Je suis tailleuse de textes

Écrire pour les autres.


– Allo oui ? C’est bien moi. Tout à fait. Je vous écoute. Comment ça mon truc ? Comment ça si ça marche ? Bien sûr que ça marche ! Pour tout vous dire, on appelle cela une commande. On vous l’a certainement expliqué. Vous êtes acteur n’est-ce pas ? Vous avez de la salive à revendre, un souffle d’esprit, de l’aplomb au taquet et vous voudriez un texticule authentique ? Je suis tailleuse de texte. Je mets en pièces et je rassemble autrement. Tout spécialement pour vous ! Du sur mesure. Non pas du prêt à parler, mais une authentique œuvre de l’esprit. Pur jus de neurones ! Attendez, vous allez voir, je vais me mettre en retrait pour mieux vous écouter. Voyez-vous, je fais un enregistrement en répétant discrètement à mon dictaphone tout ce que vous pourriez insinuer. Ensuite vient l’heure des choix cruciaux. Soit j’étaie, soit j’étête.

Ce texte, comment le voudriez-vous en fait ? Disons comme LE récit sur la mort des récits, ou plus modestement, UN récit sur une mort des récits ou, peut-être, plus fastoche encore, l’Histoire de la fin de toutes les histoires ? C’est bien votre truc ça… Oh oui c’est passionnant, pensez… Pour la longueur, vous auriez une préférence ? Cela m’arrangerait… non parce que, ce n’est pas difficile, ça m’est parfaitement égal ! Du mètre au kilomètre, pour moi, ça roule ! Alors écoutez, je me donne pour objectif de remplir une page entière ? Ça vous ira ? Vous connaissez les tarifs de la maison au nombre de caractères par mètre carré ? Ben oui quoi, occupez-vous d’abord de vous nourrir et de vous vêtir comme disait l’autre. Bon c’est vrai, c’est un peu chérot la ligne mais pour vous, allez va, j’arrondirai ! J’écrirai plus petit. Vous vous êtes fait un nom, non ? Comment ça, « Dépêchons-nous d’en venir aux faits » ? N’empêche qu’avec vos exigences en célérité, tout touche à tout d’une pierre dix coups que vous soyez, vous n’avez même pas été fichu de pondre l’embryon d’une note d’intention et vous osez me demander d’accoucher fissa ! Minute papillon ! Je ne suis pas une machine quand même. Mais attendez, mes renseignements m’indiquent que vous avez été rayé de la liste des ayants droit ? C’est à quel sujet, si ce n’est pas indiscret ? Vous n’aviez pas vos dates en tête ? Comme c’est ennuyeux ! Souvenez-vous d’elles allons ! Attentif et prudent ! Voilà le remède. Si vous mémorisez les textes, vous pouvez bien mémoriser vos dates.

Bien, abrégeons. Que je vous dise, lorsque tout sera fini, il y aura forcément encore beaucoup à faire et sachez que je ne me le reprocherai pas. Vous non plus d’ailleurs ! C’est ça le style grand chantier, je suis le chantre du « work in progress » mon cher, du processuel à l’état brut, brut épais de décoffrage ! Ici et là je pourrais, à la rigueur, amener ma fatale ultime touche, donner au style une petite correction, tachiste du petit hasard la chance.
Ce retard dans vos dates, ça vous arrive souvent ? Non parce que j’aimerais bien savoir comment vous comptez vous y prendre avec mes honoraires ? D’autant que je sais qu’une fine équipe d’hommes et de femmes en ronds de cuir genre bibi, dans quelques jours enfin… bref, prochainement, à peine l’année commencée, tous dossiers ouverts, toutes listes dégainées, iront tendre un piège, que dis-je un piège, une embuscade, au hasard.

