Dis au revoir au soleil

Fuir la Syrie et reprendre des études en France.


Je m’appelle Rida Alghazzouli, je suis né il y a vingt-cinq ans, à Damas, en Syrie.
J’habitais au centre de Damas, c’était trop bien, j’étais au collège. En 2003 mon père est décédé, on a vendu la maison, on a déménagé dans un village. J’ai arrêté l’école pendant deux ans, puis j’ai repris le bac, c’est là où j’ai rencontré Joëlle, elle est franco-syrienne, son père travaille à l’ambassade française. On est amoureux.
Après mon bac j’ai fait l’armée car en Syrie c’est obligatoire et je voulais en finir au plus vite avec cette histoire. J’y ai passé presque deux ans (un mois de plus car j’ai été puni) jusqu’en mars 2011 soit quinze jours avant les manifestations. Si j’étais resté deux semaines de plus je n’aurais pas pu quitter l’armée de Bachar. Mon cousin devait finir en mai, il a rejoint l’armée Liberté, sa famille a dû quitter la Syrie et il a été tué.

En mars, c’est le début du printemps arabe, avec mes amis on en parlait, même si on nous a appris à ne pas tenir de propos contre Bachar — il est perçu comme un rêve qui ne va jamais exister. On se souvenait de 1982 et de Hama et des 40 000 civils tués par son père. On avait envie de faire comme les autres pays arabes mais on avait peur.
Des enfants de quatorze ans ont écrit sur les murs de Darra : « Le peuple veut faire tomber l’État », ils se font fait arrêter et torturer par l’armée de Bachar. Les parents de ces enfants sont allés à la prison pour les faire sortir, la police leur a dit de partir sinon ils les emprisonneraient avec. Alors le 15 mars 2011 le peuple de Darra est sorti dans la rue par solidarité avec ces familles et la police a tué des centaines de personnes.

Pour soutenir le peuple de Darra on est sortis dans la rue, les premiers sont partis de Douma à pied. Damas est entouré de villages où les habitants se sont rejoints pour y aller. J’ai intégré le cortège à Harasta — pendant ce trajet un manifestant a sorti une arme mais les autres lui ont pris son arme et l’ont fouillé, il était des renseignements de Bachar, il voulait faire le bordel dans la manifestation. Je pense que c’était pour faire sortir les armes aux manifestants mais ça n’a pas marché, on a continué jusqu’à Arbin tranquillement, après Zamalka, à chaque ville on était de plus en plus nombreux. La police a voulu nous bloquer, ils ont tiré deux fois avant de s’échapper car on était des milliers… Presque au centre de Damas, la police a commencé à nous tirer dessus, à nous jeter des gaz ; ils étaient près à nous tuer tous pour pas qu’on y arrive, il y a eu une centaine de morts. J’ai fait des vidéos, on a pu les mettre sur Internet avec l’aide de mon oncle. On voulait que le monde entier sache ce qui se passe. On était le 15 avril, on n’est jamais arrivés au rond point Apassiin.

J’ai travaillé la semaine puis je suis sorti le vendredi (c’est notre jour de congé en Syrie) 22 avril, je suis allé à Harasta mais la ville était fermée, j’ai vu que l’on ne pouvait plus passer, chaque personne qui sortait du village était tuée. On attendait ceux de Douma pour aller à Arbin mais on nous a appelés pour nous dire qu’il y avait des morts.
C’était le Vendredi Saint dans la religion chrétienne, le journal de Bachar Al Assad avait dit que les manifestants sont racistes ou extrémistes religieux. Comme on était à coté de l’église de Harasta (Arif Damas), on a décidé de les rejoindre dans l’église pour montrer qu’on vit en paix, les uns avec les autres, le curé nous a donné des fleurs. On a continué, il y avait un barrage de police à 500 mètres devant nous. L’armé a menacé de nous tirer dessus si on avançait, nous avons décidé de rester à notre place pour ne pas rentrer en conflit avec eux et demander la liberté des gens que Bachar Al Assad avait fait prisonniers dans les jours précédents, et on criait tous de la même voix que nous sommes un, que nous sommes tous syriens. Pas loin, il y avait un hôpital public ; deux ambulances en sont sorties pour aller au village d’à côté (Zamalka) car il y avait des blessés et des morts là-bas. Elles étaient obligées de passer par la rue que l’armée avait fermée. Ils ont tiré trois fois sur les ambulances pour leur interdire de passer, ça nous a choqués, on a avancé vers eux pour qu’ils les laissent passer et pour clamer la liberté du peuple syrien. Ils ont commencé à nous tirer dessus.
Quand j’ai vu tomber des gens morts à côté de moi, je me suis échappé avec mon oncle (il avait dix-huit ans) par des petites rues. Je suis tombé dans une rue très étroite et trois soldats m’ont fermé le pas, ils nous ont arrêtés avec des kalachnikovs et m’ont pris comme prisonnier. Ils nous ont tapés puis fouillés, ils ont pris mon portable, ont vu que j’avais filmé quand ils étaient en train de tirer sur les gens, après ils ont frappé encore plus et plus fort.

