Si de loin, puisque nous (...)

Enterrer son frère.

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Mon frère est mort il y a près de quatre mois. Si j’en viens à écrire, ce n’est ni pour me plaindre, ni pour rabaisser l’écriture à une thérapeutique, mais pour lui rendre hommage et modestement diminuer le manque de témoignages sur la mort d’un frère. Sans doute a-t-on raison de blâmer le silence de ceux qui, comme Malraux, sachant écrire, devraient faire de leur souffrance une lueur pour les autres. Jusqu’ici, tout mort me paraissait, comme à bien des gens, être uniquement un fils, un mari, un père. Lisant ainsi la biographie de Pascal écrite par sa sœur, je ne prêtais nulle attention à son point de vue et ne songeais pas qu’elle a pleuré ce génie avec des larmes fraternelles. Or, il est rare qu’on ne soit pas aussi un frère. Par conséquent, cette mort, qu’on croit exceptionnelle et d’autant plus injuste, s’avère en réalité fréquente. Et cette fréquence me console en partie, parce qu’elle me fait ressembler aux autres.
Mon frère est mort quatre jours avant ses dix-neuf ans. Il était ivre et jouait à conduire vite, selon ce qu’il m’a semblé devoir comprendre. Le passager a survécu, mais je n’ai ni le rôle, ni l’envie, ni la force de l’entendre et de le réconforter. C’est à l’enquête, dont j’ai appris l’existence deux mois plus tard, contraint alors à recommencer mon deuil, d’établir les faits, les responsabilités de chacun, en particulier d’une autre voiture.

Ma sœur et moi revenions de la finale du Tour de France, quand elle a aperçu sur son téléphone un message à demi inaudible. Quelle escroquerie pouvait vouloir à une jeune fille un homme de cinquante ans ? Il a rappelé après quelques minutes, longues pour nous d’interrogations. J’ai décroché. C’était le maire-adjoint de sa ville. Et je ne peux que remercier la délicate gradation de son annonce, peut-être simple technique de communication, grâce à quoi j’ai compris, avant qu’il ne me la dise, la mort de mon frère comme inéluctable et par conséquent réelle, et conservé ma lucidité pour l’apprendre à ma sœur. Il a ensuite fallu, chacun de son côté, prévenir les uns et les autres, si bien que je n’ai pu la consoler en ces premières heures, l’abandonnant aussi le lendemain afin de préparer son enterrement. L’abandonnant aux trop nombreux messages de sympathie adolescente, souvent maladroite, égoïste et malsaine, où la sœur doit réconforter les amis, veiller par quels moyens ils viendront aux funérailles – bien qu’elle-même n’ait pas à accomplir les démarches, à décider de son cercueil, à vider son studio.

Les pompes funèbres visent, comme toute entreprise, aux bénéfices. Les vendeurs y sont des conseillers à l’élégance trop parfaite, au discours trop empathique, pour ne pas profiter de la douleur avec des produits standardisés, mais mièvres, et onéreux, donc dignes. Du moins cette rhétorique permet-elle, par le désamorçage de la douleur, d’organiser les funérailles comme un achat presque anodin. En dépit de l’urgence, j’ai l’impression apaisante d’avoir enterré mon frère d’une juste manière : notre mère était présente malgré ses fautes, et sa famille d’accueil, qui lui a donné, quoique provisoirement, la famille que je ne pouvais, a pris part à la célébration. Cependant, je n’y serais parvenu sans mon père, tant le moindre choix entraîne d’hésitations. De la sorte, cet enterrement est en même temps un hommage à l’humanité qu’il s’est efforcé de m’enseigner. Il a été aussi, je l’espère, une exhortation à la sérénité, car c’est à cela, si éprouvant en soit le chemin, que doit mener le deuil. Ma sœur et moi avions, en guise de musique liminaire, choisi le « Prologue » de Harry Potter, un de nos plus heureux souvenirs et, désormais, le doux début d’une chose encore inconnue. Et, par une belle coïncidence, le toucher du cercueil s’est achevé sur les notes finales de « l’Aria da capo » des Variations Goldberg. Ma mère elle-même, alors qu’elle perdait le dernier enfant attaché à elle, était d’un calme inhabituel, sans doute grâce à la présence de son infirmière, et n’a finalement exercé sur ma sœur aucune pression affective. Je n’éprouve plus pour elle, je m’en suis rendu compte alors, aucune haine, mais une pure indifférence. Seule m’importe ma sœur. Même si je doute parfois être un soutien à sa douleur, d’autant qu’elle possède plus de force que moi-même. J’essaye de lui montrer des exemples d’espérance, ainsi que peut l’être, fait pour un fils mort à la guerre, le Musée Camondo. Nous continuons à parler normalement de notre frère. Je ne pense ni trop la protéger, ni attendre qu’elle le remplace. Et finalement sa joie de vivre me fortifie.

