On compose avec les sons (...)

Être responsable d’une pension de famille.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel]


Depuis 2010, je suis responsable d’une pension de famille. Avant, j’étais animatrice, au même endroit. Maintenant, je passe beaucoup de temps devant mon ordi à répondre à de nombreux mails, à rédiger des rapports d’activité, écrire des projets d’animation, des fiches activités, à faire de la compta… On me demande lors des entretiens annuels si j’ai des souhaits d’évolution, mais c’est hors de question, je veux rester là. On me reproche mon manque d’ambition mais je suis vraiment bien sur cette fonction-là, j’ai le sentiment d’être utile. Il faut que je sois de terrain. Les journées ne se ressemblent jamais ici.

*

Je suis née à Thionville (pas très loin) en 1979, dans un climat d’insécurité. J’avais tellement hâte d’être majeure et autonome pour quitter cet univers. J’étais l’aînée de deux autres sœurs. J’ai tout fait pour qu’on s’en sorte toutes les trois. Mon père était accusé de pédophilie, il était instituteur et directeur d’une école primaire. Il n’y a pas eu de suite mais tout tend à prouver, avec tout ce qu’on a vécu auprès de lui, qu’il y avait des raisons de s’en inquiéter. Il est issu d’un milieu de petits fonctionnaires de l’Éducation nationale et ma maman d’une famille de riches commerçants qui avaient plusieurs boulangeries et fonds de commerce. Mon père a eu un complexe d’infériorité, il a éloigné ma mère de sa structure familiale.

On était très isolés, sans téléphone ni moyen de communiquer avec le reste de la famille. Pour que ma mère ne travaille pas, mon père lui a fait trois enfants. Il surnommait ma sœur cadette « résidu de capote ». Ma mère était en capacité de donner de l’amour mais elle a été manipulée par mon père. Il était assez violent, il nous a fait payer son aigreur, ses regrets. Profondément nihiliste, il lisait Nietzsche, dans un délire de misanthropie. Il disait que les enfants c’était « des estomacs sur pattes ». Mon père nous montrait des films animaliers pour montrer que la vie c’était la loi du plus fort. N’importe quoi…

Je vivais ce qu’il y avait à vivre. Mon autisme m’a protégée. Ce qui me faisait le plus peur, c’est la souffrance physique mais en fait elle passe, comme une tempête. Les bleus s’effacent, les plaies se referment. Je me suis dit que ça aurait une fin. Je suis née optimiste. La seule crainte, c’était de laisser mes deux sœurs. Ça a été l’horreur mais il fallait que je m’en aille. À quinze ans, je suis partie à Metz, à trente-cinq kilomètres, en internat. J’ai fait un bac avec une option arts plastiques. C’était ma passion, totale et absolue. Je ne faisais que ça dans mon temps libre : peindre, créer. Je m’étais fait mon petit atelier, j’étais toujours dedans. J’ai obtenu mon bac. Je me suis inscrite à la fac d’arts plastiques à Metz, c’était trop cher pour moi d’aller à Paris, même si j’en rêvais. Certains de mes amis s’y installaient, je savais amèrement que ce n’était pas possible pour moi. J’avais une bourse pourtant, mais avec huit cents francs, comment payer un loyer, les frais de scolarité, la nourriture et les transports en commun à la capitale ? Je n’ai pas pris de risques, ne pouvais pas me permettre de galérer.
J’ai trouvé un appart, j’étais en couple, on était deux à payer le loyer. Je travaillais le soir pour l’association Rencontres, je soutenais des enfants étrangers qui intégraient des écoles primaires mais qui ne parlaient pas français. Mes journées étaient hyper remplies. L’été, c’est pareil, j’étais serveuse au Luxembourg pendant trois mois. Je voulais mettre le plus d’argent de côté.

