Suzanna

Une amitié.


Elle marche dans la ville où nous vivons, elle et moi. Une ville qu’elle n’aime pas à cause de son aspect routinier exprimé par un centre circulaire. C’est au cours de ses promenades qu’elle s’affirme, en dépit de son statut indéfinissable (elle est travailleuse intérimaire), du manque d’argent, de son aspect ramassé à la lente démarche qui dit la détresse de l’abandon ancien. S’exposer ainsi dans les rues au lieu de s’enfermer chez elle pour rester devant son ordinateur est un courage. Comme celui de faire du sport, déménager régulièrement, arriver à couvrir le mois avec une centaine d’euros pour son fils et elle-même, prendre l’avion pour la Turquie afin de vivre je ne sais quelles aventures, mais en tous cas y constater que la beauté du pays s’associe à un art subtil du savoir vivre.

À Istanbul, comme me l’a raconté Suzanna, on peut ainsi passer la soirée dans des canapés profonds à boire du thé chaud et à manger alors qu’autour de soi, les gens se parlent, jouent de la musique et dansent. Tout se passe ainsi, on est accueilli par ce peuple qui n’hésite pas à travailler des heures pour quelques liras, s’épuise dans des projets sans espoir (monter une affaire ou partir vivre en Europe). Un peuple qui vit une vie intense dans les cafés à jouer aux cartes. Cet art de vivre, humble et fraternel, captive totalement Suzanna, ce qui la fait ressembler à une princesse orientale. Teint pâle, traits allongés, yeux de lune et cheveux noirs comme le jais. Elle est jolie mais il se dégage d’elle une lassitude insaisissable et un peu de tristesse.
Et de la lenteur, qualité que notre société pressée ne supporte pas.

Régulièrement, au retour de ses voyages, elle vient me voir. Nous prenons un café dans la cuisine, nous discutons. Je lui prête parfois un peu d’argent pour qu’elle puisse faire des courses, car ses échappées surprenantes aussi bien qu’essentielles, mettent régulièrement son compte bancaire à sec. C’est donc dans la cuisine, entre chien et loup, que Suzanna m’a raconté sa vie et les stratagèmes qu’elle emploie pour lui donner tout son sens. Une des difficultés les plus récurrentes qu’elle rencontre est le manque d’argent.

Je me souviens d’un après-midi d’hiver, il y a deux ans. Il faisait très froid, le sol, le matin, était verglacé. Les transports scolaires avaient été suspendus. Suzanna était restée debout, transie, au lieu de s’asseoir. Je lui demandai directement ce qui n’allait pas et elle me répondit que le réchauffement de son appartement était impossible. Les fenêtres n’étaient plus aux normes, de l’air glacé s’immisçait chez elle, provoquant des dépenses de chauffage à perte. Le propriétaire était venu constater l’anomalie en promettant qu’il allait arranger ça, qu’une entreprise interviendrait prochainement. Il avait eu l’air étonné et même en colère, quand elle lui avait exposé la situation d’inconfort où elle se trouvait, exactement comme si cet état de faits était provoqué par une force extérieure et non pas par un manque d’entretien général de l’immeuble. Suzanna et son fils de dix ans étaient pratiquement obligés de mettre un manteau par dessus leurs pyjamas pour pouvoir dormir.
Et elle se trouvait dans ma cuisine sous le coup de la stupeur, car elle venait de croiser un autre locataire qui lui avait appris par hasard, que le propriétaire était informé depuis des années de la mauvaise isolation de l’ensemble des appartements, qu’il n’avait jamais rien fait pour y remédier et qu’un procès était même intenté contre lui par un mécontent. Une mauvaise foi aussi manifeste, une feinte aussi consommée d’émotions spontanées chez un propriétaire foncier, digne descendant de ceux décrits dans certains romans naturalistes du XIXe siècle, finirent par nous provoquer un fou rire joyeux, et cela méritait bien une petite fête. Pour l’occasion, nous sommes sorties acheter des gâteaux chez le meilleur pâtissier de la ville.