Ils m’ont mis dans le bus avec des menottes en plastique trop serrées, le plastique au bout de six heures était rentré dans ma peau. Toutes les trente minutes, ils nous frappaient encore. Ils nous ont fermé les yeux, nous ont changés de bus. Ils nous ont conduits aux services de renseignements — je le sais car j’ai vu au travers du tissu sur mes yeux car il n’était pas trop serré et que j’ai vécu à cet endroit alors je connais, c’est presque le centre de Damas. Tout le long ils nous ont insultés, ils nous disaient qu’ils allaient nous envoyer derrière le soleil. Ils disaient : « Vous voulez la liberté, tenez la liberté ! » et nous tapaient.
Ils nous ont entassés dans la prison, j’entendais les gens qui criaient, ils les torturaient avec tout ce qui existe dans ce monde. Ils ont appelé mon oncle, puis c’était à mon tour. Il s’est passé un truc bizarre avec moi, car il ne m’ont pas trop tapé, j’ai pensé que peut être l’un d’eux me connaissait car j’ai habité pas loin de cette prison. Après trois jours, j’étais tout bleu, ils nous ont renvoyés au centre des services de renseignements, ils se sont amusés à nous taser. Quand on est arrivés, ils nous ont dit : « Dis au revoir au soleil ! », on a pensé qu’on allait peut être mourir ici. Ils nous ont mis dans une salle au sous-sol mais ouverte sur le soleil, il faisait trop froid, ils nous avaient enlevé nos vêtements. Pendant quatre heures ils se sont amusés à nous frapper, nous sauter dessus — ils faisaient n’importe quoi. Ils nous ont mis dans une salle trop petite, on était tous debout la tête contre le mur, un vieil homme de soixante-quinze ans a demandé de l’eau, ils nous ont jeté de l’eau glacée sur nous, je me souviens d’avoir léché la goutte d’eau qui coulait sur ma joue, j’avais trop soif. On est restés comme ça jusqu’au lendemain. Ils nous ont rendu nos vêtements qu’ils avaient mis dans les toilettes, tout sales, on s’est endormis les uns sur les autres. Le lendemain, ils nous ont emmenés à la prison de l’armée car chaque jour il y a de plus en plus de gens arrêtés. C’était mieux dans cette prison, on ne m’a pas torturé, j’y suis resté quarante jours, j’ai « fêté » mes vingt-et-un ans là-bas. Au début du quarante-et-unième jour, Bachar a déclaré un pardon pour tous les crimes commis avant le 31/05/2011, et j’ai eu la chance d’être parmi les gens qui l’ont eu, car il a fait sortir que 20 % des prisonniers, c’était le 01/06/2011. Un voisin qui était là m’a ramené chez moi car il était en train d’attendre son frère, on ne savait pas quand on allait sortir… Je savais qu’on allait recommencer mais il y avait des barrages partout, ils nous tiraient dessus, on ne pouvait plus manifester comme au début.

J’ai repris le travail, il y a eu deux enterrements de manifestants où je suis allé et une manifestation, j’y allais quand je savais d’où l’armée allait arriver et que je pouvais rapidement rejoindre le chantier. Je me sentais traqué par l’armée à chaque fois que je devais passer un barrage, car j’étais désormais fiché par le service des renseignements. Je pensais que j’allais redevenir prisonnier, et même si j’étais toujours prêt à mourir pour la liberté, je ne voulais plus être humilié. Alors mon oncle qui était au Qatar a envoyé à ma mère et moi un visa de touriste de trois mois. Avec Joëlle, on a décidé d’y aller, de se marier pour tout recommencer avec l’espoir que ça marche.

*

On est restés cinq mois au Qatar, le consulat français où j’ai raconté mon histoire m’a donné un visa long séjour d’un an. Le 7 juillet je suis arrivé en France, un ami de mon oncle franco-syrien a loué un petit studio pour nous, à Aix en Provence, dès qu’on est arrivés on a fait des papiers c’était un peu compliqué mais j’ai commencé à apprendre le français.

Je suis allé à l’école pendant neuf mois, puis j’ai trouvé un contrat CAE de six mois sur le chantier grâce à mon expérience. La secrétaire m’a mis en contact avec une agence d’intérim mais je voulais avoir un CDI, alors j’ai cherché comment faire : il me fallait un diplôme français. Aujourd’hui je fais une formation pour être plombier, j’espère que j’aurai mon CAP pour trouver un bon emploi.
Ma mère est restée au Qatar elle est prof d’arabe là-bas, elle est avec ma sœur, ça fait trois ans que je ne les ai pas vues. Mon grand frère a déserté l’armée de Bachar, il a réussi à avoir de Jordanie une acceptation à la fac d’Arizona, il a un visa pour deux ans. Mon petit frère est au Qatar, mais avec le visa touristique il ne peut rien faire, mon oncle qui vit au Danemark lui a dit : « Viens nous rejoindre, tu peux y arriver. » Alors il est parti du Qatar à pied, il est rentré n’importe comment en Libye, il a pris un bateau qui l’a mené en Italie. C’était un voyage horrible à dix-huit ans mais il n’avait pas le choix pour avoir un avenir.

Mes amis et le reste de ma famille sont encore en Syrie, j’espère tous les jours qu’ils vont gagner la liberté. Que la Syrie soit libre comme la France.