J’ai eu ma licence, le CAPES art plastique était seulement à Strasbourg. Or, mon ex venait d’ouvrir un club d’arts martiaux et ça commençait à se développer, ce n’était pas le moment. Pour financer mon projet, j’ai travaillé un an dans une grande surface de bricolage à Metz – un monde impitoyable.
L’année suivante, je me suis inscrite, je faisais des allers-retours Metz/Strasbourg dans la journée. Je me levais à 4 heures du mat pour rentrer à 21 heures. J’ai pris un crédit à 19 % pour acheter un ordi (une vieille tour pourrie) ! « Fermer la fenêtre », je ne savais pas ce que c’était. En cours, je n’ai pas tenu le choc, le concours était en mars, j’ai arrêté en janvier, après avoir bien bossé, tout financé et tout. Je n’en pouvais plus.

*

J’ai toujours eu le sentiment que je voyais la vie avec un regard différent, positif sur la vie mais une incompréhension du regard des autres. Pour moi, c’était simple, oui ou non. Je trouvais les gens très égoïstes et individualistes. Je me suis demandé comment m’intégrer dans ce monde-là. Je ne sais pas comment expliquer, mais j’ai toujours été sensible aux gens qui vivent un peu à côté des autres.

En 2004, j’ai recherché du travail. j’ai trois gros classeurs de réponses négatives. Un soir, je regardais une série, Six Feet Under, j’ai découvert le boulot de thanatopracteur. Je vais aux pompes funèbres à Metz pour leur expliquer mon projet. Pôle emploi m’a autorisé à faire une EMT (Évaluation en Milieu de Travail), je suis allée rejoindre le thanatopracteur, au bout d’un long couloir, j’ai avancé pas par pas. Je ne voyais que la tête de la dame sur une table d’autopsie. C’était le début du soin. La première chose que je lui ai demandé, c’était s’il était croyant. Et même si je n’ai pas d’empathie, j’ai été vachement retournée sur le coup. Je me suis demandé ce que je foutais là. J’avais l’impression qu’on le mutilait, le corps. Je recherchais le sens du soin. On me disait que c’était pour faire plus joli, en fait t’enlèves du sang pour le remplacer par du formol pour qu’il ne coagule pas. Ce sont des gestes chirurgicaux. T’as des grandes canules en biseau, faut insérer au-dessus du nombril et aller dans l’aorte. T’ouvres les intestins, faut nettoyer les viscères, tu vides toutes les cavités. C’est vraiment dégueulasse. J’ai des détails qui m’ont glacée. Faut mettre des bouchons dans tous les orifices. Il y avait toujours un linge sur les parties génitales et les seins pour les femmes. C’est vertigineux, un soin. Je suis restée jusqu’au bout. Quand tout était fini, la cage thoracique refermée, le sang extrait, les fluides enlevés, il a remis le système sanguin sous pression et cette grand-mère, j’ai cru qu’elle reprenait vie. Ses jours et ses lèvres ont rosi. J’étais scotchée, j’ai cru que ses yeux allaient s’ouvrir. Pendant un court instant, j’ai cru qu’il l’avait réanimée. Elle a repris toute la chaleur de la vie. Je ne pouvais plus parler. Quelques secondes passent, tu vois qu’elle ne se lève pas, mais quel confort pour la famille. La peau est encore souple, elle donne l’impression d’être chaude. Et, là j’ai dit je veux le faire. J’ai compris le sens et le confort que ça pouvait apporter. Jusque-là, je trouvais ça moche, la mort. On est pas si laids que ça quand on a subi un soin. Et encore, c’était avant qu’on la coiffe, qu’on l’habille.
J’ai intégré un boulot aux pompes funèbres en tant que commerciale dans l’espoir d’obtenir un autre poste et pouvoir me former. Mais profiter d’un moment de faiblesse des gens endeuillés pour pouvoir leur vendre le cercueil le plus cher, c’était pas possible… Je suis restée deux mois.

*

En 2006, je tombe sur une annonce un peu atypique pour travailler en tant qu’agent d’accueil et de service avec un public issu de la psychiatrie sur le logement. Ça m’a tilté. Gens pas ordinaires, psychiatrie, je ne savais pas trop ce que c’était, j’ai envoyé un CV. Je voulais ce poste, il était fait pour moi. Neuf ans après, j’y suis encore.

