J'en ai éteint des feux

Être ouvrier de maintenance dans la banlieue lyonnaise.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Depuis toujours, je rêvais de Marseille. Pour le foot et la mer. J’avais des potes là-bas, à dix-huit ans (en 1998) j’ai quitté Grenoble pour m’y installer. J’ai attendu ma majorité, en fait. J’ai trente-quatre ans, je ne suis pas encore terminé. J’ai été au CFA, je suis un touche à tout : plomberie, peinture en bâtiment, cuisine, électricité, métallurgie, etc. J’ai jamais eu de diplôme qualifiant, aucun métier m’a vraiment plu. Alors j’ai fait un autre CFA : peinture et mécanique automobile. À dix-sept ans, je travaillais déjà en entreprise, en intérim. L’école, c’était pas pour moi. J’étais plus attiré vers le travail manuel. Je lis un peu, je suis pas illettré, hein.

J’avais vite fait préparé le terrain avant de partir à Marseille, je me suis démerdé tout seul. J’avais pris contact avec le Pôle Emploi 13, le « Pôle 13 ». J’ai été suivi par un éducateur qui m’a ouvert des portes. On m’a fait confiance alors qu’on me connaissait pas. J’ai loué une chambre et j’ai bossé deux ans en intérim en tant que peintre-décorateur intérieur. Pendant sept autres années, j’ai aligné des missions. J’ai beaucoup fait la fête, je travaillais dans les boîtes de nuit en tant que videur. J’en ai bien profité, j’ai pris du bon temps. Puis j’ai envoyé mon CV dans à peu près tous les domaines, j’ai voulu taper dans la maintenance pour élargir mes recherches. Et ça a payé : en 2007, j’ai entendu parler d’un contrat avenir créé par l’état pour travailler chez un bailleur social en maintenance. J’ai fait mes rendez-vous d’entretien, j’ai été sélectionné. J’y croyais pas quand j’ai eu le coup de fil. Je pensais pas qu’une boite pareille pouvait me recruter ! On m’a donné ma chance. Mon contrat avenir durait deux ans, j’ai été embauché au bout d’un an. J’étais trop fier. J’ai commencé mon CDD à Marseille. Je m’occupais de huit foyers sur le centre-ville en binôme avec Patrick, qui était TEM (Technicien Entretien Maintenance). Il m’a soutenu. Je n’oublierai pas cette personne. Je m’occupais de toute la maintenance, la sécurité, la vérification de la sécurité. On était un peu dans le social, je sais pas comment expliquer, on allait chez les gens qui vivaient dans les foyers, on accompagnait les personnes fragiles à leur domicile. La maintenance, c’est faire en sorte que tout aille bien chez la personne : son frigo marche, les lumières fonctionnent, il y a de l’eau chaude, les fenêtres ferment bien. Je faisais beaucoup de contrôle à la personne et connaissais tous les résidents, forcément…

Je rentrais régulièrement dans tous les logements pour voir comment les gens vivaient. Je faisais des inventaires annuels mobiliers, des désinsectisations deux fois par an, des VMC (contrôle des bouches d’extraction) et des contrôles des détecteurs autonomes de fumée une fois par an.
Il m’est arrivé de découvrir des cadavres, j’ai eu à faire à la morgue. Sur une résidence à Marseille, quelqu’un était mort dans sa chambre. C’était un grand black, je le connaissais. Un vendredi soir, il était venu me voir pour me dire qu’il m’appréciait, que j’étais quelqu’un de bien. Le lundi, les voisins m’ont signalé une odeur très forte. J’ai ouvert la porte, le corps était sur le sol. Tous les cheveux étaient par terre. Il y avait des mouches. Quand tu as senti l’odeur de la mort, tu l’oublies pas. Ça m’est arrivé plein de fois depuis. Puis mon poste a évolué, j’ai été embauché comme ouvrier de maintenance – je faisais de la manutention, je déchargeais les encombrants. J’ai fait ça pendant six ans, jusqu’à 2013 quand j’ai demandé ma mobilité pour aller à Lyon. Je voulais me rapprocher de ma mère à Grenoble, elle était un peu malade, il fallait que je sois plus dispo pour elle. J’ai été accepté comme ouvrier de maintenance hautement qualifié sur le grand Lyon. Je suis fier de cet intitulé. Il y a quelqu’un d’autre qui me rend fier aussi : c’est mon fils. Il a quatre ans, il vit à Marseille avec sa mère. Il a changé beaucoup de choses, je me suis remis en question. Je veux lui donner un mode de vie plus clair que ce que j’ai eu. Il me file de la force.

