Je n'ai connu que le mal (...)

Avoir été un enfant placé.


J’ai cinquante-trois ans et les mots que j’utilise dans ce texte viennent du langage coutumier chez les nourrices.

« Excusez-moi, je suis désolée, mais .... » Je n’ai pas à être désolée pourtant. « Silence ! »
Voilà ce qu’en réalité on m’a répété, suggéré et ordonné : « il ne faut ne rien dire ».
Mais aujourd’hui je veux que l’on sache ce que la France a laissé faire sur ses enfants au temps où la guerre était finie : beaucoup de coups et leurs traces, en surface et en profondeur. Je n’ai connu que le mal au cœur.

Reprenons les beaux coups, les frappes intempestives. Reprenons le « beaucoup ». Combien d’entre nous n’ont-ils pas eu encore à ce jour le droit de dire et d’écrire, d’énumérer les châtiments corporels et tortures morales subis pendant leurs placements chez des particuliers ? Ils sont comme les rescapés d’une guerre invisible. Personne ne veut plus en entendre parler à l’ère où l’on insiste sur la protection rapprochée de ces petits êtres confiés aux pouvoirs publics, les enfants confiés aux départements. Je parle de l’Assistance Publique, celle du temps où notre bien-être était moins bien gardé.

*

Madame S.

La première des nourrices, Madame S. avait un fils, qui était à l’armée. Lorsqu’il rentrait il écoutait du Michel Polnareff « C’est une poupée qui fait non non non… » Ce que ma sœur et moi entendions de loin, car il fermait la porte de sa chambre. Lorsqu’il était à l’armée, c’était dans sa chambre que l’on me punissait : au pied de son lit on me mettait à genoux sur un manche à balai et je me souviens que sur son lit il y avait une grande poupée et sur le mur un poster de Michel Polnareff. On m’isolait là, j’y passais la journée à attendre que l’on vienne me chercher.
Quand il était à la maison, c’est dans la cuisine que l’on me punissait, et j’étais dans le coin entre l’évier et la bannette à pain à genoux sur un manche à balai.
Le soir, je devais dans la nuit traverser une partie du champ pour aller me coucher dans l’auge aux cochons qui devaient me bouffer : « Pn va voir si une coche reconnait une coche parmi une coche. »
La brosse à chiendent, de la lessive à l’eau froide dans un baquet en aluminium, c’était tout ce que je méritais par n’importe quel temps. J’avais de l’eczéma et j’en avais encore plus. Elle me faisait sauter les croûtes à la brosse et, pour me coiffer, elle me tirait les nœuds jusqu’à ce qu’une touffe vienne avec. Cela me faisait des bosses très douloureuses.

Je ne sais pas quels étaient les critères d’embauche, mais je pense sincèrement que j’aurais été moins en danger avec mes propres parents même si pour l’Assistance publique « c’étaient des incapables », ce que chaque nourrice nous redisait.

Madame L.

Évidemment, c’était au siècle dernier qu’une fillette de cinq ans soit obligée de garder son envie de pisser pendant huit heures, à ne plus pouvoir se retenir et finir par se pisser dessus, ce qui réengageait un nouveau coup à venir puisque il y avait eu désobéissance.

À chaque nouveau placement, il y avait une nouvelle forme de sévices, il fallait s’acclimater le plus vite possible, dans une nécessité de survie mentale.

Elle accrochait une ficelle à ma dent et tirait la porte d’un coup sec. Comme ma sœur et moi devions aller souvent chez le dentiste, cela perturbait leur temps libre, « à cause de notre gueule ». C’était encore nous les fautives.
Un bout de pain et un verre d’eau me servaient de repas, car ma nourrice me faisait remarquer que si je mangeais « ce n’était pas grâce à ce que l’assistance publique donnait ».

Comment ne pas être révoltée contre sa propre espèce quand vous souffrez d’ une bronchite à répétition qui vous fait tousser jour et nuit suite à un séjour sous la pluie, couchée sur la pelouse du jardin jusqu’à 23 heures… Alors, vous êtes en train de manger sous la surveillance de la nourrice qui vous interdit de tousser. Il fallait se retenir, je devenais toute rouge. Pour tout arranger, le nourricier rentrait avec sa gitane-maïs et là, c’en était fini de moi, je vomissais… On n’avait aucun sentiment de pitié à mon égard mais de la violence gestuelle et verbale m’ordonnant de ré ingurgiter vite ce que je venais de ne pas contenir dans mon estomac coincé, serré.

