J'ai tout largué

Une rupture.


J’ai rencontré Jean-Baptiste dans un petit bar de quartier, il y a quatre ans. J’avais vingt-neuf ans, et je sortais depuis sept ans avec Olivier, un mec bien, gentil, carré, ingénieur, qui assurait financièrement et qui me rassurait, aussi, moi qui malgré mes diplômes, lettres, journalisme, et ma bonne volonté, enchaînais les jobs instables et n’assurais pas, justement… À peine trentenaire, donc, et déjà sept ans d’une vie « calée », comme il disait. « Calée », mais à côté de moi. Une vie calquée plutôt, sur un modèle que j’avais trouvé je ne sais où, une image de couple du même âge, physiquement et intellectuellement homogène, une image de complicité aussi. Bref, une bonne équipe, parée pour le gros œuvre, « construire » comme disait papa…

Sept ans. Hiver à la neige, été en famille, Bretagne, Côte d’Azur, voyages « en amoureux » et soirées vin-fromage entre « amis » ingénieurs bobos prétentieux et surtout leurs copines quiches, à parler fitness, décoration intérieure et potentiel bébé. Sept ans à lutter pour mettre en sourdine qui j’étais et qui n’avait plus lieu d’être, mes valeurs, ma sensibilité. Sept ans, enfin, à essayer de m’asseoir sur mon désir, cette énergie de vie incroyable que je sentais suinter par tous les pores et qui ne servait à rien si ce n’est à réprimer, écraser, planquer. Parce qu’à vingt ans, il en faut de l’énergie pour faire taire l’envie d’être et d’aimer. Il en faut de la force pour rester dans les gradins alors qu’on n’a qu’une idée en tête : aller dans l’arène et cogner.

Il y a eu l’achat de l’appartement dans le 13e, avec chambre pour enfant. Puis le renvoi au bout d’un mois de cet ultime emploi qui devait me permettre, enfin, de commencer une vie « normale » : chargée de com’ en mairie, dans le trou perdu fascisant du 77… Et puis il y a eu Jean-Baptiste. La première fois que l’ai vu, c’était dans le petit bar en bas de chez nous, à Faidherbe : j’étais attablée avec Olivier, il buvait une bière au comptoir, et je me suis dit qu’il avait l’air malheureux, abîmé… En même temps, je l’ai aussi trouvé très beau. Ses cheveux épais, bruns, en bataille, son regard sombre, son air chiffonné, et soudain son sourire de petit garçon qui éclaire tout, sans vraie malice, mais prêt à tout retourner… C’était comme dans les romans, cette impression bizarre de l’avoir toujours connu. Et vu ce qui hurlait à l’intérieur, la somme de désir ravalé, ça ne m’a pas vraiment rassurée. Il y a donc eu le déménagement, l’échec professionnel cuisant, le refus d’Olivier d’avoir un enfant avant que je retrouve un emploi (au final, je ne l’en remercierai jamais assez) et puis le lâcher prise, un soir de cuite dans « mon » quartier… Avec J.-B. je me suis tout de suite sentie bien, enveloppée, puis complètement absorbée. Je me souviens m’être dit que c’était ça, le plaisir de la chair : être toute entière engloutie par un homme qu’on désirait. J’avais presque trente ans et la vie me rappelait enfin à elle. Je savais que je ne pourrais plus jamais faire marche arrière, après ça.

Du coup j’ai pris mon inspiration, et j’ai tout largué. Mon gentil copain en larmes, l’appartement haussmannien, la bande des gadzarts, et le bel avenir, à l’abri… Je suis revenue dans le 11e et j’ai tout troqué contre un 10m², un bar d’habitués, et des soirées quasi quotidiennes pour tromper l’angoisse d’une liberté nouvelle et de la solitude, aussi. Parce qu’évidemment, J.-B. n’était pas du tout prêt à me donner plus que ce qu’il avait déjà fait… Quant à moi, ivre de liberté, de désir (et souvent d’alcool) je lui disais très vite « je t’aime », des mots restés sans réponse, doux-amers mais impossibles à ravaler. Trop tard. Deux, trois, quatre nuits… Je me suis tout de suite accrochée. La garçonnière bordélique, le plafond moisi, les « petits matins dégueulasses », et mon visage défait dans le miroir de la salle de bain. Plus ça allait, plus il se dérobait au réveil, sans un geste pour moi, et plus il m’était difficile de partir. Et quand, je ne sais par quel ultime ressort – l’instinct de survie ou le peu d’amour propre qu’il me restait – j’arrivais à m’extirper du lit, m’assoir, me lever, traverser le salon, passer cette foutue porte… Quand j’arrivais, enfin, à sortir de son appartement, tout en moi devenait douloureux, petit, étriqué. Et puis il y avait mes pas d’automate le long du couloir, l’éclairage blafard des néons, et ce vide lourd, insupportable, parce que peu importe à quel point il avait été odieux, tout ce qui comptait était de savoir quand je le reverrais.

Je me suis vite souvenue que vivre, c’était souffrir aussi, et pas qu’à moitié. Chaque fois que je le croisais (à force de faire cent fois le tour du quartier) j’étais en un instant parcourue par une chaleur vive, intense… Mais la seconde d’après, voyant qu’il m’esquivait d’un air amusé, ce même feu se crispait en une douleur aigue qui me perforait le ventre. Le jour, ça allait, j’arrivais encore à camoufler, « garder la tête haute » comme on dit. Lui ne devait voir que le visage rouge, la confusion, les yeux grands ouverts, effarés devant l’impossibilité de le retenir. Mais après quelques verres, ça devenait irrépressible. L’envie était là, à chaque seconde, et juste après l’avoir accueillie, il fallait encore l’interdire ? Impossible. Je me retrouvais au milieu de la nuit, devant la porte de son immeuble, ivre morte… Et quand par miracle un voisin passait et me laissait entrer, je me plantais devant chez lui, maudissant cette autre porte qui le dissimulait, me maudissant aussi d’être dans cet état, mais sans pouvoir bouger. À bout de force, je m’effondrais même parfois sur le paillasson rêche, mieux encore ici qu’ailleurs, incapable de toute façon de rentrer. Quant à lui, l’oiseau de nuit – que mes sentiments, puis mes excès, avaient eu très vite fait d’agacer – il était chez une autre, ne m’ouvrait pas, ou me recevait de plus en plus mal, évidemment.

Il y en a eu des lendemains difficiles, des sanglots interminables étouffés dans l’oreiller, de honte, de frustration aussi. Et puis quand vraiment ça allait trop loin, que ça devenait trop insupportable, qu’il était quasi vital de m’éloigner, c’est lui qui resurgissait de nulle part avec son sourire de gamin (un geste appuyé, ou juste un regard) souvent très vite balayé par une vanne mais qui laissait son empreinte sur moi un long moment. Pendant des mois, ma vie s’est résumée à ça : un petit travail alimentaire à l’accueil d’une école de commerce, des soirées à n’en plus finir, et essayer de l’oublier, du moins de vivre avec cette empreinte-là. Et puis petit à petit, par besoin, je me suis mise à faire d’autres choses, des choses que j’aimais, et que je n’avais pas faites depuis très longtemps : écrire, faire de la musique, un peu, retrouver doucement ce que j’étais et qui était digne, aussi, d’être aimé. Et plus ces moments étaient nombreux, plus je me sentais forte, et moins son empreinte à lui était douloureuse. Ça a mis du temps, et il y a eu des rechutes, d’autres errances, d’autres échecs. Mais à chaque pas, j’ai (de plus en plus marqué) le sentiment d’aller où il faut, et plus jamais celui d’être « à côté ».