Lorsqu’elle est rentrée chez elle après l’enterrement et ses derniers jours de vacances avec moi, elle pouvait mener son deuil dans les conditions les plus favorables. Comme si cette mort était arrivée à un moment opportun. Non qu’elle soit moins douloureuse, mais ma sœur n’aurait eu, il y a quelques mois, les mêmes soutiens. De notre mère, elle se détache paisiblement. Elle s’habituait à l’absence de notre frère, qui avait tout juste déménagé. Elle s’est, mieux que lui, intégrée à leur famille d’accueil, et, grâce à sa mort, ne dissimule plus ce placement. Elle possède, enfin, de fidèles amitiés, ainsi qu’un petit-ami – leur étreinte d’adieu devant le caveau juste scellé demeurera sans doute le plus beau souvenir de l’enterrement, comme un passage de relais du frère mort à l’aimé.

En dépit des démarches, son décès me reste une abstraction. Si les organismes sont la plupart du temps efficaces et prêtent foi à un simple demi-frère, il faut souvent répéter les mêmes formalités afin de rectifier les erreurs, car l’assurance continue de prélever sa cotisation, car la sécurité sociale écrit à son adresse au lieu de la mienne, car son entreprise envoie un solde de tout compte que je dois signer à son nom. D’autres procédures sont plus aberrantes, tel le préavis requis par la salle de sport ou le dossier de chômage que le patron est contraint d’établir. D’autres, plus douloureuses : découvrant mon existence, la secrétaire de son école présume que je n’avais aucune relation avec lui, et l’assurance rembourse « les frais suite à l’événement du 26 juillet 2015 », dans un euphémisme moins pudique que violent par sa négation de la réalité. Il convient, d’autre part, de fermer ses comptes internet. Il faut donc les rechercher au moyen de ses pseudonymes, avec la certitude de ne pouvoir tous les identifier. Les sites n’envisagent pas nécessairement la mort de leurs clients, ou bien consentent, non à clore le profil, mais à le faire commémoratif, à condition que l’on prouve un décès au même nom. Rien, par conséquent, ne peut être fermé. Rien, ni ses photographies, ni ses textes poétiques, ne peut être récupéré de ses anciens comptes qu’il ouvrait, fermait, au gré de ses flirts, et qu’au même rythme on supprimait de nos contacts. Ils resteront donc, inutiles et possiblement piratés. Le respect de la vie privée importe moins que son exploitation financière. Ainsi, de temps à autre, une notification rappellera son anniversaire ou une publication populaire, telle l’annonce de sa mort. Tandis que ses contacts sont déjà suggérés en amis. Faut-il alors pirater ses comptes ou les laisser comme un mausolée virtuel, à la fois intime et voyeuriste, où la commémoration se réduit à des photographies sans lui d’adolescents égocentriques, et à deux ou trois mots d’admiration stéréotypée et mal orthographiés concernant leur beauté ?