La fraude je crois bien ! C’est fâcheux, vous maugréez ! C’est carrément moche, j’ajoute. Si seulement je n’étais pas à savoir ce qu’ils vont en faire ! Mais soyez sans crainte, je leur ai passé un savon. Quand je songe que c’est pour une bande d’entre soi mentionnés du côté des listes où se font les listes que vous nous délestez du meilleur des nôtres. Se trouvent ici, des gens qui ont du turbin tous les matins et qui le font consciencieusement certes. Vous spéculez sur le bétail en liste, en gros et au détail. Mais ce que nul parmi vous n’ignore, c’est que pour faire le sale boulot, vous vous êtes vous aussi inscrits sur des listes. Je le sais, c’est moi qui les recopie … Vous écraseriez à tout venant et ensuite vous donneriez des leçons de savoir vivre et de moralité aux autres et nul ne devrait en rire ? C’est ce qu’on va voir !

Il fut un temps où les hommes parlaient peu et agissaient beaucoup ? Ils obéissaient aux ordres et à la guerre comme à la guerre ? Tu parles ! Ce temps où ce qu’il y avait des vaches avec qui se taire gentiment, où ce qu’il y avait des chevaux pour la boucler, où ce qu’il y avait le chien et le chat et puis bien sûr des petits oiseaux à faire caca partout sur les hommes taciturnes, pour faire jaser les moins taiseux, les donneurs d’ordres, qu’est-ce qu’on en sait hein ? Qu’ils n’avaient pas encore inventé les listes ! Tous pareils désormais, à se gratter partout en émettant ou recevant l’ordre des listes, à rien comprendre et à se faire des idées quand on ne s’y trouve plus et à prendre nos pauvres désirs d’en disparaître pour désordre ! Mais je m’éloigne du but c’est à dire de l’origine…

Reprenons. Ce que vous voudriez, c’est que je fasse le lit des listes rapport à La grande Histoire de la fin des petits récits. On est bien d’accord, c’est bien cela notre commune affaire ? Mais voilà, il me faudrait un temps qui n’en finisse pas, genre à rallonge et une machine qui ne soit jamais en retard sur les phrases, et des mots plein de mots comme des poissons dans l’eau au bout des lignes. Aaaah la ligne… à chaque fois, ce mot m’inspire, je divague… Qu’est-ce que ça m’inspire ? Attendez, je cherche… J’ai perdu le fil. C’est une manie d’auteur ça… Je pensais bien l’avoir mis en ligne, ah la voilà : ligne, suite de points les uns aux trousses des autres. Un jour on pourrait bien m’y pendre au bout… euh m’y prendre à ce bout tabou… mais non je ne dirai pas le mot, je dirai guinde, pendrillon, darraque, et surtout merde, merde, merde… euh pardon, je m’égare ! L’âge… Que voulez-vous, depuis des lustres et sans broncher qui fait aussi habilement proliférer les listes ? À la longue, ça vous use son homme (d’autant mieux si c’est une femme). Vous par exemple (au hasard), vous auriez l’air fin derrière ces machines tel que je vous devine. Vraiment trop impatient pour ça et d’ailleurs ce n’est pas souhaitable… À chacun selon ses mérites, comme dirait l’autre. Et puis sans vouloir vous offenser, j’ai noté chez vous une aversion profonde pour la marche arrière, vous n’avez pas l’air doué ! L’acteur est avant tout un homme d’action, n’est-ce pas ? Toujours en avant. C’est pour ce cabochard que je me prends la tête. Quoi qu’est-ce que j’ai sur la tête ? Comment savez-vous que j’ai un truc sur la tête ? Ah… des interférences… J’ai un casque d’écoute bien sûr ! Il est resté vissé là, pendant ce bref moment de répit où je vous parle plutôt qu’au dictaphone. De plus, soyez sans crainte au sujet de la facturation, vous ne payez pas à la minute mais au mètre carré. Vous voyez j’anticipe même votre question. Mais au fait, pourquoi ? Ça vous gêne que je chôme ? Quoi ? Bien fait pour moi ! Ça m’apprendra de lever le nez par altruisme pour répondre au téléphone, comme s’il avait déjà posé une seule question crédible celui-là ? Et d’abord, je chôme si je veux, d’accord ! Un coup de dés jamais n’abolira les têtes et les queues de listes : les noires, les rouges, celles des chômeurs, des coups et courses à faire, des idées en vrac. Quoi la vôtre ? Elle est sous mes yeux en pièce jointe… comment vous la renvoyer ? Jamais ! Le devis d’une commande signé fait la commande acceptée et qui doit être honorée. Comment c’est pour mon bien ? Quand bien même je n’en pourrais plus de cette maussade existence au micro, à parler, parler, à faire chauffer le dictaphone, j’irai au bout, coûte que coûte, comme la Pénélope d’Ulysse ! Vite dit, mal dit, ici mal dit, plus ici, encore mieux mal dit, là, pire, et plus par-là, pis que pire ! Chute ! (longue interruption) … Ecouter mieux à présent ce qu’il y aurait à redire. Visiblement avec moi aux manettes, jamais rien. C’est plus qu’une réputation ! Rien ! Un rien stupide certes, aussi penaud que le chien d’Ulysse, tout autant, mais RIEN.
Ah tient, ça sonne côté professionnel. Attendez s’il vous plait, je prends l’appel. Ce n’est pas si fréquent. Un instant…

