Au voleur !

Voler une mobylette.


Vous connaissez la misère sociale, vous savez combien elle peut être enquiquineuse avec nous, les pauvres ! Combien elle peut nous conduire à commettre des sottises pour montrer qui nous sommes.
À l’adolescence, dans le nord de la France, deux écoles s’opposent : l’école classique (avec un système scolaire qui tend à élever l’esprit et conduire l’individu jusqu’aux portes du monde salarial) et l’autre dont je fais partie, celle de la rue avec ses lois internes, empiriques, absurdes, et la violence gratuite par pur défoulement, qui se déchaîne, sans crier gare. Le mot civisme est absent du groupe où se mêlent l’alcool et les drogues douces ! N’importe quoi, pourvu que le temps passe le plus vite possible.

Chez moi, fils d’immigrés, un père imbibé, faut cacher les bouteilles et tant pis pour les violences. Mais les cachettes dans la maison sont toutes découvertes, alors faut être ingénieux. Ma mère, sa grande trouvaille c’est le réservoir de la chasse d’eau, c’est le vase de fleurs occupé par des improbables objets qu’il ne faut ne pas jeter, au cas où. C’est aussi vider les bouteilles dans l’évier, ou les briser dans la cuisine sous les jurons du Sarde. Je peux déballer, il n’est plus là.

Le Nord, c’est aussi une bande de copains, un melting pot de fils de tout et de fils de rien, dont moi, et pour cause ! Le géniteur n’avait que ce mot là à la bouche : « Bon à rien, mauvais à tout ». Ça c’est pour plomber l’ambiance.
Les souleries pour éponger le trait de caractère du Sarde, y en a eu, et des sévères encore, et des fréquentes ! Ma mère gentille comme tout mettait ça sur le compte d’une décompression, elle avait l’âme de la bienveillance, de la compassion, c’est une madone italienne de la Pugglia... Maman, si tu me lis, je t’aime !

Un matin, j’ai voulu fuguer. Tu parles d’une fugue, jusque Paris, en stop. J’avais prévenu F.-X. la veille. Il avait toujours la porte ouverte pour moi quand ça débordait trop de chagrin. Un brave. C’est les autres qui lui ont mis la tête à l’envers avec les produits psychotropes.
À Paris, je me suis retrouvé dans un embouteillage de vie, je m’étais trompé, je n’avais pas les compétences pour me faire une place, même une petite, puis j’étais parti comme ça sans un sou en poche. La faim, la soif m’ont conduit tout droit vers deux agents de police :
– Pardon, M’sieur, j’ai fugué. Je ne sais pas où aller, et ici y’a trop d’inconnus pour moi. Vous pouvez m’aider pour rentrer chez moi, s’il vous plait ?
– En effet, p’tit bonhomme, rentre chez toi, et vite. T’as rien à faire ici, allez faut partir.
– Mais M’sieur j’ai pas d’argent, comment je fais ?
– T’as quel âge, t’es mineur ?
À ma réponse honnête mais en ma défaveur, ils m’ont expressément ordonné de quitter cette ville et sur le champ. Bon, chemin inverse alors, et à pied ! C’est parti ! Deux cents bornes sans compter les détours, à cause d’une absence complète d’orientation. Je suis capable de me perdre dans un mouchoir de poche. Mettons cela sur le compte de l’étourderie...

Retour à la case départ, je ne suis toujours pas passé par la case prison, vous me connaissez ! Au fond, je me tiens pas trop mal, c’est mon côté catho, enfant de chœur, ça ! Allez... Quand le hasch n’est pas là, il reste l’alcool pour beaucoup d’entre nous, j’en ai vu moi, des qui respiraient de la colle à rustine.