Je ne sais comment et pourquoi on a laissé le droit à des gens de me mettre à genoux sur une règle en fer pendant des heures sans manger ni boire en me donnant ordre de me tenir bien droite et sans bouger, malgré la position inconfortable.

Qui se souvient de Belle et Sébastien, joli feuilleton qui délassait de tendres petits enfants au déjeuner entre la matinée scolaire et l’après-midi ? Pour moi ce fut un film d’horreur, le souvenir qui en résulte est un coup de couteau à pain dont la lame directement assénée sur le dessus de mon crâne me laissa une vision de la vie non en rose mais en larmes épaisses et rouges qui m’ont fait tourner de l’œil, et l’ effroi dans le regard de ma sœur, témoin présent d’une violence qui ne pouvait se raconter à personne. La situation dramatique affola les nourriciers qui m’ont couchée dans un couloir sombre sur un carton pour ne pas salir le sol avec une couverture grise rayée de l’armée qui démangeait. L’ordre fut donné à ma sœur de fermer sa « grande gueule » en retournant à l’école et de dire : « ma sœur est malade ». Après trois jours, les événements se sont conclus par une guérison naturelle...

Les vacances scolaires étaient un calvaire. Partis en voiture depuis cinq minutes, l’envie de vomir me gagnait systématiquement… À nouveau le début d’une journée compliquée, une DS aux sièges en tissu, le placier fumant des gitanes-maïs et la nourrice bardée de laque. Un mélange qui remplaçait le petit-déjeuner auquel je n’avais pas eu droit afin d’éviter justement ces désagréments, l’envie de vomir tout ce mal-être. Il s’en suivait des insultes, être tabassée et surtout l’ordre de « se la fermer » car il ne fallait pas alerter les gens par « des cris de dingue » disaient-ils. Il ne fallait aucun bruit, rien qui puisse leurs rappeler que nous étions là.

De temps en temps, une assistante sociale venait. Elle était très jolie. Pas pour la nourrice qui disait : « ça ne va pas mieux ! On nous envoie une bougnoule, une pied-noir, la sale race ».
Tout ce qui était facile à faire nous était interdit : boire, manger, pisser, parler. Ma sœur et moi n’avions même pas le droit de communiquer, ni du regard, rien. On me faisait ma valise de toute urgence, me bousculait comme s’il y avait le feu, pour m’amener à la gendarmerie d’où l’on repartait puisqu’il n’y avait aucune raison à part vouloir me faire peur. Par contre, chaque matin avant de partir à l’école, il fallait que je passe aux toilettes faire mes gros besoins. Elle me mettait un suppositoire à la glycérine. Je ne partais pas avant et, bien évidemment, cela me faisait partir cinq minutes après ma sœur. C’était une manœuvre pour que nous ne nous trouvions pas ensemble sans surveillance sur le trajet de l’école, ce qui était selon la nourrice la cause évidente de mon retard à l’école… Manipulation bien contrôlée, perversité, nous n’étions rien d’autres que leurs souffre-douleurs. C’était des personnes tyranniques, despotiques, vindicatives.
Puis, pour ne pas se faire reprocher leur manque de bonté et se créer de bons souvenirs, afin de se persuader de leurs bonnes intentions comme ils s’y étaient engagés auprès des services sociaux de l’assistance publique, le voyage continuait jusqu’à Saint-Valéry en Caux. Le nourricier y avait un bateau de pêche sur lequel, quelques fois, selon leur humeur, il nous embarquait ma sœur et moi, en plein soleil, sans protection, toujours avec cet ordre de « la fermer ». Ce que nous respections vu la promiscuité sur l’embarcation, assises sur les casiers à poissons. Sinon, la menace était que l’une de nous tomberait à la gode, poussée par sa sœur, bien entendu. En pleine mer, à cinq et six ans comment ne pas obéir ? De toute façon, nous ne manquerions à personne : « Ta mère est chez les dingues », « Personne ne veut de vous », nous disait-on.