– Allo oui bonjour, je vous écoute… ah boooon ! J’ai été sélectionnée…Une seconde !
– Alors c’est vous le parrain mafieux qui sévit sur la page 404 ? Oh mais non ! Bien sûr que vous m’intéressez, sans aucun doute. On m’a tellement parlé de vous ! Dramaturgiquement vous êtes la source et l’estuaire… Vous auriez besoin de…racket ? Et vous comptez sur bibi ? Ce n’est pas très flatteur mais cela pourrait se négocier ma foi… remplissez votre test C A P C H A d’abord ! J’aime mieux faire obstacle aux robots, les détecter tout ça, c’est parfaitement humain de se garder de toute perte de temps pas vrai ? … Parce que, autant que je me souvienne… ne me suis-je pas laissée dire, oh oooui ! Dans un article, ça me revient… ils expliquaient que d’ici peu, tout cela ne serait guère plus qu’une affreuse trace noire indélébile, pour ne pas dire… bon bref, qui ne signifierait rien que, plus ou moins : 1110100110100 à la ligne… ou +++-+–++-+– et que présentement, pauvresse vaniteuse que je suis, je crois contrôler par la voix. Des signaux. Impulsions éclect… au reste électrique pour être précise. Courant alternatif en flux constant non ? Affligeant de voir ce que vos desseins, mine de rien, auront été capables de faire perdre aux gens comme temps, au prétexte d’en gagner ! Quand on lit ça : Error 404 ! Cela fait toujours plaisir le coup de la panne ? Cela botte tout le monde de tenir la chandelle en attendant une improbable réparation ? Distraction pour cerveau en dérangement disons ! Tiens que je vous explose… expose le minimalisme d’une bonne Page Rank désertée par nos petits amis les algorithmes ? Non mais ne vous gênez surtout pas pour m’arnaquer jusqu’à la moelle vous savez, pour ce que pèse une vie et au point où en est la mienne… autant se distraire ! Enfin je dis ça parce que je suis de bonne humeur, demain peut-être que j’aurai envie d’en finir une bonne fois pour toutes avec ce fieffé micro, ces satanées dates et ces putains de listes ! Comprendre in fine que la pitié a définitivement disparu et que ce qui se trouve à la place est la plus sinistre des éternités ! L’indifférencié listé ! Hein ? Je vous demande un instant…
– Quoi ? On est pas aux pièces ! C’est une sélection je vous ai dit ! Zut, pour une fois que je suis au cœur d’un choix sur la liste ! Rompre le silence ? Attendez, je mets le haut-parleur. Vous voyez, des machines qui font des coups, qui s’autosuffisent, de providentielles pourvoyeuses de providence à la vitesse de la lumière. J’ai chaud tout soudain. C’est ma carrière que je joue hic et nunc !
– Mais pas du tout, bien sûr que je vous écoute… je parlais à mon client. Parler plus fort ?
– Il est dur d’oreille…
– Je disais que je parlais à mon client. Mon CLIENT. C L I E N T. C comme chauve-souris. L comme libellule (celle qui jamais ne recule). I comme ce que vous voulez. E comme étourneau. T comme tourterelle… Je lui faisais l’article sur vos engins spéciaux. Mais dites-moi, combien ce spécimen pro que j’ai par devers moi Quoi sept milliards de cristaux liquides sur mon écran nooon ? A mon insu ? Quoi ? L’ordre cathartique : payer, payer, payer & payer ! Ah booon, une purge ! Et je dois alors répondre entre deux pets merci, merci, merci & merci non ? C’est bigrement bien trouvé !
