Puis déjà le sang

La mort d’un père.


Papa allait bientôt mourir. C’était sûr. Le cancer n’était pas opérable, il crachait du sang. Avait-il peur ? Réalisait-il ? Tout était arrivé si vite. La veille, c’est-à-dire au mois de mai, c’était un homme de quatre-vingt-deux ans vivant avec sa femme et son fils, conduisant sa voiture et sa petite vie de « bon chrétien » et le lendemain, il était hospitalisé pour des examens, puis le diagnostic, puis déjà le sang et puis début juillet, plus rien.

Il ne voulait pas vivre la déchéance. La fin de sa sœur Colette l’avait traumatisé. Il ne voulait pas d’une fin en totale dépendance. Il ne voulait pas être grabataire disait-il. S’est-il suicidé avec l’aide de son médecin ? Se pourrait-il qu’il se soit suicidé à cause de moi ? Quel fardeau ! Pourrais-je cesser de porter cela ?
La veille : je ressentis une telle colère lorsqu’il nous asséna à mon frère et à moi : « J’ai été un mauvais père. » Dans la seconde, une réponse sèche et cinglante siffla de ma bouche ne lui laissant aucun répit : « Pourquoi dis-tu ça ? » L’agressivité et le reproche que contenait cette réplique étaient indéniables.

Depuis je m’en veux, je lui en veux. Ne peut-il y avoir de pardon ? Est-ce une question de pardon ? N’était-ce pas avant tout une question de reconnaissance ?
Qu’avait-il à nous dire ? Pourquoi, pour qui, voulait-il parler ? Je ne saurai jamais. Il n’a rien dit de plus. Avait-il tout dit ou lui ai-je ôté tout désir de parler davantage même à ce prêtre à qui il souhaitait se confesser ? Mon frère ne brisa pas plus le silence. Se pouvait-il qu’il n’y ait rien eu d’autre à dire ?
Mauvais certes, mais père tout de même. Pourquoi n’ai-je pas eu suffisamment d’humour, cela aurait suffi !

Il voulait se confesser avant de partir. Il souhaitait rencontrer le prêtre de sa paroisse, lui parler, se confier avant de partir. Espérait-il l’absolution ? Qu’a-t-il fait ?

Lorsque je suis arrivée, debout dans le couloir, au seuil de la chambre d’hôpital, le médecin m’a prévenue : « J’ai eu une conversation avec votre père. Il refuse l’hospitalisation à domicile. Il ne retournera pas chez lui. Il souhaite rester à l’hôpital, il ne veut pas être à votre charge, dépendant de ses proches. Il respire mal, il est oppressé, nous pouvons le soulager mais le produit qui permet de se détendre et de respirer mieux accélère l’insuffisance respiratoire. Nous commencerons le traitement cette nuit. Vous restez ? » Qu’étais-je censée comprendre ?
Je ne réalisais pas complètement ce qui se passait. On changea mon père de chambre, je pouvais disposer du second lit. Je ne réalisais surtout pas à quel point la considération économique s’immisce jusque dans les questions aussi complexes et délicates que l’accompagnement des mourants. Toujours est-t-il que nous aurons occupé cette chambre moins de 24 heures. De combien de jours et de nuits aurions-nous disposé s’il avait accepté l’hospitalisation à domicile ? Qu’avait-il vraiment à nous dire ? Qu’a-t-il vraiment voulu éviter ?

Mon père avait téléphoné au prêtre dans l’après-midi. D’un air humble et détaché, il lui avait signifié qu’il pouvait prendre son temps puisqu’il était tellement occupé. S’il venait dans quelques jours cela suffirait bien. Était-il inconscient de ce qui l’attendait le soir même ? Savait-il très bien au contraire ? Se privait-il consciemment ? Cela devait-il être sa pénitence ?
Lui qui n’avait jamais parlé, qui n’était jamais allé vers l’autre, qui pensait que c’était à l’autre de le solliciter, avait-il décidé de se priver de cette écoute, de cette bienveillance, de cet amour, de ce pardon ? Ni ses enfants, ni dieu ne le pardonneraient donc avant qu’il ne meure ?

On dit que lorsque les poumons sont atteints, il s’agit d’un chagrin. Voulait-il nous dire sa peine ? Quelle peine ? La peine qu’il ressentait, au moment de mourir, de n’avoir pas été un bon père ? La peine qu’il avait au moment de mourir de n’avoir pas pu nous montrer l’amour qu’il nous portait ? La peine qu’il avait de ne s’être jamais senti aimé ni de sa femme ni de ses enfants ? La peine de la solitude dans laquelle il se trouvait face au gâchis que pouvaient être nos vies ?
De ma réponse avait jailli toute la souffrance que suscitait en moi ce sujet. Pourquoi ne l’avait-il pas bravée ? Ne se doutait-il pas que rien n’était résolu entre nous ? Qu’aurions pu nous dire en si peu de temps ? Que nous nous aimions malgré tout. Il n’a rien dit de cela. Fallait-il que ce soit nous qui le lui disions ? Est-ce ce qu’il voulait entendre ?