Quand on m’a embauchée, c’était le feu d’artifices. C’était un trois-quart-temps, payé moins de mille euros mais j’étais tellement bien dans mon boulot que je ne voulais pas quitter ce prisme-là parce qu’ils n’utilisent pas tous les filtres des neurotypiques. Il n’y a pas de faux-semblant, ils ne trichent pas, ils ont une vision très simple, très pure. C’est la leur, elle n’appartient qu’à eux. Ils vont mal, ils le disent, ils l’expriment et le font ressentir. Ils vont bien, c’est pareil. Ils sont dans le vrai, on s’en prend plein la tête.
Ils me font remarquer quand je prends du poids, d’autres vont être vexés, pas moi, ils ont raison. Quand ils ont un problème sexuel, ils vont en parler. C’est ça que j’aime, il n’y a pas de tabou. Je n’ai pas à décoder et ça m’arrange bien en tant qu’autiste Asperger.
Pour la politesse, je ne sais pas si je me situe dans la norme. On me reproche souvent d’être effrontée, malpolie. Je ne suis pas diplomate, mes mails sont extrêmement froids, j’ai un problème de formulation. Même dans ma famille.

*

Je suis toujours sous contrôle. Mon cerveau c’est un moteur de recherches, ce n’est pas de l’inné, c’est que de l’acquis. Je me torture en me disant comment il faut faire. Quand je crois voir quelqu’un en peine, j’aurais envie de le prendre dans mes bras, même si c’est ma chef. Je sais qu’il ne faut pas. Je ne comprends pas le second degré non plus. Je ne reconnais pas beaucoup les visages, les émoticônes, je ne peux pas les utiliser, je les confonds tous. Je passe souvent pour la débile de service.

J’ai découvert ça en 2013. Gros problèmes dans ma vie personnelle. En fait je ne mens pas, ce n’est pas une option, je ne comprends pas pourquoi la vérité peut choquer. J’ai tendance à penser que les autres c’est pareil. Je suis une proie pour les manipulateurs. Je suis allée voir un psy car j’étais en souffrance, je sentais que j’avais besoin d’aide et que je perdais pied. C’est lui qui a détecté le syndrome dont je suis atteinte, après il a été confirmé par un spécialiste. Je me situe dans le prisme autistique, je suis autiste de haut niveau.

*

Dans mes journées, j’ai beaucoup de gestion, j’organise et mets en place tous les partenariats nécessaires pour que la structure puisse tourner. Avant, on faisait les ateliers cuisine, les groupes de parole, maintenant on se dirige plus vers l’extérieur. C’est plus sain. Ici, on a un peu un rôle de parent. Les psys quand ils viennent, ils ont leur blouse. Nous non.

Je vais devenir maman dans trois mois, ça va changer pas mal de choses. Chez moi, tout est organisé. Je cuisine le week-end pour ne pas avoir à le faire le soir quand je rentre car je suis trop fatiguée. Quand il y a un imprévu, je fais une crise. Il n’y a que la musique qui m’apaise.
Avant d’aller dans un endroit que je ne connais pas, je fais tout le chemin sur Streetview pour ne pas paniquer. Ça ne se voit pas trop, mais quel boulot !
Puis, il y a crise aussi. À midi, souvent, j’ai épuisé toutes mes cartes donc je vais puiser dans mes réserves. Et quand je reviens chez moi, je deviens inaccessible.