Mes souvenirs de lui s’inhibent pour la plupart. Quelques-uns seulement surgissent sous la forme vague d’idées désincarnées et indolores. Sans doute parce que sa mort est un bouleversement trop radical pour devenir d’un coup une réalité consciente. Il ne s’agit pas cependant d’un déni. De même que je ne réduis pas mon frère à un mort parfait, de même je dois me confronter à ce changement dans la mesure où il importe non de survivre, mais de lui trouver une place juste : ni infidèle ni obsessive. Ces premières étapes prétendument nécessaires du deuil que sont le choc, le déni, la culpabilité et le marchandage, il ne me semble pas les éprouver. Comme tout schéma, elles simplifient la réalité. Pourquoi me sentir coupable de l’avoir aimé ? Malgré mes erreurs, hélas universelles, je crois, sans orgueil aucun, avoir tenté au mieux de lui apporter l’équilibre que sa mère empêchait. Je ne ressens pas plus de colère envers lui que je n’en ai pour elle. Je pleure bien plutôt sa vie achevée avant qu’il n’ait pu en construire le sens. Et je voudrais parfois être mort à sa place puisqu’au moins, il a donné une raison à la mienne. Ma douleur, en effet, mérite moins que lui la pitié. Non seulement je vis, mais je peux – et dois même – amarrer son passage. Seuls suscitent ma colère ceux qui lui ont refusé tout soutien. Ou ces amis prodigues d’analyses et de conseils, quand la parole possède plus de maladresse que leur présence, et quand leur sympathie, prétendant m’expliquer mon deuil, m’en dépossède. Or, s’il me paraît insensé de vivre sans mon frère, j’y suis contraint. Je dois penser ce fait moi-même, sans le marchander non plus, sous prétexte qu’il serait injuste.

Mon deuil, pour défini soit son but, est une suite de tâtonnements, et je ne peux y avancer qu’en maintenant ces seuls repères que sont dormir et s’alimenter sous peine de me détruire. La douleur n’a pas à tourner sa violence contre nous-même, ni à se manifester sans relâche pour être sincère. Elle a besoin de s’inventer. C’est-à-dire de découvrir par quels truchements exprimer son individualité. C’est, pour ma part, grâce au son fragile, esseulé, de la viole de gambe, comme celle de La Plainte de Caix d’Hervelois, et grâce à la flûte gracile, marmoréenne de la « Danse des Esprits Bienheureux » de l’Orphée de Glück, que j’ai réellement commencé à pleurer, après avoir, durant le premier mois, cherché à travers bien des requiem et des messes des morts, non pas tant à me complaire dans une certaine morbidité ou à travestir sa mort en symboles, qu’à l’inscrire rituellement dans une tradition humaine. A pris sens aussi mon envie d’écrire de la poésie, vaine jusqu’ici, car sans autre but que de faire de l’esthétisme. En dépit de leur thème différent, lire le tombeau inachevé de Mallarmé pour son fils, L’Amour des amours de Jacques Pelletier du Mans, les Contemplations de Hugo, traduire ou réécrire des poèmes chinois, des sonnets de Pétrarque, des ghazals de Hafez, me sont une expérience plus humaine et apaisante, plus émouvante et exacte que la plupart des témoignages. Tandis que ces textes-là me font mieux réfléchir à la singularité de ma douleur, il y a en ceux-ci trop d’erreurs d’expression, trop de clichés, de mièvrerie : loin d’affronter la réalité avec ses incertitudes, ils se blottissent dans des poncifs impersonnels, comme dans un savoir qui n’est pourtant qu’un assemblage de mots. Quel réconfort d’appeler mon frère « mon ange gardien », quand j’ignore ce qu’il en est d’une vie après la mort ? Que ma sœur ait recours à de tels mots, je le comprends en raison de son âge. Je suis même rassuré de la voir lire volontiers un livre de témoignages que j’avais acheté pour elle : contrairement à mes craintes, elle n’esquive pas son chagrin, si différemment de moi qu’elle l’éprouve. Quoique nécessaire soit l’existence de lieux où s’exprimer, ces sites, ces associations, le deuil est une affaire trop intime pour créer des affinités. Même ici, la sympathie tient moins d’une compréhension d’autrui qu’elle ne reste superficielle, égocentrée : faute de consoler, sinon de manière convenue, on répond en parlant de soi. Or, un témoignage approfondi et personnel, outre qu’il est une aide pour soi-même, doit permettre à l’autre de trouver sa parole. Et cela d’autant plus que le deuil fraternel, méconnu, est souvent mal accompagné. Combien difficilement ai-je découvert si peu de textes à son propos. Combien plus aisément des espèces de poèmes, les mêmes d’un site à l’autre, des articles sur les lions Jéricho et Cecil ou sur les frères Kouachi, des liens à propos du Conte des trois frères dans Harry Potter, ou l’avis de décès d’un certain Frère Ours.