Suzanna est née d’une femme qui voulait vivre sa vie. Une vie parfaite, c’est à dire être désirée, riche et sans enfants. Son père était un homme de passage, un italien, dont elle n’eut que le nom pour tout héritage, et une photo en noir et blanc, que lui donna un jour sa mère retrouvée. Suzanna ne peut pas se souvenir du jour de sa naissance, mais elle se représente sa mère qui ne sait pas prendre son bébé dans ses bras. Elle crie pour qu’on l’en débarrasse. Les infirmières reprennent le bébé. L’enfant ne s’alimente plus. L’administration de l’hôpital finit par confier le bébé à la DASS. En février 1969, la mère désespérée de l’être sort de l’hôpital et ne veut se souvenir de rien. Suzanna est confiée à une famille d’accueil, puis à une autre, puis à des établissements d’accueil collectifs, ce qui fait que ses souvenirs d’enfance sont allusifs. Et dans la cour d’une institution, la silhouette d’une femme, sa mère, qui s’engouffre dans le bâtiment. Le souvenir aussi d’un cours de danse ou elle aime aller. Mais elle est forcée d’arrêter brusquement d’apprendre la danse, car elle change de lieu de vie.

Suzanna est la seule de mes amies à parler ainsi de ses souvenirs, mais surtout elle les commente. Elle me dit qu’elle et les autres enfants confiés ont un destin commun. Les jouets offerts à Noël deviennent vite la propriété de tous. Les enfants les cassent. Nous avons passé du temps ensemble car nous avions des goûts communs, comme le cinéma... puis nos rencontres se sont espacées. J’avais à cette époque des préoccupations familiales et je voyais d’autres amis, d’un genre un peu placide, des gens bien installés avec qui je m’ennuyais souvent et me sentais mal à l’aise.

Un jour, je rencontrai Suzanna avec un type... Elle avait l’air gêné. J’avais appris entre temps son déménagement dans une résidence périphérique, confortable, chez cet homme. Un ancien copain de jeunesse. Tout aurait pu devenir plus facile pour elle mais la personnalité de l’amant en question s’avéra tellement possessive que je finis par le soupçonner de la tenir enfermée chez lui. J’avais compris, comme elle d’ailleurs, que la pauvreté économique réserve bien des aventures. Je les observais. L’homme tenait Suzanna par le coude. Il la menait comme on conduit une prisonnière. Impossible de confondre leur posture, avec celle langoureuse, épousée, des gens qui s’aiment. Je me mis à penser souvent à elle avec d’autant plus de curiosité et d’inquiétude amicale mêlées que je ne la voyais plus. Son absence physique dans les rues correspondait pour moi, à un point mort, une rupture désagréable et l’impression nauséeuse d’une situation de danger. Que faire ? Son portable était sur répondeur permanent, je ne laissais pas de message. Je finis par ébaucher des hypothèses qui prirent la forme d’un polar. Elles n’étaient pas impossibles car Suzanna m’avait laissé en mémoires des fragments de scènes qu’elle avait vécu, dans son adolescence, des errances proches des dangers courants de la rue : drogue, prostitution, immersions complètes dans le milieu de l’escroquerie.

À vingt-cinq ans, elle vit avec un habitué des hold-up dans des supérettes. Il la protège, il dit que c’est sa mission. Elle dort et elle mange. Elle sort avec lui.
Elle se souvenait de son prénom, Serge. Un matin, il lui dit : « Tu viens ». Il fourre des billets dans un sac. Ils montent en voiture et rentrent dans un bar à néons. Serge pose le sac. Un homme s’approche et lui décoche un coup de poing en pleine face. Les flics débarquent, passent les menottes aux poignets de Serge. Elle ne l’a jamais revu. Elle a compris après qu’ils s’étaient aimés. Une fois seule, Suzanna fait des boulots abrutissants. Elle avait déjà cette force vitale, malgré les apparences.
Deux ans après, elle a un job et un appartement, elle décide de retrouver sa mère.
Le bottin, un nom, vérifications, appels téléphoniques. La perspective d’un premier rendez-vous avec sa mère lui étreint le cœur avec la même force que pour un rendez-vous d’amour. Elle se pointe à l’heure pile pour ne pas supporter l’anxiété et la menace d’une déception. Elle voit arriver une femme banale, installée dans une vie égoïste, aisée, qui après quelques minutes lui dit : « Tu vois, je suis très copine avec toi mais je déplore ta vie car tu n’as pas de situation. » Cette rencontre est suivie par d’autres de plus en plus décevantes. Suzanna plus forte car lucide réussit à ne plus attendre sa mère.