Ne pas manger sinon l’envie de vomir m’aurait reprise sur le chemin du retour de cette promenade en mer de 9 jusqu’à 17 heures. Ma sœur, très blonde et peau blanche, était rouge comme une écrevisse, affamée, déshydratée. Je ne pouvais pas penser que malgré tout, une fois rentrée et couchée sans plus de nourriture qu’une vache-qui-rit avec du pain rassis, je serais trempée de la tête aux pieds. Vingt minutes après être couchée les coups de bâton, ceux du martinet et les injures fusent à n’en plus finir. On m’attrape par les cheveux, on me fait descendre les escaliers quatre par quatre et on me jette par terre, évitant le coin du montant de la porte par miracle. Une remise me servirait désormais de couche. Un lit de bébé en fer, un carton comme matelas et cette fameuse couverture rayée qui était arrivée avec leurs fils revenu de l’armée. Le carton était retourné après chaque nuit afin qu’il sèche ainsi que la couverture, car chaque nuit j’avais uriné au moins deux à trois fois. Un mal de dos me faisait souffrir toute la journée à cause de la position que j’étais obligée d’avoir dans ce petit lit où je ne pouvais pas étendre mes jambes vu ma taille. Le froid était humide.

Dans cette pièce, il y avait une armoire contenant tous les effets personnels de leur fille, partie de la maison avant notre arrivée. Les cahiers de toute sa scolarité y étaient entreposés pour les protéger des rongeurs qui y avaient établi leur demeure. Ils avaient disposé, de part et d’autre des étagères, des chocolats saupoudrés de mort-aux-rats. Ne le sachant pas, une nuit où j’avais faim, j’ai fait la découverte de ces friandises. Deux ont suffi et j’ai été prise de mal au ventre. Je me suis recouchée puis j’ai vomi et me suis vidée par les deux extrémités, m’enroulant dans la couverture bien au chaud. J’ai fini par m’endormir au matin, l’angoisse m’a envahie quand on m’a ordonnée de sortir : « Lève-toi souillasse, tu es sourde ! » J’ai attendu que l’on vienne me chercher car tout mon corps était recouvert, comme coulé dans un moule qui avait séché toute la nuit. Quand je bougeais, je craquais comme une statue en terre. Avec violence, on m’a traînée à l’étage jusqu’à la douche par les bras et les cheveux. Le détergent à l’eau bouillante pour me laver jusque dans tous les orifices… Là encore j’ai manqué l’école pendant quelques jours. On m’a donné de l’eau sucrée mais pas de médicament, ni de docteur ; il aurait fallu fournir des explications et moi je ne me serais pas tue…

*

Les grondements de l’orage et les éclairs étaient une de mes frayeurs, le bruit de la cocotte-minute sous pression aussi, et dans ces cas-là, on me maintenait dans la peur comme pour me terroriser constamment.

Ma sœur a eu un traitement dû à une intoxication volontaire de crevettes pas fraîches, une hépatite qui l’a clouée au lit bien plus de quinze jours. Une infirmière venait régulièrement. Inquiète, je ne pouvais même pas lui poser de questions. J’étais debout dans le jardin, face contre mur, avec l’interdiction de bouger ou de me retourner et l’infirmière rentrait de l’autre côté. Elle nous laissait parfois en garde chez sa mère qui nous mettait dans un placard à tour de rôle, avec ma sœur, pour ne pas être dérangée. Nous devions même échanger nos places toutes seules !

À l’école aussi l’institutrice m’enfermait dans un placard. Un midi elle m’a même oubliée, ce qui m’a valu ne pas être rentrée à l’heure et de recevoir dès mon arrivée au seuil de la porte une chaussure violemment lancée. Elle m’a heurtée à la tête, ce qui a rouvert la blessure du couteau à pain fraîchement refermée. À un moment, l’infirmière ne venait plus. J’ai quand même osé demander où elle était et comment allait ma sœur ? On m’a répondu : « elle est morte, ou bien peut-être que demain elle sera morte. » Je ne pouvais rien faire, ni rien dire à personne. Longtemps, peut-être trois ou quatre jours après, ma sœur est descendue. Nous n’avons même pas eu le droit de nous parler ni de nous embrasser. Elle était « pestiférée », disait-t-on. Elle était maigre et toute jaune, elle faisait peur à voir !