Certes, il m’arrive de m’interroger au sujet de l’âme. Je songe que mon frère n’a guère connu de mort avant lui-même, qu’en conséquence nul ne le guide dans sa nouvelle solitude, à moins que mes prières n’intercèdent auprès des miens. Plus encore me questionne, outre son destin, le sens de sa mort, duquel j’espère un réconfort. Est-elle, suivant la supplication de Rilke à Dieu, pour chacun d’entre nous, « sa propre mort / Qui soit vraiment issue de cette vie » comme son fruit, de sorte que, si brève ait été celle-ci, elle possède une forme de perfection ? La gendarmerie n’ayant pas achevé son enquête, je n’ai aucune réponse. En aurais-je même un jour ? Peut-être, mon frère, n’étais-tu voué à l’équilibre. Je croise, cependant, ton regard sur une photographie : tu vivais, et tu pouvais vivre. Ta mort devient désormais si essentielle à mon existence qu’effroyablement elle me définit pour partie. Je ne suis plus un frère, mais un frère endeuillé et, à cause de cela, contraint d’écrire sur moi-même. Malgré les morts si nombreuses et si diverses que j’ai vécues depuis l’enfance, tu es, d’une manière paradoxale, mon premier cadavre. C’est à peine, toutefois, si je t’aurais reconnu. Pour faire ta vision supportable, on t’avait maquillé. Et ce maquillage vieillissant lissait tes traits, colorait ta peau d’une teinte inexacte, au point que seuls la forme de ton oreille, ton sourcil gauche rasé, la courbure de ton nez, ont effacé mon doute quant à ton identité. Ton cercueil avait été placé en diagonale, dans le coin droit d’une chambre funéraire au nom de suite d’hôtel, où les murs, les draperies, les meubles, la lumière avaient une douceur affectée, afin que rien ne meurtrît le regard dans une tentative de bannir la mort. Dès lors, si la vue de ton cadavre forme une transition nécessaire entre les mots annonçant ton décès et la radicale altérité de l’urne, à quoi bon s’attarder là où tu n’es pas, devant un corps qui n’est plus toi, quand bien même on souhaiterait, restant encore, pouvoir prolonger un peu ta vie ? Et d’autres attendent leur tour derrière la porte.

