Les services sociaux nou (...)

Devenir famille d’accueil.


Parfois, je zappe. Et parfois, je tombe sur des trucs pourris ; le dernier en date « Famille d’accueil », une fiction trépidante où l’héroïne (une super maman à qui rien ne résiste) sort du cambouis tous les mômes qui lui sont confiés par les services sociaux. Une fille géniale, née d’un flirt improbable entre Zorro et Mimi Mathy (version Joséphine ange-gardien). Cela dit, personne n’est dupe ; ce genre de série est à la protection de l’enfance ce que « La clinique de la forêt-noire » est au monde médical : un feuilleton à la guimauve que l’on regarde les soirs d’hiver afin de se réconcilier avec la race humaine. C’est gentil, efficace, les situations les plus lourdes trouvant leur solution en moins de 90 minutes, durée de chaque épisode.
Et même 80, lorsque la nana est en forme. Trop forte, je vous dis. Le problème, c’est que (dans la vraie vie) nous avons été nous-mêmes été famille d’accueil, et la vision de super maman me gonfle rapidement pire qu’une montgolfière.

Les bons sentiments ne suffisent pas. Nous sommes d’accord, ils sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas. Le premier acte, donc, s’est joué il y a vingt-sept ans. En 1988, nous sommes devenus famille d’accueil : les services sociaux nous ont confié un nouveau-né. Juste pour six ou dix mois, à peine, le temps que ses parents soient à nouveau en mesure de s’occuper d’elle. En fait, cela a duré quinze ans.
Contrairement aux directives (officieuses ?) : « on ne vous demande pas d’aimer cette enfant, mais de l’éduquer » – nous avions le tort de lui manifester un peu d’affection, au lieu tout simplement de la nourrir et de lui changer les couches.
Effectivement, ce n’était pas très professionnel de notre part. Bêtement, nous étions en effet inquiets lorsqu’elle allait chez ses parents « biologiques » durant quelques heures, régulièrement (sans tierce-personne) et que nous la récupérions en larmes, avec en prime la couche dégoulinante de ne pas avoir été changée. Il fallait bien ensuite deux jours pour qu’elle retrouve un peu son calme. Commentaire des autorités compétentes : « C’est normal, et vous n’avez rien à dire. »

Nous avons ensuite fait connaissance avec l’aspect juridique de la chose. Plus précisément, les décisions du juge en lien avec les rapports de l’assistante sociale. Il y a eu de grand moment de solitude. Morceau choisi : la mère biologique, l’assistante sociale et mon épouse convoquées au tribunal pour faire le point ; le juge qui serre la pince aux deux premières et toise ma femme à la façon d’une poule qui regarde un couteau. Genre, c’est quoi ça ? Sans lui serrer la louche, bien sûr, ni la saluer. « Ah, c’est la famille d’accueil, je suppose ? » -
Pauvre type.
Autre grand moment, le travailleur social (un « éducateur ») intervenant dans le cadre d’une AEMO (Aide Éducative en Milieu Ouvert) qui fait des pieds et des mains pour que les parents envoient une carte postale à leur fille, au moins une chaque année (le minimum syndical), histoire de manifester leur attachement à la chair de leur chair. « Vous comprenez, le juge verra ainsi le lien qu’il y a entre vous. Et puis, comme ça, vous continuerez à toucher les allocations familiales. » Ben oui, on n’a pas son enfant à charge mais on touche quand même les sous.

Le juge constate donc l’amour fou qui existe au sein de la famille, et notre proposition d’adopter la petite tombe à l’eau. Plouf. Résultat, impossible pour elle de se poser et de se construire vraiment. D’autant plus que les visites se poursuivent longtemps, très longtemps (contre l’avis du psychologue) bercées par des mots doux transpirant la bienveillance : « Salope, putain… » Ah, vraiment, ça fait plaisir de recevoir une carte postale. Dommage qu’on les reçoive moins vite qu’avant la dernière guerre. Mais bon. Soulignons au passage un paradoxe amusant ; le navire a beau ressembler au Titanic, ses parois internes sont parfaitement étanches : le psycho de la boite peut dire ce qu’il veut, personne ne capte son message.

Le défilé d’intervenants donne le vertige. Car les humanoïdes chargés de superviser le placement ne sont pas masos, et vu l’ambiance ils demandent leur mutation sitôt arrivés dans la boutique. Ce qui donne un turnover d’enfer ; une douzaine d’assistantes sociales différentes en quinze ans. Super pour créer du lien avec l’enfant. Et pendant ce temps, on fout une paix royale aux parents biologiques. Vous comprenez, il ne faut pas trop les braquer si on veut garder un climat de confiance avec eux. T’as raison, kiki, il vaut mieux chercher des poux sur des têtes plus dociles.

On retourne donc le machin, et au lieu d’aller fouiner où c’est trop compliqué (et où les signaux inquiétants sont pourtant nombreux), on préfère soupçonner la famille d’accueil du pire (moi, en l’occurrence) après avoir eu vent de ragots de seconde zone. Là aussi je vous recommande la méthode ; si vous tapez sur la tronche de quelqu’un, choisissez un brave con sans histoires, surtout pas un gars nerveux et agressif. Je vous promets que c’est moins dangereux. Quoique, non en fait. Car maintenant, je peux le dire ; j’ai été à deux doigts d’aller y mettre le feu dans ce centre social à la con. Vraiment. La nuit, quand même, pour ne pas faire de victimes. Ce qui m’a retenu ? Nos enfants, qu’on était à deux doigts de nous retirer, et qui auraient alors vu leur père en prison. Moralité : il faut se méfier des moutons lorsqu’ils deviennent enragés.

En attendant, une dernière chose : une tranche de vie faisant également partie du best-of de l’Institution, le moment où (pour éviter l’implosion de notre propre famille) nous avons demandé à souffler un peu, les crises d’adolescence étant parfois virulentes chez certains enfants. Notre protégée est donc confiée à un foyer éducatif, avant d’intégrer dans un deuxième temps un autre foyer (ouvert, celui-ci) où une équipe d’éducateurs prend le relai ; installation donc, en périphérie d’une ville moyenne. Avec une façon de voir les choses radicalement différente : « Tu es une grande fille à présent, tu dois découvrir le monde. Va chercher bonheur… »
Plus tard, nous apprendrons que X a vécu en fait de longs moments hors du foyer, de nuit, de jour, guère moins livrée à elle-même dans un environnement où l’espérance de vie d’un bisounours se compte en minutes ; un biotope très riche en testostérone, en alcool et en herbe issue du commerce équitable. L’endroit idéal pour une jeune fille de dix-sept ans. Cerise sur le gâteau, X verra ses mille euros hérités de sa grand-mère) torpillé par la direction du foyer afin de payer un séjour de vacances qu’elle n’effectuera jamais. La perplexité que nous avons ressentie en apprenant le scénario – et que nous avons partagé aux services concernés – n’a en effet provoqué aucun remous au sein de l’Institution.

Bref, au début j’avais imaginé écrire un texte de vingt ou trente pages, histoire de crever l’abcès en évoquant moult détails. Mais je vais m’arrêter-là, en fait, car remuer la boue n’apporte finalement pas grand-chose. C’est un gâchis, voilà tout ; c’est comme ça et on n’y peut rien.