Je me suis sorti de tout

Avoir gagné contre l’alcool.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Tout le monde me surnomme Ozzy Ozbourne, le leader de Black Sabbath. C’est vrai que j’ai les cheveux longs, des bagues noires, des tee-shirt de métal. Avant, j’étais leader du groupe Abysse. On m’appelait le dictateur parce que tous les dimanches à 8 heures il fallait être là, « sans alcool, sans shit et sans femme ». On a fait cinq scènes. Les autres membres voulaient l’estrade des Rolling Stones, j’en ai eu marre, ils m’ont pris la tête. Ils ne savaient pas jouer mais ils se la jouaient. En plus je composais, je faisais les paroles.
Je ne peux plus faire de la musique maintenant, parce que je me suis cassé le bras, je ne peux plus le lever.

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Depuis 2012, je vis dans la pension de famille Adoma Charle nodier à Montigny-lès-Metz. Faut pas dire foyer, c’est péjoratif par rapport à ce qui se passe ici, ça n’a rien à voir. J’ai connu les foyers, c’est impersonnel, il y a pas de vie commune, au contraire : chacun chez soi. Hormis les dealers et les buveurs qui se rassemblent. C’était un foyer de réinsertion pour les prisonniers — là j’ai complètement dégénéré. C’était la catastrophe. J’ai échangé un ordinateur pour une bouteille de whisky… Au bout d’un an, ils m’ont foutu dehors. Il a brûlé, à ce qui paraît, ce foyer.

En 1991, je suis allé dans un appartement, pas loin. J’ai payé le loyer. J’ai fait des provisions d’alcool. Pendant deux mois, je me suis pas lavé, j’ai pas mangé, j’ai fait que boire. Je montais les escaliers, il fallait que je m’arrête pour respirer. Le propriétaire m’a confisqué les clés, j’étais encore dehors. Je suis allé à l’hôpital.

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Je compte pas les fois où j’aurais pu mourir. J’ai fait quatre coma éthyliques. J’étais à deux doigts de la mort, même pas : un. Je suis resté trois mois en cure dans les Vosges avant de me retrouver directement ici.
J’ai plus rien maintenant, je me suis sorti de tout. J’ai plus d’addictions. J’en tire aucune fierté, en fin de compte. J’étais obligé.
L’alcool, non, non, non. Parfois, je m’imagine en boire et je me dis que ça me plairait bien. Mais il y a l’enfer qui va avec : vivre dans mes excréments, non. Je ne peux plus. C’est le jour et la nuit.

J’ai fait une dernière rechute en arrivant ici, j’ai eu un déclic à l’hôpital. Je goutais du Subutex (traitement de substitution contre l’héroïne, c’est sublingual) et j’ai vu que ça m’enlevait les pulsions d’alcool. Après le médecin m’a prescrit du Suboxone (buprémorphine). C’est la même chose que le Subutex mais on ne peut pas le transformer, c’est juste dans la bouche. Ça, je le prends encore, j’ai pas envie d’arrêter.

J’ai retrouvé le contact avec ma famille depuis que je suis ici, chez Adoma. Mon fils est venu quatre fois jusqu’à présent, ma fille est en Alsace. Là, à Noël, je vais les voir tous les deux. Ils disent qu’ils sont fiers de moi. Ils se doutaient un peu de ce qui se passait pour moi, mais ils pouvaient pas m’aider, je prenais pas contact avec eux, je voulais pas être un souci.

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Je mange quand j’ai faim, je dors quand j’ai sommeil. J’ai la vie de pacha. Je fais ce que je veux, quand je veux. Ça fait longtemps que je fume plus de shit, les cigarettes, ouais, pas mal.
Je ne veux plus rien savoir de la psychiatrie, j’en ai vu tellement.
Je ne veux pas sortir d’ici, pour quoi faire ? Je dis bonjour tous les matins, je sais que je ne suis pas seul. J’échange au quotidien. Je ne pourrais pas, dans un autre endroit.

