Ici il y a de l'espace

Penser un village.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Tout le monde m’appelle Grand Fred. Je suis né dans une petite ville dans le Haut-Rhin le 14/07/1979. Précision.

En 2013, après sept ans de rue, j’ai fait un AVC, hosto direct. Après ça, si je retournais dehors, mon espérance de vie était pas garantie. Depuis deux ans, je vis aux berges de l’Ain, une résidence Adoma pour des gens qui viennent de la rue, à Strasbourg. C’est un peu particulier, c’est parti de l’association Don Quichotte. On a monté la nôtre fin 2006 suite aux mouvements de Paris. On était sept à la base, parce qu’en Alsace, il faut être sept, c’est le droit local. J’étais secrétaire et je m’occupais de la gestion des campements, des gens, que ça se passe bien, qu’il n’y ait pas de tentes brûlées, pas trop de bagarres. On était un gros mouvement, au plus fort en 2007 : on était cent cinquante. On a défendu notre propre cause. Les gens, les citoyens, eux ils nous soutenaient. Les Restos du cœur nous donnaient de quoi manger et un magasin de sport nous a même filé trente tentes. Mais la ville était butée. Le 24 décembre 2009, comme rien ne bougeait, on a fait une crèche surprise à la cathédrale où on a installé des tentes. Sur les trente personnes, presque toutes ont trouvé un hébergement d’urgence. C’est triste de voir qu’il y a souvent besoin d’un rapport de force pour répondre à l’urgence. On a tout arrêté en 2010 ; depuis il ne se passe plus rien. Pourtant, j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de gens à la rue. Beaucoup de jeunes, ouais.

Le terrain sur lequel s’est construit le village, c’est nous qu’on l’a trouvé. Il n’y aurait rien si j’avais pas fait tout ça. On est vachement proches de la ville. Il y a une ZI à cinq minutes où on peut faire nos courses. Le premier tram est pas loin non plus. Puis dans le chalet, on entend pas l’autoroute juste derrière. Ou alors peut-être que je me suis habitué, je sais pas. On est vraiment bien situés. C’est neuf, il y a même la clim. Le cadre est agréable. Je suis au chalet partagé numéro huit, chambre une. Oh, c’est grand, il y a de l’espace, chacun sa chambre et une cuisine et salle de bains communes. L’autre, quand on se croise, ça va. Je suis bien tombé. Ça fait deux ans que je suis ici, au « village ».
Ils sont sept intervenants sociaux Adoma et on est une trentaine à vivre ici. Il y a un poulailler, c’est nous qu’on a voulu. On fonctionne comme un petit village, ça marche bien. Tous les mois, il y a un conseil de village, on se réunit tous, on a vraiment la parole sur ce qui va, ou pas. C’est un seuil haute tolérance, on peut vivre avec des animaux. J’ai un aquarium avec trois poissons, avant j’avais un rat. Il y en a pas mal qui ont des chiens. Il suffit de demander à la direction, ils sont souples, à l’écoute.
Il y a des étudiants en sport qui viennent. Alors j’en fais un peu, à mon rythme. Il y a un mois de ça, on a fait du canoë-kayak. On fait des gâteaux aussi. On fait une fois par semaine un repas avec les villageois. C’est ça le concept : pas trop nombreux. Ça reste humain. Elle est bien la directrice, elle a adhéré au projet. Ce qu’est bien c’est que c’est libre, il y a tout à faire. C’est construit avec les villageois. Sans nous, ils peuvent rien faire. C’est une micro société en fait. Ils nous acceptent comme on est, ils nous laissent le temps de nous poser. Je suis mieux qu’il y a deux ans, je me sens bien ici, moins tendu, plus calme. Ce lieu, je l’ai pensé, je l’ai voulu. Je suis bien là.

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J’aimerais bien me rapprocher de ma famille et bosser dans la restauration collective, comme avant. Le truc c’est que j’ai aucun diplôme. Enfin si, j’ai un BEP paysagiste mais je peux plus à cause de mon dos. J’ai travaillé dans l’humanitaire chez Emmaüs International pendant trois ans, j’ai accompagné les convois en Amérique latine, j’allais là-bas, je recensais les besoins sur place. Je revenais en France, je donnais ma liste et on agissait en conséquence. J’avais dix-neuf ans quand j’ai commencé ça, j’ai eu un gros coup de bol de rentrer là-dedans. Puis j’ai voulu faire autre chose, je le regrette. Après, j’ai bossé dans la restauration collective, dans les cantines. Après, j’ai eu des problèmes.

J’ai pris vingt-quatre mois pour outrage lié à l’association. C’était vraiment politique. Fermes, hein, j’étais incarcéré direct. C’était affreux la prison. Moi qui ai l’habitude d’être en plein air… J’ai eu une petite remise de peine, pas grand-chose. Ils m’ont mis ailleurs après, là ça allait un peu mieux. C’était un centre de détention avec portes ouvertes. J’étais plus ou moins en semi-liberté. J’ai eu de la chance que la ville ait besoin d’un paysagiste. C’est physique, je partais le matin à 7 heures, je rentrais à 18 h 30. Tous les jours sauf le dimanche. C’est un métier passionnant. Je fais un peu de jardin ici aussi. C’est comme la cuisine, on apprend tout le temps.

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Il y a longtemps, j’habitais en Auvergne. On avait des chèvres et des ânes avec ma copine. On s’est séparés. J’ai pété les plombs. J’ai pris mon âne, je me suis tiré sur son dos. Là, ça a été la rue, appart, la rue. J’ai pas de nouvelles de cette fille, je n’en veux plus. Depuis il n’y a eu personne d’autre. Je ne veux pas m’attacher. Avec la gueule que j’avais, je pense pas trop que c’était possible en même temps…

Ensuite j’ai eu une association pour rendre l’équitation accessible aux jeunes des quartiers défavorisés. Ça a duré un moment, une dizaine d’années, on avait vingt-cinq chevaux. J’en avais cinq à moi. J’ai encore une jument de quatre ans. Parfois elle vient sur le terrain, là, derrière. Avant qu’il y ait les chalets, je mettais mes chevaux ici.
En 2008 j’avais un F2, on était quarante dedans. Je louais cet appartement, en plein quartier bourgeois. Les voisins n’ont jamais trop rien dit mais le proprio tirait la gueule. Mais je ne pouvais pas laisser les gens crever de froid dehors… Maintenant j’apprends un peu à penser à moi. C’est difficile. Je me suis occupé des autres, mais pour moi j’ai fait quoi ? C’est pour ça que je suis en conflit avec ma famille. Ils ne comprennent pas trop. J’ai encore quelques liens. Ils sont tous rangés, ils ont leur petit boulot. J’ai six sœurs et huit neveux et nièces. Je suis le seul garçon. On est une grande famille. Mon père il est maintenant à la retraite, il avait son entreprise de transport. Ils sont divorcés. J’ai plus de facilité à parler avec ma mère. Elle n’a pas les moyens de m’aider, elle ne peut pas.

Je suis en train d’écrire mon histoire, pour laisser une trace. À part moi, il n’y a personne qui peut la raconter.