’occupais du mandat, des colis, j’allais à la poste, je distribuais le courrier et faisais aussi les salaires. C’était tranquille de faire ça. J’y suis resté deux ans avant de revenir au Sénégal. J’étais militaire, j’ai eu un congé de fin de campagne. J’ai été affecté au 5e régiment de tirailleurs sénégalais. Le 12 décembre 1962, j’ai été rayé des contrôles de l’armée française car le Sénégal est devenu indépendant en 1960. Or, le Sénégal avait un accord avec la France pour que tous les militaires qui étaient dans l’armée française soient libérés parce qu’une armée sénégalaise devait être formée. C’était un petit état, très jeune, qui n’avait pas beaucoup de moyens. J’habitais dans une caserne, il y avait un camp des mariés et un camp célibat. Moi, j’étais célibataire, j’étais jeune encore, j’avais trente ans. On vivait ensemble, on mangeait ensemble.
J’ai été recasé dans la fonction publique sénégalaise et je suis devenu comptable. Ça m’a plu, d’être comptable, de jongler avec les chiffres. De 1962 à 1984, j’ai fait ça.

En 1998, le gouvernement français m’a accordé une cure thermale à Bourbon l’Archambault, en Auvergne, à cause de ma blessure. Après je suis rentré à Paris. C’est là que j’ai demandé un certificat de résidence. Je voulais rester en France pour fuir la misère de chez nous. J’ai eu ma carte de résidence pour dix ans renouvelables. J’ai la retraite militaire de l’armée française. Car avant de la quitter, j’ai fait onze ans de service. J’ai d’abord été hébergé par un camarade dans les Yvelines, c’est lui qui m’a aidé à trouver un logement dans une résidence Adoma.
Aujourd’hui, je gagne 500 euros de retraite par mois (j’ai trois types de pension : invalidité car j’ai eu une blessure, militaire de retraire car j’ai eu quinze ans de service et ancien combattant). Je paye 90 euros la chambre grâce à l’aide de la CAF. Je paye 42 euros pour la carte de transport.

La journée, je reste à bailler devant la télé. Je lis beaucoup de romans, en ce moment, je suis dans Le ventre de l’Atlantique de Fatou Diome, elle est sénégalaise. Je suis musulman à 100 %, je vais souvent à la mosquée aussi, il y en a une petite à côté de la Poste. Ma chambre fait 2,50 mètres sur 3. J’ai juste un lit et une télé. C’est petit mais ça va, on est en famille ; il y a au moins une dizaine de tirailleurs Sénégalais ici.

*

Je suis né Français, j’ai fait la guerre en tant que Français. Je ne pourrais pas vivre dans un pays que je n’aime pas. Même si je ne sais pas si elle m’aime trop la France. J’ai l’impression que personne ne sait exactement ce qu’on a fait pour elle, que les enfants n’apprennent pas ça à l’école, qu’on ne leur parle pas de l’Afrique ni de ses anciennes colonies. Je me demande pourquoi. Et L’Afrique a été là pour la France quand elle était dans des jours sombres, de la première guerre mondiale à l’indépendance. Pourtant, moi, je suis là, je vis là. J’ai risqué ma vie, et pas pour l’intérêt de l’Afrique.

Pendant la guerre, j’étais Français. Après, non. Et comme je ne suis plus Français, je ne peux pas avoir les mêmes droits qu’eux. C’est pour cette raison d’ailleurs que la loi Pasqua a transformé les pensions des Africains en indemnités viagères non réversibles (en les diminuant). Un Français qui avait le même grade que moi, qui a fait les mêmes années de service touche 1500 euros par mois. Moi, je touche trois fois moins…

Bien sûr, j’ai des enfants. Onze, même. J’étais beau quand j’étais jeune… Ils vivent au Sénégal. J’y retourne tous les six mois. Je vis six mois ici pour toucher la solidarité vieillesse aux personnes âgées.
Avec mes voisins du foyer, on essaye d’organiser une bataille judiciaire pour faire valoir nos droits. J’ai un avocat, oui. Mais mes camarades au Sénégal qui n’ont pas les moyens de venir ici, qui pense à eux ? Ils sont presque tous morts, maintenant.
Vous m’aideriez à écrire une lettre au Ministre des Anciens Combattants ? Ma main tremble trop.