Ma vie est à présent un double compte. Celui du nombre de jours qui s’écoulent depuis sa mort – et il m’effraie de constater que non seulement le monde n’est nullement affecté, mais qu’insensiblement le temps nous éloigne loin de l’autre : dix-neuf années auront bientôt passé. Celui aussi du temps à vivre sans lui, bien que j’espère mourir aussi tard que possible, c’est-à-dire à un moment où ma sœur sera vieille. Ce que j’ai fait pour elle et lui – et qui est sans doute la meilleure part de moi-même – je le ferai encore pour elle. D’une autre manière cependant. Peut-être à la manière d’un frère et non plus aussi d’un père. Je reprends après longtemps des recherches sur notre grand-mère maternelle. De celle-ci, je ne leur ai guère parlé, ne sachant ce que pouvait représenter pour eux cette inconnue, craignant de creuser leur blessure de ne pas avoir de famille. Malgré l’impression que j’ai de te sacrifier en faveur de notre sœur, il faut tirer leçon de certaines erreurs et, tel un rempart, lui rendre un passé, l’ancrer dans une histoire. Et, à présent que sont retrouvés les noms de nos ancêtres, puis-je espérer que leurs âmes te guident dans ces lieux inconnus de toi ? A défaut de disposer, pour restituer la vie de notre grand-mère, d’un héritage matériel et de témoignages moins inexacts que ceux de ma mère et de sa famille, je peux imaginer ce qu’elle a probablement été, à partir des archives et d’études sur son milieu géographique, social, historique. Et en particulier sur l’exode de 1940 – cette rupture sans doute fondatrice qui l’a fait fuir à pied, à l’âge de huit ans, durant plus de cinq-cents kilomètres, sans parents ni retour, et en témoin de la mort de son frère sous les rafales des stukas. À ma stupéfaction, sa mère et son père sont morts trente ans plus tard dans sa région d’origine. Pourquoi donc, déclarée pupille de l’État, ne les-a-t-elle jamais revus, alors que la plupart des enfants sont rentrés chez eux au bout de quelques mois ? Pourquoi sa ville de naissance, informée de sa mort, est-elle inconnue dans son acte de décès ?

À force d’être ma seule occupation, mon deuil me pèse. Au point que je voudrais quelquefois, pour y mettre un terme, pouvoir répudier mon frère. Dès lors, pourtant, que j’essaie de m’adonner à d’autres tâches, il me semble perdre mon repère, mon identité. Comme si je n’avais plus de raison de les accomplir. Comme si je n’étais plus moi-même et que je trahissais, en éprouvant de nouvelles joies, non pas tant mon frère que les préceptes du deuil. Il s’agit là, bien sûr, d’un sentiment absurde. Mais d’une absurdité plus facile et plus séduisante que les efforts nécessaires pour parvenir, au prix d’affrontements lucides avec la réalité, à une sérénité bien lointaine. De fait, parfois, j’imagine avoir pu proposer à la mort un échange plus juste entre lui et moi. Aussitôt la raison me rappelle combien serait illusoire un tel retour en arrière. Une vie laissée à ce prix ne lui apporterait-elle pas, au lieu de l’équilibre espéré, une culpabilité plus propre à le détruire que ses jeux avec l’alcool, dans lesquels s’exprimaient déjà sa fragilité d’être sans père, ses remords à l’égard des négligences et du mal-être de sa mère ?

Il ne reste à présent qu’à signer le devis du monument funéraire. Pour des raisons différentes, son choix s’est fait aussi difficilement que celui de l’emplacement au columbarium. Lors de ma première visite, m’ont rasséréné ce paysage de fleur, de gazon et de pierre à l’ombre des arbres, ce banc en son centre telle une invitation au repos ou à la lecture, éléments plus vivants que les alignements des tombes. Là, en effet, la mort se fait moins anormale, moins contraire à la vie, mais replacée dans le cycle naturel, où niche l’oiseau et butine l’insecte. Les cases cinéraires, toutefois, sont empilées les unes sur les autres, pareilles à un immeuble. Certes par trois seulement, mais de telle sorte qu’on s’y recueille sans intimité, les noms d’inconnus sous les yeux, voire leur photographie, et parfois dans la présence hâtée de leurs proches. Seul un soliflore, en outre, permet de les fleurir. Encore moins peut-on y mettre des objets. Entre ces colonnes, de petites tombes comme je n’en avais jamais vues. Il s’agit de cavurnes, explique la conservatrice du cimetière : des sépultures familiales où peuvent être déposées plusieurs urnes, et par conséquent plus personnelles. Ce moment de fixer un lieu pour les cendres de mon frère donne soudain à sa mort une réalité telle, qu’on voudrait à regret laisser à d’autres ce soin.