Des filles même, enfin des filles, pas toutes, heureusement ! Une en particulier, j’ai occulté son nom, à cette pauvrette, une hard rockeuse toute jeune et menue, elle n’habitait pas Bouchain, bourgade de cinq mille habitants. Elle nous amenait sa différence avec sa colle à rustine, ses bouteilles de bière, celles d’un litre, au verre consigné, et l’eau écarlate ! Ah ça, l’eau écarlate ! Une vacherie ! Je sais, j’y ai touché pour voir. J’aimais pas respirer ce produit, il me foutait des crises d’épilepsie, j’avais le corps qui se tortillait, je me roulais au sol de douleur avec l’impression d’avoir le cerveau branché sur une prise électrique. Le groupe avec qui j’étais ne bronchait pas d’un poil, chacun pour soi. J’étais prévenu, c’est clair ! Faut plus y toucher à cette saleté, et les autres m’ont pris comme ballon ovale, mais bon c’est ça ou rien.

Il y avait qui déjà ? Oui, Amar fils d’immigré comme moi, un nez crochu, un élève brillant, bac avec mention et admis en BTS technico-commercial, la fierté de sa famille. Il a mal tourné, passons !
Maurizio de la Calabre, je crois. Il avait deux frères Carmelo et Francesco, gentils comme tout, mais pas lui, pas Maurizio ! Toujours à faire pareil, même tenue vestimentaire, même salut nazi, ils avaient leur époque « gestapo », ça s’invente pas, ça !

Je vous le dis, j’ai pas d’imagination pour raconter des sornettes, trop de comptes à rendre, trop de mémoire, et pleine, et bien pleine ! Faut que je vide mon sac, quand ça déborde, comme là. Donc les deux compères m’avaient dans le nez. Toujours un coup tordu pour rire, quoi. Quand c’est pas de me prendre par les pieds et courir comme des dératés, m’obligeant à me tenir par les mains pour ne pas trop salir mes vêtements, déjà que des vêtements, j’en ai pas des tonnes, puis c’est moi qui lave. La pelouse sur laquelle je me laissais tracter, fallait faire gaffe aux tessons de verre, aux déjections de l’animal favori. Ah ça, pour rire, ça riait ! Quand c’est pas une adaptation du jeu de l’étranglement, qui consiste à prendre la personne par derrière, lui demander de retenir sa respiration, de la serrer très fort sur la cage thoracique. La syncope survient irrémédiablement. À ce jeu, c’est souvent mon tour ! Faites le pas, c’est une vacherie ! Bien sûr, comme une vacherie n’arrive jamais seule, je me réveillais groggy dans les orties. Allez, me faites pas rire, j’en verrai d’autres, enfin, je présume...

À force d’en baver avec les autres, j’ai fini par comprendre. Du coup, je faisais cavalier seul. Mais seul, on ne l’est pas tout à fait. Le père était là pour me le rappeler à sa manière. Pour me venger de ses mesures vexatoires, je m’en prenais à ma santé par des dérives alcooliques et médicamenteuses, que voulez-vous ! On a les thérapies qu’on peut. Puis les médocs c’est trop simple ! J’avais F.-X. comme fournisseur officiel et gratis, encore ! Chez lui une pleine pharmacopée, venant des ses parents, visiteurs médicaux tous deux, était en libre service. Je connaissais par cœur les molécules princeps, les effets cliniques et secondaires et c’était du lourd, pas du générique à la Biogaran et autre Mylan. Une fois, j’ai combiné du tranxène 10 avec le whisky, un vrai cocktail ! Pour ceux qui savent c’est un clorazépate dipotassique, myorelaxant, anxiolytique, sédatif, hypnotique, anticonvulsivant et amnésiant. Mais n’y touchez pas, j’vous dis ! C’est des bêtises tout ça ! Ça vous fait des trous de mémoire béants comme des cratères.