Les autres dimanches, j’étais isolée toute la journée, enfermée dans la cour, la porte des toilettes fermée me retenait prisonnière. J’étais menacée de ne pas revoir ma sœur si je créais le moindre problème. Quand ils revenaient du bateau le soir, on ne m’ouvrait pas tout de suite. On avait couché ma sœur et comme moi j’étais dans le débarras en bas j’avais encore toute la nuit pour me demander où elle était… Sinon c’était dans la voiture à Saint Valéry en Caux que nous restions toute la journée, le matin à l’ombre, l’après-midi en plein soleil, quand ce n’était pas sur la plage en plein soleil. Nous ne pouvions même plus nous adosser sur les sièges de la voiture tant les coups de soleil brûlaient. Le soir, nous devions lui dire « Bonsoir Madame » et le matin, comme elle l’aurait décidé « Madame » ou « Maman », ce qui faisait une chance sur deux de bien commencer la journée…

Les devoirs : là encore ma pauvre sœur ne possédait pas cette mémoire visuelle qui me sauvait des châtiments. On me valorisait et c’était ma sœur qui prenait…
D’autres dimanches, j’étais attachée par terre dans la cuisine, les pieds à la table et les bras étendus au-dessus de la tête, au pied du buffet. On me disait que des cambrioleurs viendraient parce que j’étais « une salope qui pissait au lit ». Il est arrivé que ma sœur soit aussi attachée mais à l’étage, les portes fermées pour que l’on ne puisse pas se parler.
Revenue de l’école, si ma culotte était sale, c’est que j’étais une Marie-Coche qui aimait se frotter le cul par terre. Alors je devais me frotter le postérieur sur le petit bout de béton dans l’allée devant le jardin et je n’arrêtais que lorsqu’ils estimaient que cela suffisait. J’étais alors bien égratignée …Où bien l’on me grattait les fesses avec de la peau de roussette.
Lorsque les châtaignes étaient de retour, une fois cuites sur le fourneau, c’était à moi de les ramasser. Comme cela, j’allais « apprendre à quoi pouvaient servir des ongles ».

*

Une dame est venue nous offrir à ma sœur et moi une gourmette en or avec notre prénom. Elle nous l’a mise et aussitôt qu’elle fut partie, on nous les a retirées et jamais nous ne les avons revues. Les cadeaux que nous allions chercher pour Noël nous étaient confisqués systématiquement. Nous ne devions rien posséder. Nous ne devions n’avoir aucun lien avec qui que ce soit, ni avec quoi que ce soit. J’avais un baigneur que j’avais appelé Jérôme. Elle lui a arraché les bras et les jambes.

L’hiver nous n’avions même pas de gants, des engelures faisaient pleurer ma sœur. Elle nous tordait exprès les doigts et nous les trempait dans de l’eau chaude et de la javel pour les désinfecter.
Enfin, voilà : Je me mangeais les ongles et je pissais au lit. Le samedi : dix coups de règle, un pour chaque doigt et tous les doigts regroupés : vingt coups. Même les doigts gonflés, je mangeais mes ongles : « Elle est débile cette morpionne, elle finira comme sa mère à Grugny. Elle a tous les vices de la terre : menteuse, voleuse… C’est à tuer ça ! »

Madame J.

Là, mon nom a changé : le fils de la nourrice, Jean Claude, m’a baptisée Firmin à la dent jaune. On nous coupait les cheveux au bol pour éviter les poux. Je n’en attrapais pas car on avait une coiffeuse qui venait à la maison. Mais il ne fallait surtout pas le dire, c’était interdit.
Nous partions à l’école en étant surveillées pour que l’on ne monte pas sur les talus, et surtout pour avoir quelque chose à nous reprocher le soir. Aucune surveillance ne pouvait lui donner la certitude que nous (surtout moi) ne racontions à personne notre quotidien chez eux. Si elle voyait que j’avais parlé à quelqu’un, je passais le soir à la questionnette. En partant à l’école, je disais à ma sœur : « je vais le dire ! » La réponse de ma sœur était toujours la même : elle était terrifiée par les conséquences que cela aurait et me demandait violemment de la fermer. Le directeur de l’école, Monsieur Manoury, s’était rendu compte de quelque chose. Le matin il notait je ne sais pas quoi dans un petit carnet. Le jour où ma sœur s’est sauvée à travers le Bois du Roule pour retourner à Forbras – seule adresse stable que nous avions fréquentée auparavant et où nous aurions dû rester – j’ai parlé en disant de questionner le directeur. Il a dit ne rien savoir et ne s’être rendu-compte de rien du tout.