Et on erre au milieu du columbarium dans le doute et les larmes… Ce caveau près des arbres, à travers lesquels on distingue les champs voisins, ce sera là. Quant au monument, il faut le choisir dans des catalogues presque identiques chez bien des pompes funèbres, parmi des modèles efféminés, aux mièvres courbes de cœur et d’un granit gris aussi laid que désuet. Comme si ces bons sentiments étaient la manière la plus vraie d’aimer, alors qu’ils offrent à ces entreprises meilleurs image et bénéfices. Ainsi, certains vous culpabilisent de demander des modifications, qui, par ailleurs, dépouillent les concepteurs du fruit de leurs œuvres. Des œuvres si populaires que plusieurs en ont été installées au cimetière par leurs soins. D’autres, en revanche, commerciaux plus compréhensifs, dessinent divers croquis suivant vos souhaits, qu’ils retouchent pour des raisons avant tout esthétiques, et cherchent la pierre la plus proche du blanc envisagé, quand beaucoup en refusent l’emploi : outre qu’ils sont plus onéreux, le marbre et le comblanchien jaunissent et s’érodent. Mais ce vieillissement de la pierre, ne confère-t-il pas à celle-ci la sensualité du grain de la chair, la beauté vivante que ne possède pas l’impeccable granit ? Du reste, je suis las. D’une part, il faudrait trouver de nouveau un modèle susceptible de plaire, sinon à nous tous, du moins à la plupart – ma sœur a, par ailleurs, eu ce beau geste de solliciter l’avis de notre mère, finalement identique au nôtre. Et d’autre part, je devrais encore examiner des dizaines de photographies de stèles, faire de minutieux schémas, demander d’autres devis à des entreprises plusieurs fois sollicitées.

Il m’est d’autant plus difficile de trancher tous mes doutes, que presque personne ne saisit la forme exacte de ma relation à mon frère. Aussi l’intelligence de mon meilleur ami, son affection profonde pour lui, m’apportent-elles un réel apaisement. Je regrette parfois les avoir fait se connaître, dans la mesure où il souffre par ma faute. Cependant, je trouve en lui quelqu’un avec qui partager des souvenirs communs. Et la justesse de sa pensée est un miroir où se reforme la mienne. Il n’a pas, en effet, cette complaisance qui craindrait de contester mon avis, de porter plus loin ma réflexion. Et ses arguments, soucieux de la justice à laquelle je m’efforce, confirment souvent mes choix. La mort de mon frère, néanmoins, ne doit pas nous rapprocher par un transfert ambigu ou dans une communion de nos douleurs. Pas plus qu’elle ne doit m’exiler des autres, comme si vivre et aimer m’étaient interdits. C’est pourquoi je n’ai pas voulu prolonger mes vacances par un arrêt-maladie : ces quatre semaines m’avaient permis d’enterrer mon frère, de commencer les démarches et mon deuil dans un esprit plus libre que s’il m’avait fallu travailler de front. Je n’ai prévenu que de rares collègues et ma directrice, qui s’est contentée de dire que cela allait être difficile, vérité plus consolante qu’une bienveillance sincère et désemparée. Il importe, en effet, que le travail me soit un moment de trêve consacré à d’autres pensées, à d’autres affaires, et celles-ci imposent justement, pour être menées à bien, qu’on ne s’effondre pas. Toute empathie, au contraire, m’affaiblirait selon un cercle vicieux, de sorte que je n’aurais plus qu’à m’arrêter et à rentrer chez moi. J’ai demandé seulement d’indiquer que mes vacances avaient été difficiles, afin que soient évitées les questions sur ma fatigue, auxquelles je ne peux répondre que par un haussement d’épaules ou avec un humour un peu faux. Heureusement, la routine et les gestes habituels reviennent aussitôt. Les tâches s’exécutent aisément, engendrent même un certain plaisir, puisqu’elles ne sont pas une liquidation.