Cette fois-là j’avais marché, marché. De village en village, comme les chiens errants qui reniflent le moindre lampadaire, le moindre angle d’immeuble avant de choisir une direction au hasard de l’instinct bestial. Puis, j’en ai eu marre de marcher comme ça, j’avais pas toute ma tête. Une mobylette était appuyée contre un mur de façade de maison. Dans le Nord, c’est une des spécificités, les façades juxtaposent les rues encombrées de vélos, de poussettes, de voitures. Forcément, j’ai traversé tout droit sur le deux roues et en route pour un road movie. Ah l’épave ! Pas la mob, moi, pardi ! Déjà le temps de la mettre en route, j’étais repéré par les gens du quartier. Pensez, le propriétaire, un tout jeune, comme moi, il est sorti, la foule a suivi. Ils devaient être, je sais plus, une vingtaine, oui, par-là, une vingtaine. Je les voyais bien qui me poursuivaient, certains étaient en vélo, même ! Les petits, c’est qu’ils me rattrapaient, à force ! Pas dégourdi pour deux sous, je m’engouffre dans la première rue à droite, ça tombe bien, elle est sinueuse. Mais bon sang, je devrais savoir que les rues dans le Nord sont comme celles, encore existantes, des corons, sinueuses, certes, mais fermées, bougre d’abruti ! Je ne peux plus faire demi-tour, c’est cuit, il me reste bien les champs, mais je vous le dis, c’est cuit, je suis trop imbibé, je ressemble à mon père, tiens ! J’ai les vêtements qui ont les boutons qui sautent, les gifles des grands, je les entends bien, mais le tranxène m’a inhibé la douleur, et de me voir sans réaction comme ça, riant même, ne fait qu’accroitre l’animosité générale. Je suis au sol et les coups de pieds pleuvent, là ça devient moins drôle. Je dois mon salut à l’arrivée soudaine d’un camion de gendarmes. Les villageois finissent par se calmer sous la peur de l’uniforme, et l’on me fait monter dans le véhicule. C’était l’époque des 4L et des estafettes. Pour le coup c’est une estafette !

Je suis interrogé à la gendarmerie, un dépôt de plainte pour vol de deux roues s’ensuit. Devant l’évidence des faits, il est inutile de raconter des salades, j’avoue, ils appellent mes parents pour qu’ils viennent me chercher. Je me vois encore en train de les enguirlander devant mes parents : « Je suis majeur, moi Monsieur le gendarme de la maréchaussée, je suis responsable de mes actes. » Ma mère avait honte, tu penses ! « Ma ! Tounine, tou no doua pas parler comme ça au gente d’armes ! Pardon pour loui, Mounsieure lo gente d’arme », disait-elle en roulant les « r » comme personne.
Puis vient la convocation au tribunal, pour un jugement en Correctionnelle, j’y vais seul. J’ai rendez-vous au Tribunal de Grande Instance de Cambrai, ma ville natale. J’attends dans l’antichambre du jugement, les plafonds s’élèvent à plus de trois mètres, des pilastres colossaux, écrasants, tout est construit pour que la justice apporte le sentiment de peur, celui de se sentir petit, l’impression architecturale et six heures d’attente produisent leur effet sur moi.

Mon heure de jugement c’est maintenant. Le greffier m’appelle par mon nom suivi d’un numéro de dossier. Je me présente à la barre, je décline mon identité, et retourne m’asseoir sur le banc des accusés. L’avocat, commis d’office, me voit pour la toute première fois, il regarde sa montre d’un air de dépit. C’est qu’il est plus de 22 heures. L’avocat général de la partie civile prend la parole : « Monsieur Le Président, une affaire banale, manifestement, nous voilà devant quelqu’un de singulièrement assez peu dégourdi pour ce métier, qu’est celui de voleur... » Il se retourne vers moi pour me dire : « Monsieur Satta, vous n’avez pas la fibre, croyez-moi ! Changez de branche, vous ne ferez pas carrière bien longtemps dans cette voie. » Le président me laisse le choix entre effectuer des travaux généraux dans le village où fut commis mon forfait, ou payer une amende avec des dommages et intérêts. Je lui demande le montant de l’amende. La somme correspond à un mois d’ASSEDIC ! Tant pis, j’opte pour l’amende. Je suis condamné à une peine d’une semaine de prison avec un sursis de un an. Je sors fatigué du tribunal et je rentre à pied, quinze kilomètres en nocturne, le temps de réfléchir à tout ça. Je suis un garçon somme toute obéissant, il n’y a jamais eu de récidive.