Moi j’en étais partie en 1971, à l’âge de neuf ans. Le problème était toujours le même : je pissais au lit. Elle me lavait debout sur un tabouret me tenant fermement par un bras, ce qui me faisait des bleus. Elle essayait de me faire dire que ceux de la veille m’avaient été faits par ma sœur (« non, c’est toi hier », je disais). Et elle me pinçait parce que je ne tenais pas l’équilibre quand elle me lavait un pied. Elle me frottait et je n’étais propre que lorsque le gant me rougissait la peau. J’avais « une peau de Marie-Coche, de crapaud ».

À table, on passait constamment derrière nous en nous demandant de nous tenir le plus droite possible ; je rentrais ma tête dans mes épaules afin de me préserver des taloches qui nous tombaient dessus selon son envie du moment. L’objectif était justement de me maintenir en place sinon, je devais faire mille lignes ou recopier un livre. Pendant ce temps la machine à laver le linge tournait et la vidange se faisait dans l’évier qui récupérait l’eau. Le bouton d’eau du chauffe-eau tombait dans l’eau chaude de récupération et c’est à moi que l’on demandait d’aller le récupérer avec l’aide de la nourrice me maintenant la main dans l’évier d’eau fumante. J’ai passé un après-midi aussi à frotter une tache d’encre sur une blouse d’école.

Dans la chambre, avant d’aller se coucher, elle arrivait en furie avec le martinet, sûre de son coup elle soulevait les couvertures d’un geste franc et rapide. L’effet de surprise était garanti et sûrement jouissif pour elle : « alors, je suis sûre que tu as encore pissé, salope ! » Et là, le martinet dansait du fil et du manche. Elle me levait, me jetait dans l’escalier, ne venait me rechercher qu’après s’être calmée. Plus le droit de boire à partir de midi, je pissais quand même. On m’a emmenée voir un psychiatre, Docteur Duranton, qui m’a donné deux traitements du Melril ou du Neleptril, un neuroleptique pour me foutre à plat et des gouttes pour ne pas faire au lit. Elles avaient le goût de violette. Pour rendre service, ma sœur avait préparé mes doses de médicaments. Peu de temps après, la nourrice en a remis une dose et l’a fait boire à ma sœur qui s’est faite incendier car elle n’avait qu’à s’occuper de ses affaires. La double dose c’était : « puisque tu as un an de plus, eh bien, t’as droit à une dose de plus ! »

Nous devions aller chercher de l’herbe pour les lapins, récurer leurs cages et ne jamais avoir d’initiatives, ni l’intention de vouloir nous amuser. Le soir nous devions aller chercher le lait à la ferme en un temps imparti.
Nos résultats scolaires devaient être impeccables mais surtout pas meilleurs que ceux de leurs enfants. Surtout que nous finirions de toute façon comme notre mère chez les dingues à Grugny, pourquoi se fatiguer avec de la mauvaise graine comme nous, des propres à rien, des ramasse-merde… On ne tirerait rien de bon de nous. D’ailleurs, si notre famille n’a pas voulu de nous, il y avait bien une raison. À chaque fois que quelqu’un venait, elle se glorifiait : « si nous n’étions pas là elles seraient dans la rue ». Alors on nous disait : « Es-tu bien ici ? » Que répondre à cela, sachant que nous restions chez eux le soir sans aucune protection de l’extérieur ?
Les jours où l’assistante sociale venait, l’ayant prévenue bien longtemps à l’avance, elle nous habillait de nos plus beaux atours et devenait une autre personne. Le jeu de rôle était parfait. Surprenant ! Convaincant, au point que l’assistante sociale repartait en étant certaine d’un travail bien fait. Voilà, le tour était joué !