Je n’ai guère, malgré tout, l’impression d’avancer. Il m’arrive encore, par exemple, de me dire que je dois lui parler de ceci, de cela, tant les habitudes se perdent malaisément. Christian Bobin ne décrit-il pas lui aussi cette même stupeur, cette même difficulté, lorsque, le téléphone sonnant, il s’attend à entendre la voix de l’amie morte depuis plusieurs mois ? Si, durant les quelques jours d’arrêt que ma douleur requiert présentement, je puis me confronter sans esquive à la réalité de sa mort et à la nécessité de l’adieu, il me semble façonner par ce texte un autre être que lui-même. Je n’ai pourtant pas cherché à le styliser comme le ferait un poème. Et la parole est pour la conscience la meilleure des maïeutiques. Aussi, de temps à autre, me répété-je comme un mantra son nom, parce que lui seul paraît le contenir totalement. J’ai trié, dans le même but, les photographies de lui, avant de les donner aussi à ma sœur, car elle est désormais la gardienne de leur enfance. D’une enfance dont il ne reste presque aucun objet, dont s’éloignent certains lieux, certaines personnes, notamment leur mère. Ces images, toutefois, ont l’air de fictions, d’hallucinations : elles sont lui et à la fois ne le sont pas. Comme si jamais il n’avait vécu et n’était pas encore mort. D’autres fois, bien sûr, leur vérité me bouleverse : j’y retrouve, plus qu’un souvenir plat, l’épaisseur, la chaleur de son corps vivant, de même que, dans le métro, mon esprit s’est mis à corriger les traits d’un adolescent afin de voir les siens. La douleur, suivant la progression cyclique du temps, se ravive à de certains moments. En particulier à l’approche de Noël, qui, partagée avec lui et notre sœur, avait un sens et qui devient dorénavant l’ultime moment vécu ensemble, en sorte qu’il faut cette année à la fois s’en abstenir et ne pas en priver celle-ci. Enfin, nombre de questions n’ont pas été encore résolues. Notamment sur ce qu’il convient de faire de ses textes, dont le petit vaudeville qu’ils avaient joué tous deux : le conserver en l’état pour soi-même ou le développer afin de le rendre public ? Ou bien encore sur le déroulé de son accident : c’est par le hasard d’une convocation de sa famille d’accueil à la gendarmerie que nous avons découvert l’existence d’une enquête à ce sujet. Certes, nous en aurions été nécessairement tenus informés. Je voudrais simplement ne pas avoir cru posséder, dès le départ, une version certaine de sa mort. Il serait néanmoins absurde de se torturer en conjectures invérifiables sur la raison de ce silence, peut-être seulement dû à une mécompréhension entre le gendarme et moi, dans la mesure où, pour l’essentiel, ses explications présentes ne diffèrent guère de ses premières indications. De la même manière, je mets de côté cette enquête, ne m’interroge nullement à son propos, tant qu’elle n’a pas été menée à son terme. Il importe seulement que le passager ne tronque plus son témoignage et que soit élucidée la responsabilité du conducteur de la deuxième voiture. C’est-à-dire la manière exacte dont il n’a pas prêté assistance à mon frère, sans qu’on doive songer à l’hypothèse d’un meurtre, même involontaire, contrairement aux rumeurs de ses amis appelant à une vengeance par soi-même. Ma sœur, heureusement, sait garder raison et distance vis-un-vis d’une violence plus susceptible d’aggraver la situation que de la résoudre. J’aurais bien sûr, pour ma part, préféré une réalité plus simple, une bêtise adolescente. Mais du moins ai-je eu la chance d’avoir un frère, de l’aimer et d’en être aimé.