Le jour d’après

Paris, le 14 novembre.


Je suis arrivée à Paris le samedi 14 novembre. D’habitude je débarque toujours à Montparnasse le vendredi soir, ça fait un soir de plus pour sortir dans le 11e, ce quartier que j’adore, où j’ai vécu dix ans : 37 rue de Montreuil, 44 rue de Chanzy, 5 rue Pache, 166 bis rue de la Roquette, etc. Le 11e pour moi c’est entre le faubourg Saint-Antoine et la rue de la Roquette, Bastille et boulevard Voltaire. Pas la peine d’aller plus loin, il y a tout ce qu’il faut dans le carré pour faire la fête, boire des bières pas chères, se marrer avec des gens qu’on connaît plus ou moins, traîner, être libre, léger, soi-même.

Bref, d’habitude je débarque à Montparnasse le vendredi. J’arrive de Lorient où j’ai grandi, et où j’habite à nouveau depuis un peu plus d’un an. Souvent, il est tard. Mais j’ai tellement hâte de retrouver mon quartier que je vais directement de la gare à Faidherbe-Chaligny sans même prendre le temps de poser mes bagages chez ma sœur qui habite pourtant à deux pas, rue Voltaire. Là, je prends une première bière au Métro, faubourg Saint-Antoine, pour me détendre du voyage. Premières « cordialités » et vannes de bienvenue avec « Chéché » derrière le bar et je retrouve les têtes connues, copains du quartier ou habitués. Les minutes coulent comme les pintes, ti-punchs et cuba libre se vident. On est bien, tranquilles, mais la plupart du temps on embraye vite fait à La Liberté, le petit bar jaune musico-anarcho-bobo juste à côté. Et puis quand on a envie de prolonger, on va quémander un dernier verre en face, au Bidule, rue Faidherbe. On pousse parfois même le vice jusqu’à l’Objectif Lune rue de la Roquette ou la Baraque rue de Charonne : la seule boîte du coin où on ne paye pas l’entrée.

Je ne sais pas pourquoi je les aime ces soirées. Comme ça, c’est vrai, ça ne paye pas de mine mais ça fait encore partie des rares moments où je me sens vraiment libre. Dans ces bars-là, il n’y a pas vraiment de terrasses. La terrasse c’est le trottoir. Les tables ce sont les voitures garées. L’intérêt c’est qu’on n’est pas en représentation, on n’a pas à faire semblant d’être quelqu’un. Ici on peut avoir trop bu, parler trop fort, chanter pourquoi pas ?, ne pas être sortable : on fait tous partie de la petite communauté de la nuit, terriblement humaine et fragile, et on existe rien que pour ça.

Mais cette fois, je suis arrivée samedi. J’avais trouvé un billet Lorient-Paris à 25 €, départ 7 heures du matin. Vendredi soir, du coup, j’ai préféré ne pas sortir et suis restée traîner chez moi. Dommage, il y avait un chouette concert au Galion, haut lieu du rock à Lorient. C’est peu après 22 heures, par hasard et par texto, que j’ai appris ce qui se passait à Paris. Un ami à qui j’écrivais pour qu’on s’organise quelques jours en Irlande m’a balancé ça : « Fusillades au Bataclan… dans les rues… rue de Charonne… ». Des copains pouvaient y être. Ma sœur aussi. Elle ne répondait pas. Evidemment, j’ai foncé sur Facebook. Les premiers témoignages des « amis » du quartier tombaient. Les flashs média aussi et, petit à petit, les premières images, inconcevables… Des amis étaient enfermés au Métro, à 100 mètres de la Belle Équipe. À La Liberté, les clients avaient été évacués aux premières détonations… Au calme, loin des fusillades, j’imaginais tout ce petit monde gai et bruyant des terrasses, cette humanité de fêtards, ces visages colorés, aimés, connus ou juste croisés, en proie au cauchemar. C’était comme un grand rire large, généreux qui se taisait d’un coup. Angoisse – colère – tristesse. Ma sœur, elle, ne répondait toujours pas…

Il était plus d’une heure du matin quand j’ai appris qu’elle dormait. En panique, j’ai fini par joindre un de ses voisins qui est allé frapper chez elle au septième. Une fois, deux fois, trois fois… À « l’autre bout du fil », j’ai enfin entendu sa petite voix hagarde, elle n’était au courant de rien ! Il y avait bien eu comme un bruit de pétard, un « drôle de bruit sourd » après 21 heures, mais Paris est une ville tellement bruyante… Crevée de sa semaine, elle s’était couchée tôt et avait mis son portable sur silencieux, chose qu’elle ne fait jamais.

Je suis arrivée à Paris le samedi 14 novembre. Il y avait peu de monde dans le train et l’ambiance était pesante. Certains étaient bruyants, bavards, riaient sans gêne comme si de rien n’était. D’autres se regardaient, inquiets, en silence. Moi je ressentais un besoin urgent d’y être, et en même temps j’avais peur de revoir Paris, ce Paris de ma liberté, après ça… Ce samedi 14, c’était comme un dimanche triste : très peu de monde dans les rues un peu plus grises que d’habitude, des silhouettes éparses, des mines abasourdies, des visages fermés, des gens encore sous le choc qui pleurent au coin de la rue. Le matin ils nettoyaient les allées sanglantes au karcher. Le soir pourtant on sortait.

On est sortis comme on fait d’habitude, dans les mêmes bars, du même quartier. C’était les trente-quatre ans d’un copain, donc on a bu des coups… Le Métro, La Liberté, et même Les Blouses Blanches, QG du personnel de l’hôpital Saint-Antoine, théâtre la veille de vraies scènes de guerre… Ce n’était pas spécialement de la résistance. C’était même presque comme d’habitude. Sauf que c’était le jour d’après..