Ai-je jamais pu aimer mon père ? Je l’ai beaucoup méprisé, je l’ai détesté. Privée de sa protection, de son attention, de son écoute lorsque j’étais petite. Il ne m’a jamais touchée au sens propre comme au figuré sans que ce ne soit désagréable. Comment aurais-je pu lui dire que je l’aimais ? Comme toutes les petites filles du monde, j’en avais pourtant besoin. Il ne me manque pas parce qu’il est mort, il m’a toujours manqué. Maintenant c’est sûr, plus rien jamais ne viendra de lui. Cette certitude est la seule différence. En acceptant sa mort, je cesse d’attendre, il ne me manquera plus. D’une certaine façon c’est un soulagement.
J’ai été là jusqu’au bout. Jusqu’à son dernier souffle. D’abord, il y eu l’avant dernier qui semblait être le dernier puis un sursaut qui fait tellement peur. On s’attend à ce que ce soit la fin et une dernière inspiration débusque notre désir morbide. Etre là, lui survivre.
J’ai tout de même obtenu du prêtre qu’il vienne en urgence. Le prêtre a posé un regard sur la seringue à diffusion lente. A-t-il réalisé ce qu’elle contenait ? Mon père a eu l’extrême onction à laquelle, je crois, il tenait. L’espérait-il sans même avoir à prononcer un mot ? J’ai les ai mis main dans la main, il a pu ressentir ce contact, j’en ai la certitude. La proximité de l’homme d’église, l’expression de sa foi, n’était-ce pas ce qui comptait le plus pour lui ? Ne lui ai-je pas donné ce qu’il désirait profondément ? Il est parti juste après.

J’aurais dû réaliser ce que ce produit signifiait. J’aurais dû le prévenir, vérifier qu’il était lucide. J’aurais dû lui demander s’il voulait vraiment ce produit si vite. Ne voulait-il pas parler au prêtre ? Je n’avais pas réellement conscience de ce qui allait se produire. Je n’imaginais pas que nous vivrions la dernière nuit de mon père. Est-ce que je tenais là une revanche ? Est-ce là le fardeau, la culpabilité que je porte ? Je n’ai pas pu protéger mon père, lui donner l’amour dont il avait besoin, ma réponse avait été limpide, il savait.

Nous étions chacun à demi présent, lui drogué, « suicidé », moi affectivement absente devant ce moment d’angoisse extrême tant que la dose n’augmenta pas l’inconscience. J’étais avec lui, lui tenais les mains, le calmais, appelais l’infirmière. En apparence, je faisais tout ce qu’il y avait à faire mais intérieurement, j’étais insensible, coupée de mes émotions vivant l’instant comme dans un songe. Etait-ce une protection devant l’horreur que représente la panique de l’étouffement ? Etais-je le miroir de son choix ? L’extrême angoisse que j’ai lue dans ses yeux à cet instant a-t-elle été l’expression d’un profond regret face à ce choix ? Un instant, j’ai eu un sursaut, une clairvoyance, il fallait arrêter ce produit ! Ce n’était pas ce qu’il voulait ! J’ai appelé l’infirmière qui a évalué la situation. Elle a estimé qu’il était déjà trop tard et a augmenté la dose au contraire. Mon père a sombré dans l’inconscience.
Mon père n’est pas mort du cancer, il est mort d’insuffisance respiratoire sous l’effet d’un puissant tranquillisant. Est-ce le seul moment de vérité qu’il ait eu dans sa vie ? Mort d’avoir tellement aspiré à la tranquillité ? Ai-je eu droit à son vrai visage ?

Avec le temps, sa faiblesse désarme ma colère. Je me sens coupable. Je n’ai pas été à la hauteur. Me suis-je vengée ? Je n’en tire aucune jouissance, que de la souffrance. Je n’ai jamais pu lui dire : « Je t’aime papa. » C’est injuste. C’est peut-être ce qu’il attendait pour trouver la force d’affirmer ses choix et mourir dignement. C’est peut-être ce qu’il attendait pour se sentir prêt à mourir. Je l’en ai privé, tout comme il m’a privée. Finalement, je me suis privée. Je n’ai pas pu et maintenant j’ai besoin de dire ma peine.
N’ai-je pas, comme lui, seulement été faible et dépassée ?
Le médecin lui a-t-il donné la possibilité de choisir en pleine conscience des conséquences de ses choix. Lui avait-on clairement indiqué la puissance de ce traitement vu son état ? Savait-il qu’il n’avait concrètement plus de temps du tout ?
Ne s’était-il pas lui-même jugé coupable vis-à-vis de sa chère église ?
De quoi souffre-t-on le plus ?