*

Quand je suis arrivé sur Lyon, j’ai galéré pour ma demande de logement. J’ai été logé à la charge de mon employeur à l’hôtel Adagio. J’y suis resté quatre mois, j’avais droit à six. Je n’y étais pas très bien, mais pour le début c’était pratique. À la sortie du parcours hôtel, j’ai bénéficié d’une prime de mobilité. Là j’ai fait mes démarches, Georges m’a proposé un logement tout neuf dans la banlieue de Lyon, à Vaux-en-Velin. J’y étais plus posé qu’à l’hôtel. Sauf que ça faisait 14 m² et je ne pouvais pas recevoir mon fils pendant les vacances scolaires dans ce contexte-là. C’était pas possible. Ma mobilité devait me permettre de trouver un T2 ou un T3 pour loger mon fils. Un an et demi plus tard, j’ai eu mon logement grâce à la direction Rhônes-Alpes de mon employeur. C’était tout neuf, à Montagny, près de Lyon.
J’ai signé mon bail le premier janvier. Depuis, mon fils a une chambre et un appart digne de ce nom.

Sur Lyon, je me suis occupé de trois résidences. Avant, j’avais pas la capacité de toucher tout ce qui était électrique. Là, j’ai pu faire des formations en informatique, peinture et plomberie. J’ai eu des habilitations électriques, une formation amiante, feu et incendie. L’informatique, faut pas croire, c’est utile dans mon métier, je peux créer des avis quand les résidents ont des problèmes, ils viennent voir la responsable de résidence pour les signaler. Elle crée une demande d’intervention/avis et j’ai entre 48 et 72 heures pour intervenir, tout dépend du problème. S’il y a une urgence, c’est direct.
Je m’occupe beaucoup de tout ce qui est sécurité : système de sécurité incendie, je les contrôle, les fais sonner une fois par mois. Je vérifie les BAES, pour les sorties de secours, les blocs lumineux où il y écrit Sortie au-dessus des portes. Ça marche avec des piles, ça tombe souvent en panne. Je m’occupe des extincteurs : contrôle de la goupille de sécurité, je vérifie s’il n’a pas été vidé, si le tuyau n’est pas percé. J’en ai éteint des feux, je vous le dis.
Puis, il y a le registre de sécurité à remplir tous les mois, et les rendez-vous à prendre avec les prestataires de service pour l’ouverture/fermeture des portes. Ce genre de trucs. Il y a parfois des jours plus tristes. Dans une des résidences, un homme que je connaissais bien a fait une crise cardiaque chez lui, il a voulu venir nous voir au bureau pour qu’on appelle les pompiers. Je l’ai croisé inanimé dans l’escalier, je lui ai fait un massage cardiaque. Il est mort dans mes bras. Ça fait quelque chose quand même. On m’a dit de rentrer chez moi. J’ai pas voulu, j’avais pas envie d’être seul. J’ai fait ce que je pouvais.

Je fais une astreinte une fois par mois. Je suis volontaire, c’est du jeudi au jeudi. J’interviens sur tous les foyers Rhônes-Alpes et Auvergne. Dès qu’il y a une boulette, je débarque. J’interviens 24 heures sur 24 le week-end pour toutes les urgences dans les foyers. Les résidents contactent la centrale et les appels sont relayés.

Mon projet c’est de partir au Maroc. J’ai de la famille là-bas. Je voudrais ouvrir une entreprise de bâtiment-électricité générale et de faire tous les corps de métiers. Mais c’est difficile d’y croire. Il n’y a pas de subvention, ni d’aides. Les portes s’ouvrent rarement. Sinon je voudrais retourner dans le sud, près de mon fils. Je viens de postuler sur la région de Nice. C’est à deux cents kilomètres de Marseille, je pourrais y aller tous les week-ends. Il me manque trop. Et j’aime la mobilité, découvrir des résidences, d’autres personnes.
Je remercie mon employeur de m’avoir fait confiance. J’aime bien ce que je fais de mes journées, j’espère évoluer. Je suis confiant, j’ai pas peur. J’ai peur de rien. Je souhaite à mon fils de réussir aussi bien que moi. Mieux, même. Je travaille pour lui.