– Hein ? Quoi je suis là moi ! Qu’est ce qui lui prend à lui ? Bien sûr que tu es là toi ! Je le sais que c’est toi qui paye… soit, mais si tu veux continuer à ce que je fasse tes listes en barres, liste de biens, liste de liens de gens de biens et je ne te… Non je ne te le reproche pas ! Je ne suis pas une sauvage quand même !
– Comment ? Je rembourserai quand je le pourrai… ô c’est bien gentil ça ! Par les temps qui courent. Mettez m’en deux tiens ! Quoi ? Nib ! Ce n’est pas demain la veille que…
– Quoi encooore ? Vos listes ? Non je ne les ai pas oubliées ! Vous ne voyez pas que je suis occupée ? C’est le chef qui m’appelle pour une promotion… mon avenir quoi ! Il a du matos à refourguer si ça vous intéresse, pour de la monnaie de singe qui leur en bouche un coin, ça ne se refuse pas !
– Un instant patron, j’ai déjà quelqu’un en ligne, le temps de lui expliquer deux trois trucs, je vous mets en attente…. Oui ? Non ? D’accord… j’ai compris ! Tant pis ! C’est ça, ultérieurement… Cornard ! Quand je pense que je…
– Quoi ? Non mais oh ! Je te signale, mine de rien, que j’ai presque fini d’abord ! Noircir les pages, ça me connaît. Trente-cinq ans de métier ! Je suis la spécialiste de l’enregistrement, je peux le dire fièrement ! Si c’est une vie ? Est-ce que tu ne t’habituerais pas, toi ? Voilà genre qu’on est à tu et à toi maintenant ? Ma foi ! Comment ça fait une paye ? C’est moi qui ai commencé ? Diaaable il eut fallu me taper sur le bec !
Tout à fait satisfaite de ces lignes ! Parfait ! Ah bon, tu aurais quoi, au juste, à leur reprocher ? Je signale au passage que je suis le must des répliquantes, nec plus ultra… indépassable au grand jeu de la vraie vie. C’est simple, plus fortiche, y a pas… À la fin d’un billet par exemple, ou à chaque fois que j’électrifie la machine, schtoing, mon plaisir est intact ! Faudrait-t-il que j’explique encore et encore, et mieux à chaque fois, ce que je vais faire de beau, ce que je me rappelle savoir faire, et comme c’est parfois difficile ! Et que je n’ai jamais rien eu, ni contre la machine, ni contre ses inventeurs ou utilisateurs en liste ou pas ! Et bien s’il le fallait, je m’expliquerais à nouveau... Sans broncher ni me lasser. C’est ici, ici pile, c’est à dire nulle part… peut-être… mais ailleurs aussi, en même temps… Mais au fait, comment aurait fait celui que je préfère ? Pareillement à lui, à l’identique, idem, semblablement, je passe mes journées … Mais oui tu le connais… Dans ton métier enfin… L’Auteur ! Tu sais bien, celui qui se prenait pour un chien… il aurait adoré ces petites machines avec toutes leurs puces, leur papoter en les tapotant, leur tenir la patte des heures entières ! Et ils seraient devenus les meilleurs amis, car il est bien entendu qu’une machine peut devenir bonne camarade si on le désire ardemment… Même sur les pires chantiers, un canon peut devenir de bonne compagnie alors, on bichonne… on s’attache et si en prime ça donne du galon ! Allons, plus que quelques efforts micros et dictaphones et fin du récit. Terminé, terminé, terminé ! Que l’Oracle prenne date, et que soient remerciés tous fidèles compères computers, même si le hasard ne fait plus rien coïncider à rien, le récit jamais ne sera vaincu !