Mes activités, ici, c’est canapé, Internet, télévision. J’ai vraiment investi mon logement, je l’ai personnalisé. Je me suis payé une télé 3D, j’ai des tableaux partout chez moi.
J’ai une tutrice, c’est moi qui lui ai apporté tous les papiers. Je lui ai dit qu’elle fasse son choix pour les assurances obsèques, pour que mes enfants n’aient pas à payer au cas où. Elle s’occupe des factures, elle m’a donné une carte, je peux tirer de l’argent avec. Elle m’en met sur mon compte tous les mois. C’est vraiment allégé, j’ai pas de papiers à faire. Elle s’occupe de tout.
Je suis autonome. Mais on me soutient dans mes démarches personnelles.

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J’avais une hépatite C, parce que je me suis shooté, j’ai eu le virus comme ça. J’étais au stade juste avant la cirrhose, F3/F4, j’ai eu une fibrose sévère, la fibrose, c’est l’élasticité qui évolue. Plus l’hépatite prend de l’ampleur, plus le foie devient comme un caillou. J’ai d’abord eu un traitement mais j’ai eu tous les effets secondaires, comme le syndrome de la maladie de Parkinson, j’étais fiévreux, j’avais mal partout, les dents qui grinçaient. Au bout de quinze jours, j’ai tout rapporté au médecin, je voulais pas de cette merde.
J’ai attendu vingt ans, et j’ai eu un traitement qui coutait une fortune : six cents euros le cachet le matin pendant trois mois. Au bout d’un mois, le virus a été tué. Un miracle. La masse virale a plus jamais évolué. Aucun effet secondaire, rien. J’ai pas vu les trois mois passer. Après, la sélection a été longue. Il a fallu que je démontre que je puisse prétendre à ce traitement, que la fibrose soit avérée, aller chercher le traitement dans les pharmacies à l’hôpital — les pharmacies normales peuvent pas les vendre, trop cher. C’était hyper contraignant, il y avait une prise de sang à faire : au début, chaque semaine, puis tous les quinze jours. Un lourd protocole.

Je suis alsacien, né en 1958 dans une famille qui n’en est même pas une. J’ai perdu ma mère quand j’avais trois ans et après c’était l’horreur encore plus, ma belle-mère est arrivée. Elle me forçait à mettre des culottes de fille. Psychologiquement, physiquement, j’étais à bout. Je suis parti de chez moi à quatorze ans, j’ai eu deux CAP, d’ajusteur puis de plombier-chauffagiste. J’ai bossé dans le nucléaire pendant plus de cinq ans à partir de 2000. J’adorais. Mais j’avais des coups de tête, je partais, j’abandonnais, j’étais impulsif. Je ne sais pas d’où ça vient.

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J’avais arrêté de boire pendant quatorze ans de 1994 jusqu’en 2008. À la place, je prenais du Tramadol, de temps en temps de l’héroïne. Là, j’étais avec une fille. On vivait ensemble à Talange, dans un appartement. Elle travaillait de temps en temps. Au début, c’était bien, mais après, non. Avec son fils, c’était pas facile.

Je faisais que dormir et boire, j’attendais que la nuit passe. Que le manque passe. Que je retourne chez l’épicier. C’était Noël, je savais même pas. Le nouvel an, pareil. Les saisons, j’arrivais à pas les confondre.

Je lis pas mal. Moins en ce moment. Des thrillers, surtout. L’été, je viens avec les autres au jardin partagé pour lire. En 2008, j’ai commencé à écrire des mots, je faisais des pages puis c’est tombé sur les mains de la responsable de résidence. Elle m’a aidé à le faire publier. Ça m’a couté cher, ce livre. Puis je faisais des phrases longues, sans point, juste des points virgules. On m’a aidé à mettre en page, à corriger. Il parut avant l’été 2015. Ça m’a fait plaisir, je l’ai envoyé à mes enfants. Ça m’a exhorté, toute la saloperie que j’avais en moi, c’est sorti. Il m’a libéré, carrément. Ma fille, elle m’a dit : « Ça pète, d’avoir un père écrivain. »