Mais à cette époque, il me semblait qu’une ultime galère la retenait et que j’allais avoir de ses nouvelles. J’ai reçu son appel en fin de matinée. Je compris qu’il fallait que je vienne la rejoindre avec un camion de location, en prévision du déménagement chrono qu’elle s’apprêtait à faire. Les explications seraient pour une autre fois. Il fallait agir vite, avant que son compagnon du moment ne revienne. On descendit des cartons plus ou moins lourds, des objets précieux pour elle. Une lampe avec un pied en bois, un couvre lit patchwork qu’une amie lui avait offert.
À la suite de cette aventure, et d’un rendez vous manqué dans un café, je ne la revis qu’un an et demi après, à la descente d’un bus. Je lui demandai rapidement ce qui lui était arrivé après son déménagement. Elle m’expliqua qu’elle avait dû se contenter d’un petit studio en ville où elle avait vivoté quelques mois avec son fils. Ce dernier devenait un adolescent, commençait à lui poser des problèmes. Il rencontrait un éducateur qui leur avait été imposé après que son fils ait été pris en flagrant délit de vol chez l’habitant. Il accompagnait un jeune de dix-neuf ans, un gars que Suzanna avait trouvé gentil, et elle le trouvait encore car « quand on est quelqu’un du voyage on n’a pas d’autres choix ». Je lui donnai raison, et il apparut que la présence de l’éducateur n’était pas du tout vécue comme un poids. L’éducateur, me dit-elle, était une personne qui avait la même vision que nous. Il avait compris que son fils était un peu dans la confusion, se sentait un peu nerveux à cause de la vie qu’ils avaient mené jusque là. Sur ce point, elle se sentait coupable mais elle avait senti qu’elle pouvait en parler à une personne qui l’écoutait sans la juger, et que cela agissait sur elle comme un élément libérateur.
Suzanna me dit que sur l’affaire de son fils, c’était lui qui avait incité l’autre jeune à voler, simplement pour que ce dernier puisse faire ses courses. Son fils connaissait les habitants de la maison, un couple de retraités qui l’invitait de temps à autre à boire quelque chose chez eux. Il pensait que ce couple aurait accepté de donner quelque chose au jeune manouche mais il n’avait pas osé leur demander, car si pour une raison ou pour une autre, ils avaient refusé, il n’aurait pas pu aider son copain.
Nous conclûmes ensemble que la solidarité n’était pas une valeur avouable.
Elle m’expliqua qu’au bout du compte, cette mésaventure s’était transformée en une rencontre entre elle et l’éducateur.

Me trouvant mauvaise mine, Suzanna me demanda ce qui n’allait pas. J’envisageais une séparation d’avec mon mari. Une décision pas facile à prendre, certainement par peur de la solitude, la perte de l’habitude de rencontrer des gens, moi qui avais été dans ma jeunesse si spontanée, je finissais par me replier sur moi. Je recherchais la solitude. Je lui parlai de mon frère de qui j’avais toujours été proche, lui aussi savait que mon couple tanguait. Il n’avait jamais apprécié mon mari et je lui en avais voulu à cause de cela. Je fondis en larmes car mon frère vivait en Argentine avec sa compagne et ne pouvait pas m’aider. Suzanna m’encouragea à demander le divorce, me disant qu’entre Pierre et moi, l’amour était terminé depuis longtemps. Cette révélation provoqua en moi le choc de la vérité dite par autrui. Je ne pouvais pas avec elle me cacher derrière le paravent des convenances.

Une autre fois, nous partîmes nous promener dans la campagne. Notre lien commençait à s’équilibrer et c’est elle qui m’apportait son soutien. Je la voyais s’affirmer, le timbre de sa voix m’apparaissait moins aigu. Suzanna se transforma encore, non seulement elle s’installa avec l’éducateur, mais elle décrocha aussi un poste fixe à l’office de tourisme (quand elle avait été saisonnière au Château pendant des années sans promesse d’embauche) après une aléatoire remise à niveau en anglais. La joie était à portée de ses mains et elle l’avait conquise.