*

Les gens ici, ils ont des voix dans la tête. Je pense à S., qui est schizophrène. En fait, son père, c’est son grand-père. Sa mère a été violée par son propre père. Et tout son délire est alimenté par son origine. Il dit que c’est un monstre, qu’il ne devrait pas exister. Je le connais depuis 2006, j’essaye de le booster. Une fois, je l’ai retrouvé dans son lit, froid et inconscient. Il avait fait une belle tentative de suicide. Ce n’était pas un appel à l’aide. Il voulait arrêter son calvaire. En plus il est résistant à toutes les molécules. Il a un traitement de cheval et ça ne calme rien. Depuis qu’il est ici, il a repris contact avec sa mère et ça se passe bien. Le seul truc qui calme les voix c’est l’alcool. Il a eu une pancréatite aigüe. Il sait que s’il replonge, il est mort. Ça fait neuf ans qu’il est abstinent. Il se maintient dans un logement, n’est plus à l’hôpital, sa famille lui a rouvert les bras depuis qu’il n’est plus sous l’emprise de l’alcool.
C’est un ancien militaire qui a passé beaucoup de temps dans les hélicos, il a au moins six cents heures à son actif. Il a vu des trucs affreux. Et c’est en rentrant en France qu’il a sombré. Passage à la rue. Squatt, alcool. On a mis quatre ans pour le faire s’ouvrir. Maintenant, il a une chérie, qui est un peu plus âgée que lui, elle vit pas loin. Il doit prendre le bus quinze minutes pour aller chez elle, où il passe tous les week-ends, et ça lui provoque une telle panique, à cause de la caméra, la foule. Il croit qu’il est sur écoute.

Il y en a eu des belles rencontres dans mon métier, à tous les niveaux. Souvent, c’est la personne qui fait qu’on peut faire de belles choses avec les résidents. Ils ont morflé, ils n’ont pas de chance d’avoir cette maladie-là, la schizophrénie. Je ne veux pas mettre en place de projets occupationnels, « génial, on a fait un coussin ! » Je préfère organiser des jeux de rôle, des journées estime de soi. Ils ont tellement l’habitude d’être devant une télé qui tourne. Je voudrais qu’ils comprennent qu’il y a encore tout à faire. Je suis une la personne ressource, ici.

Je les aime tous, j’ai du mal à avoir un regard critique. Je veux les emmener vers autre chose. Je souhaite qu’ils aient une vie sociale active, des relations amoureuses. Je souhaiterais travailler plus avec le GEM (Groupe d’Entraide Mutuel), chaque résident deviendrait adhérent du GEM, ils auraient la clé de cet appartement, il y a une éducatrice là-bas. Ils s’autogèrent. Ils donnent leur accord quand un nouveau membre veut intégrer le groupe. Il y en a trois dans la région : un pour des publics assez jeunes avec des problèmes psychiques, un autre pour des plus âgés et un dernier pour les cérébralo-lésés, qui ont eu un traumatisme crânien.

On a un diogène ici. Un résident croit qu’il est enceinte. Puis il est érotomane, c’est un grand séducteur. Il ne jette rien, c’est terrible. Il met les vêtements qu’il portait à la fac alors qu’il a quarante ans. Quand on fait le ménage, on jette une trentaine de sacs poubelle de cent litres. Ça peut être des tickets de bus ou billet de train des années 1980. Je fonctionne à l’intuition, je sais quand il faut s’arrêter avec lui. Il a genre six matelas. J’ai peur que ça prenne feu car il fume énormément dans son lit. Parfois je fais des opérations.

On a un problème avec R., qui a un gros gros souci avec l’hygiène. Il est arrivé ici avec des dettes, il avait pourri littéralement son ancien appartement. Il ne se lave pas, il urine sous son lit, et puis il crache, qu’est-ce qu’il crache. Et encore, il ne chique plus. Chez lui il y a de la dentelle partout. C’est quand le crachat se cristallise. Ça pend sur tous ses objets. Tu ne peux même pas ouvrir la fenêtre. Et la femme de ménage ne lave pas les murs. On fait intervenir des entreprises spécialisées. Il va falloir qu’on trouve une solution parce que l’aide à domicile ne peut plus gérer, elle est épuisée. Le logement paraît toujours sale. En deux heures de temps trois fois par semaine, ça ne suffit pas. Il a des croûtes parce qu’il est extrêmement sale.

Je sais qu’ils vieillissent plus vite que nous, ils sont abîmés — leur maladie, leur traitement les épuise. Mais je pars toujours de l’idée qu’il y a deux choix : on se met à pleurer ou on décide de se battre.
Il y a des résidents qui m’ont fait rester pendant une heure en bas d’une fenêtre parce qu’ils voulaient sauter. Je connais bien les pathologies maintenant. Je sais qu’ils entendent leurs voix. Chacun les siennes. On compose avec les sons qu’on entend, non ?