Je me mange encore les ongles mais je ne pisse plus au lit depuis l’âge de dix ans, lorsque je suis entrée en pension au Logis Sainte Claire, rue Saint-Pierre à Darnétal. J’y suis restée sept ans. J’y ai mes plus beaux souvenirs d’enfant, même si, en fait, elles ont fermé les yeux aussi sur ce que j’ai vécu, comme une psychologue, qui me disait que j’avais « de l’imagination ». Je n’y ai pas reçu d’affection particulière, mais n’ai plus été le bouc émissaire de quelqu’un, comme ça, gratuitement. Jamais plus je n’ai été frappée, malmenée, insultée, négligée, bafouée, moi et ma famille.

Quand j’ai eu douze ans, les sœurs, m’ont proposé d’aller un week-end sur deux et pour les fêtes en famille d’accueil. J’ai refusé catégoriquement, mais l’appât était de taille pour que je cède : cette famille accueillait mes deux jeunes sœurs, ce qui m’a fait changer d’avis. Au début tout se passait dans une grande tranquillité. J’ai même essayé d’y faire inviter ma sœur aînée, ce qui s’est fait une fois, afin qu’elle puisse elle aussi avoir contact avec les deux autres sœurs.
Mais même un week-end sur deux et pendant les vacances, les choses évoluaient comme ce que j’avais vécu auparavant chez les autres. Rien n’avait changé : la même mentalité dégueulasse, l’appât de l’argent et de la main d’œuvre pour les tâches ménagères, et les conserves, la cueillette et la mise en bocaux l’été. Le fils aîné, qui était couché dans la même chambre que nous, se levait la nuit et passait sa main par le bas du lit, la glissant jusqu’à mon entrejambe et me tenait le sexe. J’en ai parlé au déjeuner en racontant un rêve, ce qui a été très mal perçu car j’accusais son fils. Puis suite à une nouvelle manipulation visant à me faire passer pour une associale, j’ai décidé de partir de chez eux. Mais j’ai été obligée d’y retourner car la pension, mon Logis, mon seul vrai chez moi, était fermée pour les vacances. C’était le calvaire… Jamais plus je n’y suis retournée. Une de mes sœurs s’est sauvée de chez ces gens-là. La vie de famille autre que la mienne n’était pas pour moi, je préférais être institutionnalisée, j’y suis restée jusqu’à mes seize ans.

Là, on m’a demandé de me prendre en charge, de faire les démarches pour me trouver un apprentissage car la mère supérieure n’avait pas le temps et aussi pour me responsabiliser. Ce que j’ai fait : j’ai atterri au foyer Les Mouettes où la directrice n’aimait pas beaucoup les filles de la DASS. J’en suis repartie et suis allée au foyer Forbras, lequel m’avait déjà accueillie. Puis je suis resté à la Colombine à al Croix Pierre jusqu’à mes dix-huit ans.

*

Je suis constipée du cerveau, bornée comme l’on me gratifie lorsque l’on n’arrive pas à me faire taire ni exécuter quelque chose que je ne veux pas.

Sans aucune confiance en la nature humaine et pas du tout insérée dans cette société,
Je vis à côté de vous
mais je ne vis pas avec vous.
J’ai beaucoup de rancune
car ma vie n’est qu’amertume.
Quant aux grands sentiments humains,
je préfère mon chien,
Celui que j’aurai peut-être un de ces matins
Où plus personne n’aura besoin que je le tienne par la main

Ce texte est à mettre dans mon dossier avec le plus grand soin. J’entends que ce droit me soit donné sans plus de commentaire pouvant encore discriminer et minimiser mon malheur. Celui de la misère mentale dans une nation se prétendant loyale où l’égalité, la fraternité, la liberté ne m’ont pas été octroyées.
J’atteste sans faux-dire avoir subi dans ma jeune enfance en tant que pupille de l’état des sévices, tortures morales et physiques.
Je le sais, ce n’est même pas écrit en bon français, c’est écrit comme j’ai pu le ressentir, ce n’est pas si loin…